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"325 000 francs" revisité par Guy Rétoré

Mis en ligne le 18/06/2016

Article paru dans le numéro 3 des Cahiers Roger-Vailland (Aujourd’hui Roger Vailland), juin 1995

(En 1984, Guy Rétoré avait mis en scène ce roman de Roger Vailland au TEP, d’après une adaptation de Daniel Besnehard. Onze ans plus tard, à la relecture du texte, il verrait la pièce sous un nouvel éclairage et lui apporterait d’importantes modifications. Il s’en explique au cours d’une très libre discussion avec René Ballet.)

Guy Rétoré : Il m’est arrivé une chose curieuse. Avant de te rencontrer, je voulais relire les livres de Vailland. J’ai commencé et j’ai découvert beaucoup de choses nouvelles ou, plus exactement, des souvenirs un peu vagues ont été précisés, parfois modifiés. A tel point que je me suis cristallisé sur l’ouvrage que je connaissais le mieux, 325 000 francs que j’avais monté au TEP. Je m’attendais à un travail et ce fut un vrai plaisir. J’ai reçu le roman différemment de la première lecture que j’en avais faite pour la pièce. J’ai été obsédé par une image, celle de personnages pris dans une seringue : il faut bien qu’ils en sortent par l’autre bout.

René Ballet : Pris dans une seringue ou dans une presse à injection. Ils en sortent mais moulés, modelés comme la matière plastique.

G.R. : Si tu veux. En tout cas, si je remontais 325 000 francs aujourd’hui, j’y apporterais deux modifications. Premièrement, la machine serait encore plus animale, plus dévoreuse, plus Minotaure.

R.B. : Dans ta mise en scène, elle était en hauteur. Planant sur les hommes. Comme une menace venant du ciel.

G.R. : Oui, mais la machine ne tombe pas du ciel. Il y a des hommes derrière. Je la mettrais au niveau des hommes. Inséparable de leur vie quotidienne. La deuxième modification, c’est que je serais plus dur, beaucoup plus dur pour Marie-Jeanne. Je me suis posé des questions sur les raisons profondes qui la façonnent. Qu’est-ce qui la fait devenir une vraie garce ? Car c’est bien ainsi que la voit Vailland. (En homme de théâtre, Guy Rétoré a recherché les indications sur le physique de Marie-Jeanne.) Il la décrit : "nette", "propre", "poncée". "Marie-Jeanne est sèche, écrit-il : comment peut-on aimer une femme qui pince les lèvres comme elle fait ? "Même quand elle rit, il ne voit que de "belles dents" dans un "visage laqué". Rien, précise-t-il, qui crée l’obsession du plaisir, "cette explosion de vie qui donne envie de vivre encore mille ans". D’ailleurs, les filles de Bionnas la voient comme "une mijaurée".

R.B. : Marie-Jeanne s’est construit un physique dur comme un bouclier contre ce que sa mère, ouvrière, lui raconte de l’usine : la colle au benzol-poison, qui provoque l’eczéma, donne une peau plombée et fait tomber les dents. Elle a peur de l’usine : son père y est mort d’un accident du travail.

G.R. : Certes, mais elle est passée de la peur de l’usine au mépris des ouvriers. Elle méprise Busard. Elle se conduit comme une salope avec lui. Et cela, dès le début. Pendant la course cycliste, même lorsque Busard est en tête, elle ne croit pas qu’il puisse gagner. Juste après, lorsque Busard rêve d’une grande carrière cycliste, elle ne répond que par des taquineries. Ensuite, Busard renonce au vélo pour elle. Afin qu’elle puisse quitter Bionnas et le monde de l’usine, il fait des heures supplémentaires pour gagner 325 000 francs, montant de la caution qui fera d’eux les gérants d’un snack bar. A la première difficulté, elle le rabaisse : "Je n’ai jamais cru qu’on l’aurait, "ton" snack". Note bien le "ton", alors qu’il fait tout cela pour elle. Elle est incapable de générosité : elle se laisse donner des baisers et des caresses mais ne les rend pas. A la fin, ce n’est pas le désir qui la fait céder : elle est poussée dans le lit de Busard par la vox populi qui a pris parti pour lui. Elle a alors une attitude révélatrice : "Elle pensa qu’il méritait bien cela". Pour elle, tout se monnaye, y compris elle-même.

R.B. : Il faut dire que c’est une jeune femme belle - à sa façon - et harcelée.

G.R. : Tout à la fois gibier et rusée : c’est sa principale circonstance atténuante. Vailland la compare à un lièvre qui connaît tout du chasseur et le conduit là où il veut. D’ailleurs, lorsque le narrateur traite Marie-Jeanne de "petite garce", sa femme Cordélia prend la défense de celle-ci. Elle éprouve pour elle une solidarité de femme. Il y a là un très beau passage. Vailland raconte l’histoire d’une fille de colon en Indochine : elle est liée à un jeune Vietnamien pro Vietminh, dont elle partage les idées de libération. Le jour de l’insurrection, elle l’accueille en plaisantant. Il lui crache au visage. Revenue en France, elle doit travailler et comprend "que tous les Blancs sans distinction sont coupables à l’égard des Vietnamiens". De même, tous les hommes sans distinction - même Busard - seraient-ils coupables à l’égard des femmes. (Remettant ce passage au net, je découvre l’étrange évolution du mot "garce". Même étymologie et même signification neutre au départ que le mot "garçon". Mais, alors que ce mot "garçon" a conservé un sens neutre - un "bon garçon", un "brave garçon" -, pourquoi son pendant féminin n’a-t-il été retenu que dans un sens péjoratif ?) C’est vrai, Marie-Jeanne a été façonnée ainsi mais elle se conduit vraiment comme une garce. Busard doit faire des heures supplémentaires pendant 187 jours et il faut attendre le 186ème pour qu’elle vienne, pour la première fois, le voir à l’usine.

