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Drieu, Vailland : Deux hommes dans le tournant

Mis en ligne le 01/09/2007

Article paru dans le numéro 1 des Cahiers Roger-Vailland (1936 : Fragment d’un temps perdu...), juin 1994

« 5 janvier 1930
Je t’ai tué Rigaut… »

Ainsi s’ouvre la décennie des années trente dans l’agenda de Drieu la Rochelle : par l’assassinat d’un de ses deux amis les plus chers de la décennie précédente.

Six ans plus tôt, ces deux amis passaient l’été dans la villa que Drieu avait louée sur la Côte Basque. L’un était Aragon qui venait d’affirmer : « Je n’ai jamais cherché autre chose que le scandale et je l’ai cherché pour lui-même » 1. L’autre était l’auteur d’une étonnante petite annonce : « Jeune homme pauvre, médiocre, 21 ans, mains propres, épouserait femme, 24 cylindres, santé, érotomane ou parlant l’Annamite. Éc. Jacques Rigaut, 73 bld Montparnasse, Paris VI » 2. Alcool - amour - dérision - subversion est le cocktail de règle, cet été-là, à Guéthary. Rigaut y brûle brillamment son ennui de vivre : « Il n’y a pas de raison de vivre, mais il n’y a pas de raison de mourir non plus… la vie ne vaut pas qu’on se donne la peine de la quitter » 3.

Mais l’été 1924 est loin. Depuis, Rigaut a trouvé de moins en moins de raisons de vivre, jusqu’à ce jour de novembre 1929 où, de sa propre main, il écrit : « …enfin, l’instant est venu. Jacques Rigaut, après de très minutieux soins de toilette et en apportant à cette sorte de départ toute la correction extérieure qu’elle exige… se tire une balle dans le cœur » 4. Depuis cet été 1924, Drieu a rompu avec Aragon et il voit de plus en plus rarement Rigaut. Sa mort l’épouvante : il n’a rien fait pour le sauver, il l’a tué ! S’il ne s’agit pas vraiment d’assassinat d’un homme, peut-être s’agit-il d’assassinat de souvenirs. De souvenirs d’une époque révolue.

« C’était vraiment la fin d’une époque, constate alors Robert Brasillach. Les professeurs de danse, menacés de faillite, ne retrouvaient quelque utilité qu’en enseignant la valse. Johan Strauss revenait à la mode. Les femmes allaient chercher de petits chapeaux délicieux dans le chiffonnier de leur grand-mère. On vendait aux enchères la collection de fétiches nègres de Paul Eluard et d’André Breton… tous les écrivains de l’après-guerre commençaient à collaborer pour la Comédie Française » 5 .

Sous l’apparent persiflage, la constatation de Brasillach est significative. C’est bien du grand tournant de 1930 qu’il s’agit : le reflux des années folles, de la garçonne, de la vague révolutionnaire et du surréalisme devant le retour des valeurs traditionnelles et des forces de conservation.

Deux hommes, parmi d’autres, restent désorientés devant ce tournant : Drieu et Vailland. Non qu’il s’agisse de les comparer. Une génération les sépare : Drieu a quatorze ans de plus et il a subi l’épreuve de la guerre. Mais, avec des décalages, ils ont vécu des expériences communes.

Tous deux ont été, très tôt, tentés par la voie révolutionnaire. A dix-neuf ans, Vailland écrit : « … de même qu’il faut accepter de manger et de boire, il faut accepter de prendre une position, sans toutefois y attacher trop d’importance. Humilité. Le communisme semble être celle qui s’accorde le mieux avec cet esprit… » 6 A dix-huit ans, étudiant à Sciences Po, Drieu écrit dans ses carnets : « Il n’y a plus rien à attendre de la bourgeoisie. Le prolétariat, d’une part, le mouvement intellectuel révolutionnaire, d’autre part, n’ont pas donné leur pleine mesure, donnons-leur leur chance ». Son meilleur ami est alors Raymond Lefebvre qui sera l’un des premiers défenseurs de la révolution bolchevik. Ensemble, ils manifestent pour la réhabilitation de l’anarchiste espagnol Ferrer et vont écouter Jaurès. L’épreuve de la guerre semble radicaliser cette tendance. En plein conflit, il trouve des accents maïakovskiens pour exalter ces soldats qui, à leur retour, casseront ministères, casernes et banques :

« Nous brandirons nos grues d’acier

Avec du ciment armé nous dresserons le monument de notre Force » 7.

Pour lui, la guerre n’a pas seulement tué des hommes mais une société, sa culture, ses valeurs. Il découvre bientôt qu’il n’est pas seul : « Enfin, Dada naquit quand j’étais mort depuis longtemps. Nous en reparlerons » 8.

On en reparlera en effet. Dès juin 1919, on trouve la signature de Drieu dans la revue pré-surréaliste Littérature dirigée par Breton. Il en est un collaborateur fidèle, écrivant dans neuf des vingt numéros de cette publication. Y exprimant :

L’amertume des anciens combattants :

« - C’est pas tous les jours qu’on fête la Victoire…

Laquelle c’était de Victoire ?

