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Conquistadora

Mis en ligne le 30/08/2011

Cette nouvelle écrite en marge du roman Cortès, conquérant de l’Eldorado, est parue en 1942. Elle a été reprise dans le numéro 3 des Cahiers Roger Vailland (juin 1995).

Dans Cortès, conquérant de l’Eldorado, sous le nom d’Inès de Cordoba, apparaît Inez Suarez, l’héroïne de Conquistadora :

"Inès, la belle voisine de Cortès, est venu au Mexique avec le cavalier Valdivia qui a abandonné pour la suivre sa femme, ses enfants et son manoir qui domine la plantureuse plaine de Valence. Il conquerra bientôt le Chili. Pendant qu’il guerroiera dans les plaines de Patagonie, les Indiens se soulèveront et assiégeront Inès dans Santiago ; elle prendra le commandement des troupes et jettera elle-même les têtes des otages aux rebelles en leur criant :

- A bientôt votre tour et pas besoin de bourreau, je serai là".

Sans doute de l’un à l’autre texte, le critique sourcilleux trouverait-il des incompatibilités chronologiques, historiques et psychologiques. Qu’importe ! Inès offre un bel exemple de l’Amazone telle que, dans sa contradiction, pouvait la comprendre et, peut-être, la rêver Roger Vailland. Tout aussi bien, cette nouvelle inédite est-elle une réflexion sur le rôle de la conquête et de la violence dans l’Histoire.

Conquistadora a paru dans Sept Jours, en date du 11 janvier 1942. Vailland se tenait encore dans les marges de la Résistance.

CONQUISTADORA

Personne ne sait encore ni son nom ni pourquoi elle est venue à Santiago, mais déjà toute la ville parle d’elle.

Des soldats qui jouaient aux dés sur la Grand’Place ont tout de suite répandu la nouvelle :

- Une "dona" vient d’arriver à l’auberge du Roi Doré !

- ... Suivie d’une charrette chargée de vingt malles !

- La "dona" a douze paires de gants parfumés !

- La "dona" a amené avec elle ses deux femmes de chambre madrilènes !

- ... Et son page andalou.

- ... Et un petit singe des Canaries !

C’est la première fois qu’une "dame", une vraie dame comme on en voit dans les manoirs de Castille et à la cour du roi d’Espagne, vient au Chili, terre récemment conquise et dont il y a quinze ans les Espagnols ne soupçonnaient même pas l’existence.

Un mois plus tôt, à Lima du Pérou, escale obligatoire des voyageurs qui vont d’Espagne au Chili, en cette année 1648, la "dona" était arrivée en pleine guerre civile. L’hôtel où elle avait trouvé à se loger servait de quartier général au chef des insurgés. au milieu de la nuit, elle avait été réveillée par des éclats de voix : un conseil de guerre se tenait dans la chambre voisine.

- Messieurs, avait-elle dit, en surgissant au milieu de l’assemblée, ne pourriez-vous ajourner vos débats à demain ? Vos cris troublent mon sommeil.

Le chef, qui achevait de panser avec des mains noircies par la poudre une blessure encore saignante, avait répondu :

- Pardonnez, madame, si la chaleur de la guerre nous a fait oublier un instant les devoirs de la galanterie. Regagnez votre chambre en paix. Nous irons poursuivre ailleurs nos débats.

A Valparaiso, où elle débarqua ensuite, il n’y avait qu’un carrosse. C’était une guimbarde dédorée, contemporaine des derniers voyages de Christophe Colomb dans la mer des Antilles, maintes fois réparée par des charpentiers de marine et désormais consacrée aux transports des produits d’une mine d’argent.

Les officiers de la garnison achetèrent tout ce qu’ils trouvèrent de soieries dans les magasins du port pour recouvrir les banquettes disjointes et inondèrent le cocher de parfums avant d’oser proposer la voiture à la voyageuse. Elle les remercia d’un sourire.

- Allez, dit-elle au cocher, et tâchez d’arriver pour dîner à Santiago !

Les officiers se regardèrent avec stupéfaction : la mauvaise piste de Valparaiso à Santiago court pendant cent kilomètres à travers un pays accidenté. Mais aucun n’osa protester : ils se sentaient obscurément coupables que la terre ne se fût pas rétrécie pour rendre plus aisé le voyage de la "dona".

