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Bourg-en-Bresse

Mis en ligne le 19/10/2006

Je mis les pieds pour la première fois à Bourg-en-Bresse au cours d’un voyage dans l’Ain avant d’écrire Un homme seul. C’était un projet nourri avec Thierry Renard des éditions Paroles d’Aube.

À nous tous, gens de lettres et de politique, Aragon avait été notre père aux cieux de par la force des choses et du dogme. Certains s’avisaient d’y voir de plus près en révisant l’histoire et la foi, brûlant ce qu’ils avaient adoré. Je décidai de partir en quête de pères : Roger Vailland, un père putatif, et Charles Pornon, mon géniteur. Il fallait sortir des sentiers balisés, me rendre au-delà de la censure, dans les arcanes des vestiges et de la mémoire. Je cherchais ce qui avait isolé mon père dans sa chambre pour écrire, retiré du monde suite à une tuberculose ainsi qu’aux tremblements de terre de l’après-guerre, toutes choses qui le laissèrent impuissant. Ayant noté que Roger s’était isolé successivement dans trois villages de la région pour rédiger la plupart de ses livres, je cherchais aussi ce qui l’avait attiré, lui, le baroudeur, le libertin, à se retirer ainsi ici pour travailler.

Ma mère m’ayant fourni souvenirs et écrits pour Charles, j’entrai dans le labyrinthe. C’était un chemin excitant et dangereux, jalonné de bien des passions et de pas mal d’abîmes. Muni des indications de René Ballet, qui allait ensuite préfacer mon livre avec tant de clairvoyance (comme un « grand frère » ?), je refaisais aussi la route de Roger. À chaque pas, chaque ruelle, chaque page, je trouvais les vestiges d’une aventure en clair-obscur, celle d’une génération, la Résistance dans Drôle de jeu, la politique et la classe ouvrière dans Un jeune homme seul et 325 000 francs, le savoir-vivre dans La fête et La truite, le commerce réel (au lieu du mythe) avec sa femme dans tant et tant de pages et de lettres.

À Bourg, je voulus marcher et boire dans les lieux de Vailland. Puis, à Meillonnas, je m’en fus sur la tombe, si discrète, qui ne me livra guère que son fantôme. Mais lorsque je me rendis à sa maison, devant son paysage, près de son café-restaurant, le fantôme ressuscita. Au moindre signe, un rétroviseur persistant à la fenêtre, un sentier pierreux montant au Piémont, un verre de Virey bien frais, je revivais les lignes et les heures de Roger, ses fêtes, son libertinage, ses travaux acharnés, ses questions, son décrochage du portrait de Staline au-dessus de son bureau, sa quête de souveraineté, son obsession de la Femme, sa fin.

Et Charles, mon propre père, mort trois jours avant Roger de maladie semblable, plus obscur mais aussi aigu, était au rendez-vous dans ce trajet du cœur et de la mémoire en quête de cette génération qui nous fit. Tous deux m’apparaissaient si brillants, si humains, avec leurs faiblesses et aussi leur noblesse. A la fin, dans cette récolte de traces parfois déjà bien gommées, dans cet héritage de pans entiers de mémoire résurgente, je retrouvais aussi un drôle de fantôme, moi-même.

Francis Pornon
(Toulouse, le 27 juillet 2002)

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