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Les saisons passent

Mis en ligne le 19/04/2019

Les saisons passent, comme on dit, et le Roger Vailland vieillissant, sans être devenu une girouette, s’est progressivement éloigné de ses idées et de ses engagements d’adulte. Ceux du résistant. Ceux du militant. 1956 est passé par là, et le rapport Khrouchtchev.

Voici qu’en 1958, prix Goncourt en poche avec La Loi (l’année précédente), son éloignement on tiptoes du PCF, et surnotoriété accrue, il part via la mer – un poète parnassien aurait écrit « à la surface de l’onde » –, dans des conditions les plus confortables qui soient pour l’île de la Réunion, afin d’y effectuer une forme de grand reportage – France-Soir finance – qui débouchera sur un livre. France-Soir, c’est Lazareff – Pierre Lazareff –, un ami intime de plus de trente ans – ils ont exactement le même âge. Le romancier est grassement payé, largement défrayé. La Jaguar, le whisky, les putains, cela coûte cher.

Si les Lettres à sa famille ne sont guère disertes sur le sujet – c’est un euphémisme, il n’y a strictement rien qui corresponde à ces dates-là –, les Écrits intimes 1, au contraire, regorgent d’informations précises.

Ce fut donc en bateau que Roger Vailland et son épouse (plus complaisante que jamais) firent le trajet.

L’écrivain entend, promesses d’ivrogne, profiter de cette occasion pour se désintoxiquer.

Mais ce reportage (« récit de voyage détendu » comme l’affirme son auteur, devenu ultérieurement un livre) est en filigrane la narration de dragues successives. Las ! Pas de femmes à bord. Enfin, pas de femmes « consommables ».

Arrivé sur place, il cherche aussitôt des « coups ». Des très jeunes filles la plupart du temps. Il les énumère ; dessine une Créole, qui l’« initierait » à la créolité. Sans cesse, le sexe le travaille. Il avoue, par le truchement du mot « creux », être en manque. « Au fait, tout ceci me laissera un creux, tant que je n’aurai pas fait l’amour à une Créole. » (3 mai.)

Le 4 mai, il note : « J’aime que les jeunes filles soient respectueuses avec les hommes forts. »

Ignoble.

Glaçant, ce côté désagréable, hideux à certains égards, de Vailland. Tout phallocrate est un mufle.

Une miette d’Empire

Pourtant, dès le débarquer, Vailland va aborder son sujet – sans que jamais celui-ci ne vire au pensum ni au pittoresque – en observateur scrupuleux. Et d’évoquer les cruautés de la colonisation, le système de l’esclavage, les fiascos urbanistiques, la surexploitation, jusqu’au saignage, des hommes et de la nature.

Une identique manie du classement, de la taxinomie – qu’on relise La Fête ! – qui lui était usuelle, va prévaloir vis-à-vis d’une population constituée en majeure partie d’anciens esclaves ou de travailleurs importés venus de diverses régions de l’Afrique et de tout le pourtour de l’Océan Indien, déportés, exilés politiques ou religieux ; corsaires ; relégués, ou « filles » ; Lascars et Malabars, parmi lesquels se niche une Arménienne ; Turcs d’Anatolie ; une Grecque « de la plus basse classe » ; un Syrien ; une immigrée russe. Tout un florilège... Il établit son carnet de bal, et voici Gigi, vendeuse au magasin de chaussures Bata – une bâtarde..., comme par hasard – « métisse de Créole et de Chinoise » ; Rose-Mai, « dix-neuf ans, institutrice, robe rose, malabaraise ». Voilà Iarina, une z’Arabe, « la tignasse noire relevée sur le sommet du crâne », ou encore Joséphine, vingt-trois ans, la Cafrine – une sténo-dactylo (on songe à Apollinaire), « élancée » et à « à la poitrine admirable », tout cela mélangé aux joueurs de ma-jong, aux inévitables « z’oreilles » – les Français de la métropole en poste dans l’île. (« Ils ont des oreilles partout », précise dans une note l’auteur.)

Rien n’a fondamentalement changé depuis à La Réunion ; tout s’y est simplement empiré. On y débagoule des fonctionnaires placardisés ; on y recase toujours les déchets de l’hexagone. La caricature surjoue la caricature. Ainsi des douaniers… bretons !

À la question – Savez-vous la différence entre une brigade de douane et un baril de lessive ? Réponse : Dans un baril de lessive, il y a au moins deux agents actifs…

De temps en temps un requin y croque un surfeur.

Avec la baisse des crédits qui s’abat sur les collectivités locales, l’État macronien asphyxie l’île de la Réunion. Les contrats aidés sont tombés brutalement de 24 000 à 11 000 voici quelques semaines. Le taux de chômage, endémique, bat tous les records (hors Mayotte).

Les Réunionnais sont des citoyens de seconde zone.

À noter, à la toute fin du reportage de l’auteur, les préoccupations écologiques de celui-ci, en faisant de la Réunion une planète terre en miniature. Dans ce paradis du bout du monde que décrivait Étienne de Flacourt dans son rapport à la Compagnie d’Orient en 1649, on survit désormais piètrement, bon an mal an, du tourisme.

Roger Vailland, aujourd’hui, en eut été atterré.

Alain (Georges) Leduc, prix Roger-Vailland (1991).

1. Respectivement chez Gallimard, Paris, 1972 et 1968.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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