Elle mit cinq jours pour faire le trajet, versa trois fois et se trouva de fort mauvaise humeur en arrivant à Santiago.

Ses femmes de chambre sont en train de métamorphoser l’appartement peint à la chaux qu’elle a loué à l’auberge du Roi Doré : tapis et brocarts sortis de ses bagages couvrent le sol et les murs ; des coussins s’étalent sur les lits, un miroir de Venise et une Vierge de Murillo sont accrochés de chaque côté de la cheminée.

Assise sur le seuil de l’auberge, elle boit à petites lampées le vin doux de Jerez, parfumé à la cannelle, que sa femme de chambre vient de lui apporter dans une coupe d’argent ciselé.

Son page agite à ses côtés un éventail en dentelles des Flandres dont le souffle fait frémir le léger duvet blond qui frise sur sa nuque.

Les cavaliers espagnols attablés dans l’estancia et les servantes indiennes poussent en la regardant de sourdes exclamations :

- Comme elle a la peau blanche !

- ... Et les mains fines !

- Comme elle sent bon !

Soudain, des sabots de chevaux font un bruit de tambour sur le pont de bois qui coupe la rue à l’entrée de la place ; des voix d’Indiens lancent des cris rauques ; un tourbillon de poussière s’élève. Dans un vacarme d’exclamations, de jurons et de hennissements, une troupe de cavaliers surgit et s’arrête devant l’auberge.

Une femme saute légèrement de sa monture.

Elle porte un chapeau de feutre à larges bords, une chemise beige d’étoffe grossière, des pantalons de toile rouge vif et des bottes de cuir. Sa main, sans doute griffée par une ronce, saigne. Le sang macule la poignée d’or de sa cravache. Ses étriers, ses éperons et le mors de sa bête sont d’argent massif.

Un Indien s’est précipité pour tenir la bride. La cabaretier s’empresse au devant d’elle, en faisant une courbette à chaque pas. Les buveurs cessent de regarder la "dona" et se taisent soudain.

- Attendez-moi, commande la cavalière à ses compagnons.

Sa voix basse a des intonations viriles.

Elle entre dans l’auberge en faisant sonner ses éperons. Elle a de beaux yeux profonds, des lèvres bien dessinées, une expression rieuse et enfantine qui contraste avec la rudesse de ses gestes. Sous le feutre, apparaissent de lourds cheveux noirs roulés en chignon sur la nuque. La poitrine semble ferme et bien prise. Mais le visage est tanné par les intempéries et les jambes un peu arquées comme il arrive aux fanatiques de l’équitation.

- Donne-moi un grand verre de pulque, commande-t-elle.

Le pulque, c’est l’âpre alcool des Indiens, une boisson de feu. D’un trait, elle vide le verre ; elle lance une pièce d’or sur la table ; le cabaretier remercie avec emphase.

- Qui est ce jeune cavalier ? demande la dona.

- La demoiselle Inez Suarez, répond la servante. Elle est protégée par le capitaine Pedro de Valdivia, vice-roi du Chili. Elle est venue avec lui, lorsqu’il y a huit ans il a découvert et conquis la contrée. En ce temps-là, elle faisait le coup de feu contre les Indiens, comme un caballero. Maintenant, elle exploite elle-même une concession, grande comme une province d’Espagne ; elle possède deux mille esclaves et produit le plus beau blé du Chili.

- Quel âge a-t-elle ?

- Vingt-sept ans, dit-on.

- Elle en paraît davantage. Une femme vieillit vite à jouer les conquistadores, murmura la dona, en souriant imperceptiblement.

* * *

- Je ne lui ai jamais dit non, avoue Inez.

Après souper, la cavalière a lié conversation avec la dona. Elle a bu tour à tour du pulque et du vin doux d’Espagne. Il est maintenant minuit et elle entreprend tout naturellement de raconter à l’inconnue le grand événement de sa vie : son amour pour Pedro Valdivia. Voici des années qu’elle n’a trouvé femme à qui se confier. Et qui pourrait mieux mériter le nom de femme que cette voyageuse nonchalante et parfumée ?

