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Dialogue autour d’un homme encombrant

Mis en ligne le 27/03/2009

Alain (Georges) Leduc a publié en décembre 2008 aux éditions de L’Harmattan « Roger Vailland (1907-1965), un homme encombrant ». Au cours d’un débat organisé à la fin de février 2009 par son éditeur, il s’est expliqué sur ce projet, en réponse aux questions de Marc Le Monnier : Quelques répliques…

MLM : En quoi Vailland est-il encombrant ?

AGL : J’emprunte ce terme à René Ballet (qui l’avait lui-même pris à Vailland…). Mais Roger Vailland n’est pas encore assez encombrant, quand on mesure combien il est difficile à le faire lire aujourd’hui. Il y a chez lui, c’est peut-être cela qui encombre, une contradiction fondamentale – mais pas du tout antagonique – entre le libertin (au sens du 18e siècle) et l’homme engagé. Comme le dit Pierre Bourgeade 1 , « je crois que l’homme est deux fois prisonnier. Prisonnier de sa peau. Il cherche à en sortir. Un moyen : l’érotisme. Prisonnier aussi de la société et de l’histoire. Il cherche donc aussi à combattre cette oppression : le pouvoir, les pouvoirs. Érotique et politique se rejoignent. » C’est ce que Vailland a tenté de faire.

MLM : Ce travail d’enquête, qu’apporte-t-il de nouveau ?

AGL : Il existe bien sûr, au sujet de Vailland, la grosse biographie de Courrière, plus les travaux de René Ballet, Christian Petr, Jean Sénégas... Des mémoires ou des thèses universitaires, aussi. Je me suis situé dans une logique d’incorporation de documents, témoignages, qui sont venus constituer un « tas » – au sens où le dit Jacques Lacan – pour adopter un autre angle, correspondant à la collection de socio-anthropologie de L’Harmattan dirigée par Pierre Bouvier. Je lui ai appliqué une méthode d’historien ainsi qu’un travail de transversalité, avec le croisement d’autres disciplines comme la psychanalyse. Avec Vailland, on est déjà à la fois dans le politique et la projection du corps dans le champ du politique et socio-politique.

MLM : Comment expliquer ces étiquettes de libertin et communiste qui lui sont systématiquement accolées ?

AGL : Il s’agit de la question de l’autre et du fonctionnement du collectif. Il ne faut pas juger Vailland selon l’état du PC aujourd’hui, mais le replacer dans son époque, où ce n’était pas le même rapport au politique. Mais les deux sont liés. Aragon a longtemps empêché Vailland d’adhérer au PC, après l’avoir exclu en 1929 du groupe surréaliste, un trauma encore vif trente ans après. Pour Vailland, c’est alors une saison qui se clôt et qui l’oriente vers le journalisme. Et là il se montre intéressé par toutes sortes de sujets, par l’immensité du champ du réel.

MLM : Peux-tu nous préciser cette articulation entre individuel et collectif ?

AGL : Cela constitue un critère de fonctionnement d’une société, par exemple dans les relations homme/femme. Le PC avait un respect de ces critères, qui s’exprimait dans ses idées sur l’éducation, son rapport à la vie, à la jouissance. Il existe dans le marxisme un « courant chaud » et un « courant froid » et il serait nécessaire de travailler sur des apports historiques, de revenir sur Althusser, Gramsci, Henri Lefebvre, pour mener une réflexion sur la ville, la sexualité, l’art (ce dernier trop souvent évacué du débat…) Vailland a souvent été apprécié à droite pour des questions de forme et de style souvent négligées par la gauche.

Question d’un auditeur : Quels étaient les rapports de Vailland avec les intellectuels de son temps, comme par exemple Nizan ?

AGL : À cette époque, tout le monde se connaît. Sartre et Vailland suivent des courbes parallèles dans leurs rapports au PC. Ils sont à St-Germain des Prés, fréquentent les boites de jazz, etc. Même chose pour Merleau-Ponty. Cela se remarque dans l’évolution des Lettres françaises dans la période 1945-50 où, après une embellie, Caillois est évacué, Paulhan aussi. On s’éloigne de l’accord rêvé entre révolution sociale et révolution formelle… Il existe un parallélisme fréquent de Vailland avec Nizan, surtout le Nizan de Bifur. On peut le rapprocher aussi de Bataille avec qui il partage des questions fondamentales : le mal, le colonialisme, la guerre, l’art - avec de nombreuses convergences.

Question d’un auditeur : Que dire du style de Vailland ?

AGL : Ses références, c’était toujours la trilogie Laclos, Retz, Stendhal – il est dans la grande langue française du 17e siècle, et du côté de Corneille plutôt que Racine. L’imparfait du subjonctif, le rapport nation/langue/tradition. C’est par Stendhal qu’il arrive au roman. Il se montre dur pour ses contemporains. Mais il apprécie Pavese, Hemingway. Au plan des structures de son écriture, on pourrait évoquer Claude Simon, ou encore Marc Cholodenko. Il veut rendre «  tous les états du réel ».

Question d’un auditeur : Vailland a été beaucoup vendu et traduit en son temps (NDLR : La Loi, 575 000 ex.) Pourquoi est-il si peu lu aujourd’hui ?

AGL : Il faut sans doute y voir ses étiquettes d’écrivain communiste – et pourtant, en comparaison, Aragon est en Pléiade (peut-être est-il mieux lu, connu et défendu par ses héritiers, c’est aussi une hypothèse ?) – et de pornographe. C’est ainsi que que j’ai significativement entendu un Jean-Christophe Bailly 2 appeler Vailland « cette crapule stalinienne » et le qualifier de « partouzard »…

Il est bon de lire Vailland pour porter un regard autre – par exemple sur la façon dont fonctionnent les media. Et de s’inspirer de sa lucidité, son regard sur la partie noire, la face obscure de lui-même – de nous-mêmes ! – , qu’il n’a jamais cherché à éviter.

Propos recueillis par Elizabeth Legros

1. In Chroniques de l’Art Vivant, n° 31, juin 1972.

2. Dans un colloque sur le thème du paysage, tenu à Metz en janvier 2009.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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