R.B. : En accroissant la solitude de Busard, elle accroît sa vulnérabilité. Elle a sa part de responsabilité dans l’accident qui va lui arriver.

G.R. : Sans doute. En tout cas, elle est l’instrument de la trahison de sa classe par Busard. Classe dont il se sentait déjà peu solidaire. Son horizon est limité : il ne lit que L’Equipe et encore, seulement la rubrique cycliste de ce journal. La population de Bionnas a lutté jadis pour Sacco et Vanzetti : Busard et Marie-Jeanne ne connaissent même pas leurs noms. Ce qui l’attire, c’est le luxe : il rêve d’avoir une voiture, non pas une 4 CV mais une Cadillac. Et pourquoi sacrifie-t-il tout pour avoir Marie-Jeanne, par désir physique ou par besoin de posséder une femme précieuse ?

R.B. : Il s’y avilit, jusqu’à mentir comme un petit garçon. Coupé de sa classe, il y perd sa classe à tous les sens du mot.

G.R. : Il en devient maladroit. Il rate tout : la victoire dans la course cycliste, la possession de Marie-Jeanne lorsqu’elle est prête à lui céder et, finalement, la gestion du snack. Il semble même avoir peur de gagner. Sinon, comment expliquer deux chutes consécutives lors d’une course qu’il est en train de gagner ? Sinon, comment expliquer qu’il préfère Marie-Jeanne qui se refuse à Juliette qui s’offre à lui, Juliette qui a "l’éclat qui fait penser à une montagne au printemps" ? Sinon, comment expliquer qu’à quelques heures de gagner les 325 000 francs, il persiste alors qu’il sait l’accident inévitable ?

R.B. : Tu disais tout à l’heure que Marie-Jeanne le méprise et lui-même semble vouloir se rendre méprisable.

G.R. : Le narrateur du roman, qui avait initialement de la sympathie pour lui, dit d’ailleurs : "Maintenant qu’il fait des bassesses pour devenir boutiquier, il me dégoûte". Il a tout perdu en perdant la fierté de l’ouvrier qui crée de ses mains.

R.B. : Et il est d’une atroce logique qu’il y perde aussi la main.

G.R. : La fin de 325 000 francs est d’une ambiguïté géniale. Faute d’être champion cycliste, faute d’être gérant de snack - on n’en confie pas à un manchot -, Busard sera patron d’un bistrot douteux, "Au Petit Toulon". Il possède enfin l’inaccessible Marie-Jeanne mais se met à la rudoyer et la traite de "putain". C’est que le doute demeure, dans son esprit mais aussi dans celui des lecteurs, sur la façon dont elle a obtenu une remise pour l’achat du café. Et pourquoi a-t-elle accepté de rester à Bionnas ? D’autant que l’attitude de Marie-Jeanne alimente les soupçons. Elle, qui dictait la conduite de Busard lorsqu’il la courtisait, devient servile lorsqu’il la maltraite.

R.B. : Vailland rappelle que le rapport du maître et de l’esclave est toujours louche : il arrive, écrit-il, que le boy aime être battu et la trique excite un chien autant que l’odeur d’une femelle.

G.R. : Marie-Jeanne et Busard sont deux êtres humiliés d’avoir été vaincus. Et ils ne sont pas seuls à avoir tout perdu. Le Bressan n’aurait pu avoir qu’une seule période de plaisirs dans sa vie, "l’année des conscrits" où tout est permis. Ces mois de liberté, il les a sacrifiés, il s’est aliéné à la presse avec Busard.

R.B. : Même la fière Juliette est vaincue. Cette belle fille libre était restée ouvrière parce que son salaire lui permettait de "dire oui ou non, selon qu’il lui chantait". Elle finit par quitter l’usine et Bionnas : "on la rencontre maintenant, écrit Vailland, dans les bars de nuit de Lyon. Elle a déjà perdu l’éclat qui faisait penser à une montagne au printemps". Ces bars de nuit que Vailland connaissait si bien.

G.R. : Les dernières lignes sont tragiques. Busard, le champion de la productivité, va retourner à l’usine en manchot. Il y aura un petit boulot par faveur. Marie-Jeanne qui n’avait que peur et mépris pour l’usine et les ouvriers, va y aller comme ouvrière. Busard et elle habiteront la cité ouvrière, dans un baraquement qu’ils partageront avec la mère de Marie-Jeanne et, comme ils ont des dettes, le patron ou son fils finira par la sauter.

(La réalité a ajouté un point final à cette fin lamentable. Le snack-bar qui avait inspiré l’histoire à Roger Vailland était situé à Bel Air sur la RN 6, la grande route Paris-Lyon. Mais l’autoroute ne passe plus par là. Le cube de verre et de néon s’est vite transformé en une carcasse vide, lézardée. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’une dalle de ciment. Les orties commencent à recouvrir le rêve de Busard.)

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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