- J’avais seize ans, poursuit Inez, Valdivia en avait quarante. J’étais, dit-on, plaisante à voir et il était défiguré par un coup de sabre reçu à la bataille de Pavie. Je sortais du couvent ; il venait de se marier.

- Avez-vous connu sa femme ?

- Non, mais chacun disait qu’elle était riche, belle, spirituelle et, au surplus, du même âge que moi.

"Le jour où il m’a regardée dans les yeux en me disant : "Viens", je me suis déguisée en page et je l’ai suivi à cheval, de Valence, dont mon père était gouverneur, jusqu’à Madrid, toujours à un relais derrière lui, pour qu’on ne nous voie pas ensemble. Je n’ai pas hésité, pas délibéré, pas réfléchi.

"Il n’a même pas besoin de me dire "Je t’aime", pour que je sois à lui. Quand je l’ai vu pour la première fois, j’ai compris que je lui appartenais déjà, depuis toujours."

- C’est ce que disent toutes les amoureuses.

- Mais de quelle amoureuse l’amour est assez puissant pour contraindre un homme à conquérir un royaume à seule fin de trouver une solitude où la cacher ?

"A peine étions-nous à Madrid que ses parents, les miens, sa femme, les parents de sa femme, intriguaient auprès du roi pour l’obliger à retourner à son foyer.

" - Acceptes-tu, me demanda Pedro, de m’accompagner en Amérique ? Il faudra vivre sous la tente, combattre les cannibales et disputer notre vie à des capitaines d’aventure cent fois plus dangereux que les cannibales.

" - Je n’ai d’ennemis, lui ai-je répondu, que ceux qui veulent nous séparer. A l’heure actuelle, mon père est mon pire ennemi.

"Nous nous sommes embarqués à Lisbonne pour tromper la surveillance des alguazils du roi d’Espagne. J’avais laissé à Valence mes robes, mes bijoux, mes parfums ; tous les biens de Valdivia étaient confisqués ; nous étions devenus plus pauvres que le dernier des matelots du méchant bateau qui nous menait vers les îles. C’était la mauvaise saison et le voyage dura six mois. Mais il suffisait qu’au réveil il dise "ma chérie", pour que je sois heureuse toute la journée. J’ai passé d’inoubliables nuits, sous le ciel noir de la mer des Sargasses. J’ai eu dix-sept ans, juste comme nous passions l’Equateur.

Hélas ! le gouverneur de l’île d’Hispanolia, où nous débarquâmes, était déjà prévenu contre nous. Il offrit à Valdivia le pardon du roi et une concession, à condition qu’il me renvoyât et reprit sa femme qui se déclarait prête à le suivre au bout du monde."

- Peut-être l’aimait-elle aussi ?

- Pas autant que moi.

"Nous feignîmes de nous soumettre. Un jeune capitaine s’offrait à m’épouser.

" - Vous serez la reine de Hispanolia, me disait le gouverneur ; tous les cavaliers de l’île proposaient de vivre et de mourir pour moi ; on exigeait seulement que je quitte Pedro afin que tout rentre dans l’ordre : l’époux avec l’épouse, la jeune fille aux jeunes gens désireux de s’établir. Mais une galère, frétée par des pêcheurs de perles, nous débarqua secrètement au Guatemala."

- Où est le Guatemala ?

- Quelque part sur une côte marécageuse, peuplée de serpents, de tigres et de cannibales. Une hutte était un palais et nous couchions la plupart du temps sous la tente. Valvidia s’engagea au service d’un capitaine qui s’enfonçait dans l’intérieur des terres à la recherche de placers. Il fut chargé d’instruire les recrues indigènes. Pour la première fois je me vêtis en homme et appris à me servir d’un mousquet.

"Un soir d’abandon, Pedro confia nos aventures à son capitaine. C’était un homme peu scrupuleux que Cortès avait chassé du Mexique après qu’il eût détourné le produit d’une mine. Mais il était pointilleux sur la religion et exigeait que ses soldats fissent baptiser les Indiennes avant de les prendre pour concubines. En pleine forêt vierge, il somma Valdivia de renoncer au péché, c’est-à-dire à moi. Au cours de notre fuite, nous avons manqué mourir de faim, de fièvre et des blessures faites par les flèches empoisonnées des Indiens. Enfin, nous sommes arrivés au Pérou.