La victoire sur les otaries…

…Non, mais sont-elles moches ! Tu dirais des femmes qu’ont le derrière pris dans un édredon…

Ou un mutilé de la guerre qui traîne son cul et qui la ramène » 9.

La dérision de la presse et de la publicité :

« LE CASINO DU LAC TCHAD vient d’être terminé…

Mangez de la POUDRE D’ÉTOILES. Vous serez poète…

Allez chasser dans les FORETS DE France, la contrée la plus sauvage d’Europe. Ruines, souvenirs des guerres et révolutions… » 10

La dénonciation du système politique :

« Démocratie : gouvernement des uns par les autres.

Aristocratie : gouvernement des uns par les autres.

Monarchie : gouvernement des uns par les autres.

Vue à vol d’oiseau, la France est toujours gouvernée par cinq cents personnes… qui s’agitent dans le Palais des Bourbons ou dans le Palais-Bourbon. De ce point de vue d’oiseau, quelle différence entre la Cour et la Chambre ? » 11

À l’époque, Drieu semble aspirer à un changement de société. En 1924, avec Lefebvre et Georges Politzer, il collabore à la revue Philosophies. Mais cette aspiration intellectuelle ne résiste pas à l’épreuve des faits. En 1924 justement, il rompt avec les surréalistes, lorsque ceux-ci s’opposent à le guerre du Rif, une expédition colonialiste au Maroc : il leur reproche de tomber dans le vieux travers des littérateurs français, faire de la politique. C’est cinq ans pus tard que Vailland, pour des motifs différents, prendra ses distances avec l’équipe surréaliste du Grand Jeu. C’est en êtres marqués par une rupture de ban que Drieu et Vailland abordent le tournant de 1930. Tous deux le vivent mal. Vailland le confie à sa famille : « Personnellement, j’ai appris cette année à ne plus avoir confiance en personne », « La vie est saloperie/J’ai retravaillé/Et puis j’attends avec calme/LA FIN DU MONDE/ou son recommencement », « C’est une atmosphère irrespirable », « J’ai tout de même mieux à faire dans la vie » 12. Parallèlement, c’est l’époque où Drieu s’accuse de l’assassinat de Rigaut.

Et, pendant ce temps, le régime s’enlise dans les « combines » politiciennes et financières : couve déjà l’affaire Stavisky qui éclatera en 1934. Drieu n’a que dégoût pour la république qu’il appelle « la vase », « le marais », « la radicaille » . Son mépris s’étend au peuple qui la supporte, «  ignoble pays… de pêcheurs à la ligne », cachés dans leurs « petites maisons », enfouis dans leurs « petites vies ». Vailland éprouve parfois un sentiment comparable : « Les Français m’irritaient, écrira-t-il plus tard, à cause de leur goût exagéré pour les villas de banlieue et les petites automobiles ». Mais ils condamnent la passivité sans s’engager résolument dans l’action.

C’est que l’un et l’autre – comme tout individu mais à un degré supérieur sans doute – sont des hommes divisés, des êtres doubles.

La duplicité, Drieu l’exprimait déjà dans ses carnets d’étudiant. Après avoir décidé de donner sa chance au mouvement révolutionnaire, il avoue aussitôt avoir « des velléités à s’en tenir à une attitude réactionnaire à la Barbey d’Aurevilly ». Et il conclut : « J’ai l’impression qu’il existe à mon nom comme plusieurs types d’hommes, de vies, que je pourrais réaliser les uns aussi bien que les autres ». La conscience de cette duplicité angoisse Drieu. En avril 1935, en une nuit, il écrit une nouvelle, L’Agent double. L’histoire se déroule en Russie, pendant la révolution. Le protagoniste, un agent double, trahit aussi bien les rouges que les blancs. A la fin, il reconnaît son crime et réclame sa propre condamnation à mort 13.

A l’opposé des tourments de Drieu, la jubilation de Vailland pour revendiquer le statut de « traître » : « Il est probable que les peuples des colonies massacreront un jour colons, soldats et missionnaires et viendront à leur tour ‘opprimer’ l’EuropeNous fraterniserons avec vous, chers nègres, et vous souhaitons une prochaine arrivée à Paris… Pénétrés de la forte joie d’être traîtres, nous vous ouvrirons toutes les portes… » 14 C’est que les deux « trahisons » ne sont pas comparables : Drieu n’a pas choisi son camp ; Vailland, si. Y compris lorsqu’il prend un nom de plume pour travailler dans la « presse industrielle » : « …depuis quelques jours je m’appelle Georges Omer… Ne me faut-il pas deux noms à moi qui mène une étonnante vie en partie double, tantôt avec des surréalistes et des métaphysiciens du Grand Jeu, tantôt avec les plus tristes imbéciles et fripouilles du monde ».

