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Femmes vêtues de mots

Le vêtement féminin dans les romans de Roger Vailland

Mis en ligne le 28/04/2008

« Toi au moins, dit Chloé, tu fais attention aux robes, tu récompenses les femmes du mal qu’elles se donnent… »  1

S’intéresser aux vêtements que portent les femmes, les décrire, les détailler, pour un romancier, est–ce pure frivolité ? Chez Vailland, certainement pas. Chaque détail compte, chaque pièce de l’habillement signifie l’origine sociale du personnage, son parcours, son attitude dans la vie. Et les images récurrentes renvoient à certaines notions obsessionnelles.

1 – Le goût de la soie

Roger Vailland a longtemps vécu en pays lyonnais, ou à proximité ; d’abord à Chavannes–sur–Reyssouze, puis aux Allymes près d’Ambérieu, et enfin à Meillonnas. Est–ce de là que lui vient le goût de la soie ? Un de ses livres reflète en tout cas cette familiarité, c’est Beau Masque. « A la fin du XVIIIe siècle, un Letourneau avait fondé dans la cluse, une dizaine de kilomètres au–dessus du Clusot, une filature de soie actionnée par les eaux de la Géline. (…) A la fin du siècle dernier, Amédée Letourneau, grand–père de Philippe, contrôlait de fait tous les tissages et filatures de soie de la vallée de la Géline » 2. Le conflit social qui se situe au cœur du roman Beau Masque est basé sur le passage des filatures du Clusot de la soie naturelle à la soie synthétique, « artificielle » comme dit Vailland, comme on disait alors.

Quoi qu’il en soit, c’est fréquemment que Vailland habille de soie ses héroïnes, avec une maîtrise totale des connotations que ce matériau suggère : luxe, élégance, parure, sensualité. Cette sensualité latente se trouve mise en scène par un vêtement de soie qui révèle le corps sans le montrer. Dans Drôle de Jeu, Marat se promène dans Paris avec Mathilde. « Ils croisèrent la première femme sans manteau, les seins à l’air sous un corsage de soie rouge ; Marat la suit du regard » 3. Les femmes vêtues de soie suscitent immanquablement le désir de Marat. Plus tard dans le livre, quand il rencontre Annie, il note : « Chaque mouvement révèle, sous une blouse en soie naturelle ivoire imperceptiblement raide, un peu cassante, le jeu de deux seins menus, ronds, durs, doucement articulés sur le buste » 4 (évocation qui sera reprise des années plus tard dans La Fête : Lucie porte « une robe d’été, un tissu un peu raide dont les cassures révélaient à chaque pas le mouvement des hanches et des épaules » 5. Le pouvoir de suggestion se glisse dans la dialectique entre raideur hiératique et mouvement sensuel.

On peut supposer aussi que le tissu dont est fait la robe de Chloé est une soie : « Vers onze heures survient Chloé. Elle porte, sous un léger manteau de demi–saison, une robe neuve faite d’un ‘foulard’ à pois qui joue sur la gorge » 6. Dans cette scène, Marat explicite en paroles et en actes le désir que ce vêtement provoque : « La belle robe, dit–il, une robe bien troublante, on a envie de la chiffonner … » puis il passe la paume de la main « sur la pointe d’un sein qui saille sous le foulard ». Suit une conversation où Marat évoque une autre tenue de Chloé : « la première fois que je t’ai vue, tu portais une blouse en soie bleu myosotis (…) et une jupe plissée en satin noir. Ca faisait à la fois jeune fille et putain de Marseille… »

Un peu plus loin, Vailland se livre à un exposé sur les bas de soie, leurs qualités, la rareté de ces bas au printemps 1944 dans le Paris de l’occupation « Annie, ce matin–là, portait des 44 fins qu’elle avait dû payer fort cher. Or son tailleur commençait à briller aux coudes. Marat aima qu’elle eût sacrifié la fraîcheur du tailleur à la beauté des bas, beauté qui pour lui relevait encore davantage de la poésie que de l’élégance » 7. On voit bien aussi que ce détail est précisé pour souligner à quel point Annie est une personne raffinée, délicate, recherchée – et bourgeoise dans son apparence et ses habitudes, alors qu’elle milite au PC.