"Pizarre se prit d’amitié pour nous. C’était un géant blond et barbu, qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui avait conquis l’empire des Incas avec une poignée d’hommes. Il s’amusait beaucoup de me voir charger un fusil comme un vieux mousquetaire. Un jour que j’avais bien tiré, il fit amener un tonneau de poudre d’argent, aussi haut que moi.

" - Si tu peux l’emporter, dit-il, il est à toi.

"Je m’arc-boutai, je suai, je soufflai, mais je parvins à faire rouler le tonneau jusqu’à la hutte de Valdivia.

" - Voilà, dis-je, nous sommes riches désormais."

* * *

La nuit s’avance. Dans la salle commune de l’estancia, des cavaliers ivres font du tapage. Inez est étendue sur les coussins de la dona ; le contact de la soie est doux à son bras nu.

- ... Comme dans ma chambre de jeune fille, dans le palais de mon père, à Valence, murmure-t-elle. Voilà huit ans que je n’ai pas touché de la soie.

La dona joue avec une écharpe parfumée à l’essence de rose.

- Comme ce parfum vous sied, dit Inez. J’avais oublié qu’il existait des femmes dont les mains sont plus douces que la chair des pastèques, la peau plus blanche que la neige de la Cordillère. Promettez-moi de me donner de votre pâte d’amandes...

- Oui, belle cavalière, répond la dona en souriant.

- Grâce au tonneau de Pizarre, continue Inez, nous pensions acheter un domaine et introduire au Pérou la culture du blé et l’élevage des moutons.

" - Plus tard, me promettait Valdivia, je te ferai bâtir un palais à Lima, tu auras un jardin à la mode de Grenade, avec des jets d’eau et des orangers, une foule d’esclaves pour te servir, des robes comme on en porte à la Cour de France...

" Hélas ! madame, le nom de Valdivia est illustre en Espagne. L’évêque de Lima avait ouï parler du scandale de notre fuite et mandé à Madrid que nous étions réfugiés au Pérou. Je ne sais quelles nouvelles démarches entreprit la femme de Pedro, cette femme qui, depuis dix ans, me poursuit sans trêve de sa haine, mais un jour Pizarre convoqua Valdivia.

" - Le roi, dit-il, vient de m’envoyer des ordres à ton sujet. Il veut que je te contraigne à abandonner Inez. Je sais que tu t’y refuseras et je ne t’en estime que davantage. Mais je ne peux pas désobéir au roi. Comme j’ai beaucoup d’estime pour vous deux, voici ce que je te propose :

"Il existe par delà la Cordillère des Andes, dans les régions antarctiques, un royaume qu’on dit fort riche. On l’appelle Chili, à cause des grives qui y passent au printemps et à l’automne et dont les Indiens imitent le cri en chantant : "Tchili, tchili...". Un capitaine nommé Almagro a déjà essayé de pénétrer dans ces régions : il a été vaincu par des tribus qu’il affirme être les plus belliqueuses d’Amérique et bien peu de ses hommes ont échappé au massacre ; lui-même est mort à son retour des suites de ses blessures. "Je te donne le Chili : va le prendre."

"Valdivia a accepté sans me consulter : il savait que je serais d’accord. Avec le produit du tonneau d’argent, nous avons équipé 100 fantassins et 50 cavaliers. Nous avons dû, pour compléter les provisions, emprunter de l’argent à 500 % ; encore, était-ce pure générosité de la part des prêteurs, car ils étaient persuadés, comme tout le monde, que notre expédition périrait ainsi que les autres.

"Nous avons mis onze mois à franchir la Cordillère et à trouver le chemin de la côte. La moitié des nôtres sont morts de froid. J’ai eu les pieds gelés, et le chirurgien de l’expédition m’a amputé l’orteil gauche. En quittant le Pérou, j’avais encore, malgré les souffrances endurées au Guatemala, la peau fraîche d’une jeune fille. En arrivant au pays des grives, mon visage était parcheminé comme celui d’une vieille femme, tel que vous le voyez maintenant."