Pourquoi ces attitudes différentes ? Une fois encore, Drieu et Vailland partagent un sentiment commun : la découverte de leur faiblesse physique et de leur peur. « Drieu a constaté avec effroi qu’il a peur, qu’il a peur des coups… Drieu regrettera toute sa vie de ne pas peser dix kilos de plus » 15. Cette faiblesse et cette peur, Vailland les analyse lui-même. A six ans, il se décrit comme « l’écolier terrifié… Absolument désarmé. On me retire de l’école ». Adolescent : « De la puberté à la dix-huitième année… extrême timidité… masturbations fréquentes… » 16 Et cette peur, à plus de quarante ans, il l’éprouvera encore. Par exemple, lors d’une manifestation : « … quand tu as vu la police matraquer et charger, tu es entré sous une porte cochère et tes jambes tremblaient, et tu eus honte de toi » 17. Conscients de leur faiblesse et de leur peur, Drieu comme Vailland vont chercher la force, mais dans des directions opposées.

La force, le jeune lycéen timide nommé Roger Vailland l’avait pressentie à la vue de jeunes ouvrières sortant d’une usine : « les ouvrières marchent à grands pas, et fortes de leur jeunesse et de leur nombre, elles rient insolemment… (elles) sont inséparables de l’image qu’il se fait de la fierté humaine » 18. Cette notion de force va se préciser en 1936-37. Vailland écrit alors un roman historique sur la révolution de 1789 mais bruissant des échos du Front populaire. Elle réside dans ces hommes qu’il décrit massifs – « plantés là comme des bornes au coin d’un champ » -, impassibles – « pas un muscle de leur visage ne bougeait » -, mais décidés – « ils ferment leurs doigts calleux, habitués à manier l’outil ». Ce sont ceux qu’il nomme alors les « hommes du peuple » et qu’il appellera, dix ans plus tard, les « bolcheviks » 19.

A l’inverse, la peur éloigne Drieu du peuple. Dès ses années d’étudiant, lorsqu’il manifeste dans les rues de Paris avec Raymond Lefebvre : « Je me trouvais… à la merci du premier venu…Tout d’un coup, Lefebvre fut contre la police et moi contre ces bandes obscures » 20. De plus en plus, Drieu va chercher la force qui lui manque du côté des bandes solidement organisées, des forces de l’ordre. Jusqu’à l’illumination de 1935 : « …il y a une espèce de volupté virile qui flotte partout… très enivrante… », « C’est écrasant de beauté… Ce que j’ai vu de plus beau depuis l’Acropole », « Le défilé des troupes d’élite tout en noir était superbe. Je n’ai rien eu de pareil comme émotion artistique depuis les Ballets russes… » 21 Ce sont les SS au congrès nazi de Nuremberg. L’année suivante, Drieu adhèrera au Parti Populaire Français de Jacques Doriot et se proclamera « fasciste ».

Drieu et Vailland ont alors fini de prendre le tournant de 1930. Leurs routes divergent.

René Ballet
Cahiers Roger Vailland n°1, juin 1994, pp 12-17.

1. Aragon dans la préface du Libertinage (Gallimard, 1924), livre dédié à Pierre Drieu la Rochelle.

2. Jacques Rigaut, dans Littérature, mars 1921.

3. Jacques Rigaut, dans Littérature, décembre 1920.

4. Jacques Rigaut, dans Bibliographie : papiers posthumes (Au Sans Pareil, 1934).

5. Robert Brasillach, dans Notre avant-guerre (Plon, 1941).

6. Roger Vailland, Lettre à Roger Gilbert-Lecomte, le 2 août 1926, dans Écrits intimes (Gallimard, 1968)

7. Drieu la Rochelle, Chant de guerre des hommes d’aujourd’hui (L’Europe Nouvelle, janvier 1918).

8. Drieu la Rochelle, La Poutre (Littérature, juin 1920)

9. Drieu la Rochelle, Les Otaries (Littérature, juin 1919).

10. Drieu la Rochelle, Extraits de la Presse (Littérature, juillet-août 1920).

11. Drieu la Rochelle, Vocabulaire politique (Littérature, mars 1921).

12. Roger Vailland, Lettres à sa famille (Gallimard, 1972)

13. Drieu la Rochelle, L’Agent double (NRF, juillet 1935), réédité dans Histoires déplaisantes (Gallimard, 1963)

14. Roger Vailland, Colonisation (Le Grand Jeu n°1, 1928)

15. Pierre Andreu, Frédéric Grover : Drieu la Rochelle (La Table Ronde, 1989)

16. Roger Vailland, Ecrits intimes (Gallimard, 1968)

17. Elisabeth Vailland, Un homme frivole, dans Roger Vailland par Elisabeth Vailland et René Ballet (Seghers, 1973)

18. Roger Vailland, Un jeune homme seul (Correa, 1951)

19. Roger Vailland et Raymond Manevy, Un homme du peuple sous la Révolution, publié en feuilleton dans Le peuple en 1938. Edité en livre (Correa, 1947), réédité (Gallimard, 1979)

20. Carnets de Drieu la Rochelle.

21. Drieu la Rochelle, lettres à Beloukia (sa maîtresse d’alors ; en réalité Christiane Renault, femme de l’industriel Louis Renault).

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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