D’autres vêtements de soie sont mentionnés pour faire passer une notation, fixer un instant. Dans Les Mauvais Coups, Milan partage l’attirance de Marat pour les femmes vêtues de soie, et n’hésite pas plus que lui à l’exprimer du geste. La scène se situe au casino lorsqu’il rencontre la femme désignée comme « la noiraude » : « Sous la chemisette de soie écrue, la gorge semblait bien faite. Il toucha pour s’en assurer ». 8

Dans La Fête, Lucie est décrite « en robe de chambre de soie légère, bleu pâle, ouverte sur une chemise de nuit blanche, fermée aux poignets, fermée au cou par un col rond, et tombant jusqu’aux pieds » 9. Les couleurs layette (bleu pâle, blanc) et la répétition du mot « fermée » compensent largement la sensualité de la soie : Lucie n’est pas (pas encore) offerte à Duc.

On retrouve le même jeu de couleurs dans Un Jeune Homme Seul sur un personnage peu désirable, Victoria, mère d’Eugène–Marie : « Elle se tient rigoureusement immobile. Le bleu pâle de la veste de laine, qu’elle porte par dessus sa chemisette de soie blanche, rehausse le bleu pâle de ses yeux. » 10 Or Victoria est évoquée plusieurs fois par la suite comme n’étant qu’une petite fille, une personne immature et irresponsable.

On retrouve également la robe « fermée », d’une femme qui s’offre et se dérobe en même temps, par deux fois dans la Loi : c’est celle de Donna Lucrezia, femme du juge Alessandro : « Elle porte une robe à col fermé et à manches longues, dans son style habituel. Mais un souffle désordonné soulève le sage corsage. » 11 et plus loin « Il la regarda, haute, droite, dans sa robe à manches longues, à col fermé. » 12

2 – La petite robe noire

Les magazines féminins nous en ont convaincu(e)s si nécessaire, une femme ne peut pas se passer d’une « petite robe noire ». Les héroïnes de Vailland le savent bien. Au début des Mauvais Coups, Roberte fait l’éducation d’Hélène, petite institutrice de province ; elle veut lui apprendre à s’habiller, à se maquiller, afin de désamorcer – en banalisant la beauté d’Hélène – l’attirance qu’elle voit naître chez Milan, son mari, pour la jeune fille. Dans cette longue scène, Roberte persuade Hélène d’essayer « une robe noire fort décolletée, longue et fendue sur le côté » 13, une robe noire qui n’a pas d’épaules et laisse entrevoir ses seins. Roberte peut alors lancer à Milan : « je croyais que tu adorais le genre entraîneuse de boite de nuit ».  14

Hélène possède elle–même une robe noire, mais ce n’est pas du tout le même genre. Quand elle reçoit son fiancé à déjeuner, elle porte « sur une robe de velours noir à collerette blanche, un petit tablier à carreaux bleus et blancs » 15. On retrouvera ce tablier dans Bon Pied Bon Œil : parmi les clients achetant les journaux que Rodrigue leur porte à domicile se trouve « une vieille femme (…) en tablier à carreaux bleus et blancs fraîchement repassé » 16. Dans Les Mauvais Coups, cet emblème des talents de ménagère d’Hélène vient montrer combien peu elle est faite pour porter les tenues sophistiquées que Roberte lui propose ; d’ailleurs elle n’a rien de plus pressé que d’enlever le maquillage et de rattacher ses cheveux en queue de cheval au lieu du chignon « aérien » que sa rivale lui a construit. Quand Milan et Roberte l’emmènent au casino, Hélène met à nouveau sa robe de velours noir 17 ; on peut supposer qu’elle n’a pas d’autre tenue ‘habillée’.

Une autre petite robe noire récurrente est celle de Pierrette Amable dans Beau Masque. Elle est d’abord remarquée par Philippe Letourneau, qui dit à sa sœur Nathalie : « Elle n’en était pas moins fière qu’à l’habitude, et avec une petite robe noire reprisée, allurée comme ne le sont plus les femmes que toi et moi nous fréquentons » 18. Ici c’est la personnalité de Pierrette qui transcende la modestie de son vêtement pour en faire un signe paradoxal d’élégance : Vailland s’en explique un peu plus loin [c’est le narrateur qui parle] : « Pierrette Amable, pensais–je, dans sa petite robe noire reprisée, est sans doute la femme la plus élégante que je connaisse. Ce n’est pas tout à fait le mot : elle a de la race, au sens où le disent les amateurs de chevaux » 19. Antithèse de Pierrette, la demi–sœur de Philippe Letourneau, Nathalie, apparaît également en robe noire lors d’un dîner chez les Empoli avec un homme d’affaires américain : mais là c’est l’argent qui devient la clef de l’élégance. « Nathalie portait une petite robe noire, très simple, de dîner habillé, de chez Schiaparelli » 20. Quand on s’habille en haute couture, on peut se permettre de porter quelque chose de très simple