- Vous vous calomniez, mademoiselle.

- Non, madame. Je sais que je suis un bon cavalier et une vilaine femme. Mais, croyez-moi, j’ai été une belle jeune fille, plus belle même que la dona Elvira de Valdivia qu’on vantait tellement du temps que j’étais encore en Espagne.

- Vous parlait-il parfois d’elle ?

- Il m’a souvent dit que je la surpassais cent fois.

- Il avait peut-être raison, murmure la dona.

- En arrivant dans les provinces cultivées, poursuit Inez, au moment où nous pensions enfin pouvoir nous reposer, nous nous sommes heurtés à 10.000 Araucaniens. C’est une tribu que l’Inca lui-même n’a jamais pu soumettre, faite d’hommes au teint clair, plus grands, plus robustes, plus courageux que les Péruviens. Il a fallu livrer bataille. J’ai beaucoup tué...

- Vous-même, vous avez tué ?

- Pas seulement avec le mousquet, mais aussi avec l’épée. Je combattais à côté de Pedro...

"Enfin, nous avons fondé Copiapo, Valparaiso, Santiago, Concepcion, Imperial, Valvidia. Je ne vous raconterai pas le détail de nos luttes. Pendant six ans, Pedro et moi, nous fûmes tour à tour soldats, arpenteurs, architectes, bergers, paysans.

"Quand il allait dans les provinces du sud guerroyer contre les Patagons, il me laissait à Santiago à la tête d’une garnison qui n’était guère composée que de malades et de blessés en cours de traitement. Les Indiens profitèrent une fois de son absence et de la faiblesse de la place pour se révolter.

"Tout compte fait, je m’aperçus que je ne disposais que de trente Espagnol en état de combattre, deux cents auxiliaires indiens d’une fidélité douteuse, quatre canons et juste assez de poudre pour tirer une centaine de coups.

"Dix mille rebelles, m’assuraient nos espions, marchaient contre nous. La ville n’était encore protégée que par des remparts en briques de terre crue. Plutôt que de soutenir un siège dans des conditions aussi défavorables, il paraissait sage de gagner la montagne et d’y attendre l’arrivée de l’armée de secours que j’avais mandé à Valdivia de m’envoyer. C’était ce que me conseillaient nos officiers.

"Mais Santiago tout entière avait été créée par Pedro et par moi, c’était notre foyer, le joyau de notre royaume, notre enfant. Les rebelles avaient brûlé plusieurs villages sur leur passage. Je voyais déjà les flammes dévorer les bâtiments de la place impériale dont nous avions dessiné les plans, joue contre joue.

"Je fis fermer les portes et disposai mes hommes aux divers postes de la défense. Déjà, au pied des remparts, les Indiens hurlaient en brandissant des piques et des torches. Nos auxiliaires me semblaient prêts à faire cause commune avec l’ennemi. Il fallait à tout prix retarder l’heure de l’assaut, qui eût été, dans notre camp, celle de la débandade..."

- Vous réfléchissiez à tout cela, vous "disposiez vos hommes" ; comme je vous admire, s’émerveille la dame.

- J’avais vingt otages, fils et proches parents de grands chefs, qu’avant son départ Valdivia avait contraint les tribus maintenant révoltées à nous donner. Je les fis conduire sur les remparts, me plaçai auprès d’eux, appelai un interprète et fis signe aux rebelles que je voulais leur parler.

"Ils approchèrent et se fit un grand silence.

"J’assurai ma voix : Les crimes que vous venez de commettre, dis-je, méritent déjà un châtiment. Sans préjuger de celui que Valdivia vous infligera, j’ai décidé de mettre à mort sur-le-champ la moitié des otages. L’autre moitié sera immédiatement exécutée si vous poursuivez vos attaques. Bourreau, faites votre oeuvre.

"Dix fois le sabre s’abattit, dix têtes tombèrent. Je me rappelle que parmi les condamnés, il y avait un jeune garçon qui s’efforça jusqu’au dernier instant de rester impassible ; mais ses grands yeux noirs étaient tout embués de larmes. Moi, je me tenais très raide, près du bourreau, si près que du sang gicla sur mes manches. Le silence restait total.

