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L’œuvre

Mise à jour le 26/07/2016

Roger Vailland est l’auteur de neuf romans, plusieurs essais, plusieurs récits de voyage et quelques pièces de théâtre. Il n’a pratiquement pas écrit de poésie.

« Pour s’être impliqué dès l’âge de dix-sept ans dans le Grand Jeu, mouvement d’avant-garde proche du surréalisme, Roger Vailland n’est venu que tardivement au roman. Par manque de confiance, avouait-il, une confiance que lui a donnée son engagement dans la Résistance. Vailland devient romancier avec une découverte philosophique qui se présente d’abord comme un fait biographique concret, que la pensée inscrit au sein du travail romanesque. Drôle de jeu (1945), l’un des seuls romans français à retracer sur le vif l’expérience d’un résistant, montre en effet le passage d’une marginalité sociale, qui fut celle de l’écrivain avant la guerre, à des retrouvailles avec le monde dans la lutte collective contre le nazisme. L’événement tragique, les jeux de la clandestinité, la discipline quotidienne des combattants de l’ombre sont autant de faits concrets et symboliques constitutifs de rituels d’initiation à l’histoire. Ceux-ci, qui sont le produit d’un travail de la singularité personnelle, ont comme base et comme visée l’accord entre un individu et un événement historique, le second étant la mesure – au sens de dimension et de rythme – du premier. Aussi bien Drôle de jeu formule-t-il, ici et là, les repères d’une théorie de la concordance de l’individualité, dans ce qu’elle a de plus particulier, avec les transformations sociales.

Cette coïncidence, au-devant de laquelle doit aller l’être humain, se cristallise dans une éthique de la liberté individuelle, liée à une politique révolutionnaire qui reste opératoire au-delà de 1945. Elle est à l’origine de la démarche d’écrivain de Vailland, qu’ont développée par la suite sa vie et ses textes dans un rapport étroit et éclairant avec l’histoire de la France, de l’immédiat après-guerre à 1965. Les mauvais coups (1948), Bon pied bon oeil (1952) (mais aussi Un jeune homme seul, 1951) achèvent le cycle narratif de Drôle de jeu, en liaison avec l’ajournement de la révolution consécutif à la Libération, et évaluent les choix politiques, éthiques et amoureux de nos compatriotes. 325 000 Francs (1955), l’un des très rares romans de notre pays (avec Beau Masque, 1954) à mettre en scène le monde du travail, rend lisibles les modifications en cours de la société traditionnelle française, qui conduisent, notamment, à valoriser l’« american way of life ». (…) Par le jeu des valeurs qu’ils vérifient ou qu’ils infirment, ces romans sont ainsi la proposition, et la mise à l’épreuve, d’une éthique de la souveraineté personnelle, indissociable du combat révolutionnaire ainsi que des usages et des activités qui constituent une culture populaire. Après 1956, La Loi (prix Goncourt 1957), La Fête (1959) et La Truite (1964) font de cette éthique la problématisation critique de l’individualisme qui se développe dans les années soixante.

La nouveauté et la fécondité du travail de l’écrivain ne sont cependant pas reconnues. Il y a, aujourd’hui, une désaffection, relative, des « littéraires » et des intellectuels « avertis » à son égard. Vailland est un romancier qui semble ne plus guère compter, ni pour sa facture ni pour ses idées ; il souffre des préjugés concernant la littérature militante et les références positives à l’idéologie communiste – d’autant que son oeuvre a coïncidé avec l’émergence du nouveau roman, ce qui semble laisser son réalisme à l’arrière-garde. Pour autant, l’éveil au réel de l’écrivain, sa virtuosité dans la recension et la mise en oeuvre des moyens du roman classique, son regard froid comme pratique fictionnelle, la façon dont il joue drôlement des idées, de lui-même, des autres, des hasards de la vie et de l’histoire brouillent heureusement toutes les références et ouvrent, de manière tranchante, la problématique du roman politique. Sont-ce là les marques d’une oeuvre dépassée ? Il est toujours temps de lire Roger Vailland ».

Christian Petr
Président de l’Association des Amis de Roger Vailland.
Extraits d’un article paru dans Les Lettres Françaises, octobre 2005

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