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Commémorer : Ici, ailleurs, autrement

EDITORIAL

Mis en ligne le 28/04/2007

Il y a des verbes d’action qui sont des verbes de dissimulation. Ainsi « commémorer », qui sent souvent son enterrement de première classe et n’a pas la force de ces verbes courts, tels que « jouer », « nager », « jouir ».

Dans « commémoration », il y a toujours un peu le risque de « commémoraison », comme le baume, qui galvanise, soigne, et finit malgré tout dans « embaumement ».

« Statue déboulonnée par l’histoire et remisée, en compagnie de celles qui, il y a peu encore, ornaient les grandes places de Moscou, au fond d’un cimetière des illusions perdues ? », comme se le demandait lors de l’un de nos colloques le poète Jean-Jacques Faussot, l’auteur du Manifeste électrique aux Paupières de Jupes (Le Soleil Noir, 1971.) Trop styliste, sans doute, pour une époque d’onomatopées, d’abréviations, de sigles, de « phrases karaté » ?

Roger Vailland est un romancier qui semble être devenu inactuel, et pour sa facture et pour ses idées ; il souffre des préjugés concernant la littérature en prise avec le quotidien et de sa volonté de traiter du monde réel, d’enjeux et de réalités sociales – d’autant que son œuvre a coïncidé avec l’émergence du Nouveau Roman, ce qui a paru livrer son « réalisme » à la poussière. Pour autant, sa virtuosité dans l’actualisation des moyens du roman classique ; l’acuité de son regard ; toute l’ingéniosité de sa pratique fictionnelle ; la façon dont il joue de lui-même et de l’Histoire, estompent indubitablement toute acceptation de romans et de textes guindés dans un carcan dogmatique.

L’heure de Roger Vailland reviendra vite, et nos propos ne sont nullement incantatoires. « Irrécupérable », à l’instar de ce que lance le héros de Jean-Paul Sartre, à l’issue des Mains sales ? (Sartre, rappelons-le, avec lequel, en 1956, il signa une pétition contre la répression par les troupes soviétiques de la révolution hongroise.) « Dérangeant », comme l’insinue son ami René Ballet ? « Infréquentable », selon Jehan Van Langhenhoven, fin connaisseur de notre auteur ?

Cette année 2007 étant celle du centenaire, les manifestations, les publications, vont se multiplier autour de lui et de son œuvre. Un important colloque, à l’École normale supérieure de Lyon, en mai ; les publications - déjà effectuées - de ses écrits sur la vallée industrielle de l’Albarine et d’un volumineux dossier des Cahiers Roger Vailland, sur la réception critique de ses six premiers romans, dû au travail de bénédictin de Jean Sénégas ; une controverse, autour de son texte Je ne cherche pas Dieu avec l’écrivain catholique Louis Martin-Chauffier, qui est sous presse ; notre participation, dans diverses régions, à la manifestation Lire en fête, en octobre ; puis, en point d’orgue, un nouveau colloque – qui sera aussi l’occasion d’une grande fête -, à Bourg-en-Bresse, en novembre : on voit bien que sa place est ici. Ailleurs. Autrement.

S’il est toujours temps de lire ou de relire Roger Vailland, il est désormais, pour de multiples raisons et notamment la progression dans notre pays, sous le couvert d’élus de l’arc parlementaire, d’idées xénophobes, racistes ou populistes, plus opportun que jamais de le faire. Son engagement sans concession, son honnêteté intellectuelle, la fidélité à ses convictions nous y inclinent. Roger Vailland a conçu un type de roman politique qui fait cruellement défaut aujourd’hui.

C’est ainsi, sans doute, qu’il nous intéresse le plus, et s’adresse le mieux, probablement, à ses nouveaux lecteurs. N’est-ce pas ce qu’il leur dit dans cet « Éloge de la politique » publié dans le Nouvel Observateur du 26 novembre 1964, quelques mois avant sa mort : « Qu’est-ce que vous faites, les philosophes, les professeurs, les écrivains, moi-même, les intellectuels, comme on dit ? Les praticiens ne manquent pas, ce monde en est plein. Mais les penseurs politiques ? En attendant que revienne le temps de l’action, des actions politiques, une bonne, belle, grande utopie (comme quand nous pensions en 1945 que “l’homme nouveau” serait créé dans les dix années qui allaient suivre) ce ne serait peut-être déjà pas si mal... Je ne veux pas croire qu’il ne se passera plus jamais rien. Que les citoyens n’exerceront plus leur pouvoir qu’en mettant un bulletin dans l’urne pour désigner comme souverain (à leur place) un monsieur qui a une bonne tête à la télévision. Que le seul problème sur lequel le citoyen aura à se prononcer (par référendum) sera l’itinéraire de l’autoroute ou la puissance d’une centrale thermique... Comme citoyen, je veux qu’on me parle politique. »

Alain (Georges) Leduc.
Romancier, prix Roger-Vailland 1991.
28 avril 2007

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