"Il me fallait encore prouver que ma main ne tremblait pas. Une femme de guerre a plus d’obligations qu’un homme : elle doit perpétuellement donner la preuve qu’elle n’a pas les faiblesses de son sexe. Je saisis une à une les têtes qui avaient roulé à mes pieds et les lançai au pied des remparts. Je criai :

" - Voilà le sort que Valdivia vous réserve à tous !

"J’avais reconnu dans la foule un chef qui avait autrefois été notre allié. J’eus encore la force de hurler :

" - Coquimbo, voilà la tête de ton fils ! Tu le rejoindras bientôt en enfer...

"Puis je quittai les remparts, lentement, me contraignant de toutes mes forces pour ne pas courir.

"Ma main n’a pas tremblé ce jour-là, mais depuis lors, elle tremble chaque fois que je ne bois pas assez de pulque.

"Mais Santiago fut sauvée. Les Indiens, étonnés et épouvantés, discutèrent entre eux pendant trois jours. Au moment où ils allaient enfin donner l’assaut, Valdivia surgit à la tête d’un corps de cavalerie et nous dégagea."

La dame est très pâle. Elle regarde fixement les petites mains d’Inez, les doigts déliés qui jouent en ce moment à suivre les dessins d’un coussin de soie. En bas, un cavalier joue de la guitare, un autre module un chant flamenco. par la fenêtre, elle voit mille étoiles briller dans le ciel le plus pur du monde. Sur le chemin tinte doucement la cloche de la mule d’un Indien qui se rend au marché. Tout est si calme, si paisible...

Inez a allumé un cigare. Ses yeux suivent les volutes de fumée.

- Avez-vous remarqué, demande-t-elle, la grande carrière ouverte aux portes de Valparaiso ? C’est un de mes vieux projets que Valdivia consent enfin à réaliser. Avec la pierre extraite, nous allons édifier une grande digue ; Valparaiso sera bientôt le premier port du Nouveau-Monde. Les gens de Lima me font bien rire quand ils se montrent si fiers de leur pauvre quai où trois galions ne peuvent accoster en même temps. Vous l’avez sans doute vu.. . "... Mais au fait, madame, dites-moi ce qui nous vaut l’honneur de vous voir dans notre capitale ? Ce voyage est bien fatiguant pour n’être pas entrepris dans quelque but..."

La dona n’hésite qu’un instant. Elle pose doucement ses yeux dans les yeux d’Inez :

- Je suis, dit-elle, dona Elvira de Valdivia et je viens, mademoiselle, rejoindre mon mari.

Inez sursaute. Elle se dresse d’un bond. Ses yeux flamboient.

- Je vais, crie-t-elle d’une voix rauque, vous faire tuer par mes Indiens. Non. Je vais vous tuer de ma propre main...

Elle s’élance hors de la chambre. Elvire entend le bruit de ses bottes dans l’escalier, puis les sabots d’un cheval qui part au galop.

Lorsque, le lendemain, Valdivia, qui était allé inspecter une mine de cuivre, rentra à Santiago, il ne trouva pas Inez Suarez chez elle. Mais elle avait laissé une lettre.

"Mon amour, avait-elle écrit, ta femme est arrivée d’Espagne pour reprendre sa place à tes côtés. Sans jamais en parler ni l’un ni l’autre, nous nous attendions au fond à ce que notre amour finit ainsi. La terre n’est pas assez vaste pour qu’on puisse échapper à la poursuite d’une femme.

"Celle-ci n’est ni un soldat, ni un laboureur, ni un architecte, mais elle est belle, vraiment noble et digne en tous points d’être l’épouse d’un vice-roi. Au surplus, elle ne manque pas de courage ; elle me l’a prouvé hier soir en me faisant connaître son nom après que je me fusse décrite à elle telle que je suis. Je suis sûre qu’elle saura t’inspirer l’amour qu’elle mérite : depuis dix ans, je n’ai vu peau aussi fine ni aussi blanche.

"Je pars à l’aube pour le domaine que tu m’as donné aux confins de la Patagonie ; je suis certaine que l’élevage y réussira à merveille. Tu auras la plus belle femme de ton royaume, moi, les plus beaux chevaux.

Roger Vailland

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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