D’autres robes noires viennent recréer des images de femmes fatales, des couvertures de roman noir. C’est Fulvie, la prostituée dans La Loi : « Une grande fille brune se tenait sur le seuil, dans une robe de soie noire haut montante, étroit fourreau qui soulignait la maigreur du corps, prolongé à la hauteur du cou par un pan rejeté asymétriquement sur l’épaule » 21. Tandis que Madame, la patronne du bordel de Foggia, est « une femme dans la quarantaine, grande, svelte, discrète robe de jersey de laine » 22. Enfin dans La Truite, au bowling, Lou « portait une robe noire décolletée, une étole de vison sur les épaules. Malgré l’insistance de Rambert, elle ne s’était jamais décidée à adopter la tenue à demi sportive qui est presque de rigueur, le mardi soir, pour les femmes qui prennent place dans les stands, même si elles ne jouent pas » 23. Lou est tout le long du livre un personnage décalé, mais qui impose facilement son point de vue.

3 – Robes de toile ou de cotonnade

Chez Vailland, les héroïnes militantes, femmes du peuple, n’ont pas les moyens de s’acheter des robes de soie et ne veulent pas, par conviction, s’en faire offrir par des hommes. Elles assument leur condition sociale ; c’est leur engagement politique qui leur permet de le faire. Dans Les Mauvais Coups, Hélène, à sa première visite chez les Milan, « porte une robe en tissu imprimé et une veste en cuir rouge » 24. Dans Bon Pied Bon Œil, la première apparition de Jeanne Gris, venant voir Rodrigue en prison, la montre comme « une jeune fille, bras nus, tête nue, robe de toile imprimée, une serviette sous le bras, comme une écolière » 25.

Dans Beau Masque, pour la promenade en montagne qui va rapprocher Pierrette et Beau Masque : « Pierrette suivait à deux pas, bras nus, jambes nues, robe de cotonnade, sandales à semelle de corde. » 26 Comme on l’a vu plus haut, cela ne l’empêche pas d’être élégante. Emilie Privas–Lubas, épouse du banquier Empoli, ne s’y trompe pas quand elle regarde Pierrette : « La robe de cotonnade était pauvre mais sans faute de goût. Les cheveux tirés en arrière et noués en chignon sur le cou ne manquaient pas de style. » 27 Quant au narrateur, il remarque : « [je sais] que son amant lui a offert une robe de cotonnade imprimée, parce qu’il ne trouve pas juste qu’une femme de son âge aille toujours vêtue de noir, et que cette robe la fait tout ensoleillée (dixit Beau Masque) ». 28

On ne possède presque aucune indication sur l’habillement de Juliette Doucet, la jeune fille que tous les hommes convoitent dans 325 000 francs, à part : « Elle faisait éclater la robe de cotonnade qu’elle avait mise pour aller aux régates ». 29 (Reste à voir si ce ‘faire éclater’ doit se lire au sens figuré, ou au sens propre comme dans le cas de Marcelle, la petite ouvrière invitée au mariage de Lucien Favart dans Un Jeune Homme Seul : « Elle ne s’est pas fait faire de toilette pour la noce ; sa jupe noire est si élimée qu’elle reluit ; son corsage blanc est tendu par une poitrine qui a eu le temps de grossir depuis qu’il a été acheté » 30. Résultat, qui n’est pas indifférent aux yeux de l’observateur masculin : « Les pointes des seins gonflaient le corsage blanc trop étroit ». 31)

4 – Châles de laine des ouvrières

Le châle de laine représente, au moins dans deux romans « engagés » de Vailland, l’emblème de l’habillement hivernal des ouvrières, un vêtement qui peut tenir chaud à bon marché. Pierrette Amable, dans Beau Masque, porte un tel châle (lors de la réunion manquée à l’usine) : «  Pierrette s’était assise près du feu, un grand châle de laine noire sur les épaules » 32. Cette tenue prendra à la fin un sens supplémentaire (après la manifestation et la mort de Beau Masque) : « Pierrette, pour aller à l’hôpital, avait jeté sur ses épaules son grand châle noir ; le froid lui glaça le visage ; elle releva le châle et le croisa sur sa tête. Pour la première fois de sa vie, elle aurait pu passer pour une femme italienne, pour une veuve du Piémont. » 33

De l’individuel au collectif : dans Un Jeune Homme Seul, [Eugène–Marie regarde par la fenêtre] : « Les ouvrières commencèrent à passer. Elle portaient, ce printemps–là, par dessus leurs caracos, des châles de laine de couleurs vives, en forme de rectangle allongé, terminés par des franges, qu’elles drapaient comme des capes sur leurs épaules. » 34 Il y a quelque chose d’un roman de cape et d’épée dans cette évocation… Dans sa révolte adolescente contre le milieu bourgeois où il vit, Eugène–Marie rêve d’aimer une ouvrière : pour son fantasme, « elle est drapée dans un châle écarlate et ses lèvres sont soulignées d’un trait du même écarlate. » 35 Par la suite, ‘monté’ à Paris pour le mariage de son oncle, il est confronté à la branche populaire de sa famille, et c’est son oncle Lucien qui lui explique : «  Sais–tu que Lucie n’a encore jamais eu de manteau à elle ? – Qu’est–ce qu’elle porte l’hiver ? – Un vieux manteau de sa belle–sœur Emilienne. C’est tantôt elle qui le porte, tantôt sa sœur Jeanne, la femme de Madru, selon l’endroit où elles doivent aller l’une ou l’autre. Le reste du temps, elle met un châle de laine par dessus son caraco . Tu ne sais pas encore comment vivent les gens du peuple. » 36Tandis que « l’hiver, Emilienne porte manteau d’astrakhan, Victoria manteau de loutre. Ce sont les deux femmes les plus huppées de la noce. » Victoria, d’ailleurs, « s’est fait faire pour le mariage un chapeau à devant surbaissé, comme c’est alors la mode, mais elle a tenu à ce que la modiste y place l’aigrette qui lui fut offerte par son mari en 1907, à l’occasion du baptême d’Eugène–Marie, et qui a resservi depuis sur tous les chapeaux de cérémonie ». 37

5 – Être et paraître

Tous ces exemples montrent bien comment Vailland utilise le vêtement féminin comme signe de l’appartenance sociale des femmes qu’il fait apparaître et des efforts qu’elles font, ou ne font pas, pour paraître appartenir à une classe supérieure.

Une discussion détaillée éclaire la question dans La Fête. La sage Léone (qui dans sa jeunesse a rêvé de robes de soie) remarque le pull en cashmere  38 que porte Lucie : « Lucie, dit Duc, vole les pulls–overs de Jean–Marc. – Comment ? dit vivement Lucie ; mais qu’est–ce que tu crois ? J’aime le cashmere. Le mois dernier, j’ai dépensé la moitié de mon salaire à acheter des cashmere. J’ai acheté un pull en cashmere à Jean–Marc. Il doit l’avoir dans la valise. » 39 Quelques pages plus loin, Duc se laisse aller à la rêverie : « Moi, j’ai envie d’être seul avec Lucie, de lui demander ce qu’elle gagne, comment elle fait pour dépenser la moitié de son salaire d’un mois pour acheter des cashmeres, comment sont ses camarades de bureau, lesquelles elle aime, lesquelles elle n’aime pas, si elle se sent à l’aise au bureau ou si on la traite en étrangère, hostilement, à cause des cashmeres, de son amour démesuré du jazz, des mots qu’elle a appris dans les coteries de Jean–Marc (…) » 40 On aura remarqué la répétition insistante et quelque peu ironique du mot cashmere.

Les choix que fait un personnage, les sacrifices ou les compromis qu’il est capable de consentir pour soigner son apparence, sont révélateurs de son caractère. En effet, souvent chez Vailland – c’est le sujet d’une allusion dans 325 000 Francs – le narrateur compare le train de vie d’un personnage, ses signes extérieurs de richesse, et l’habillement en fait partie, à ses revenus affichés, afin de déterminer son honnêteté. Sa curiosité s’exprime librement : Duc « voulut savoir comment s’habillaient et se coiffaient les camarades de travail de Lucie ». 41

A l’inverse, dans La Truite, la première vision de Frédérique au bowling ne permet pas de déterminer son statut social : « La jeune femme, comme la plupart de nos compagnes, en jupe de toile avec pli creux sur le ventre et pull de teinte unie. L’anonymat du bowling m’enchante. Impossible de deviner du premier coup d’œil le milieu, le rang, la classe, la caste. » 42 Le narrateur mènera plus tard son enquête : [Frédérique] « portait de jolis souliers à talon bottier, cuir souple, coutures visibles, sûrement faits à la main. Au poignet, une montre de chez Cartier » 43. Le narrateur demande à Rambert : « Qui est–ce qui lui a payé ses souliers ? – Saint–Genis. – La montre qu’elle porte au bras ? – Moi. » 44

Vailland est toujours précis, y compris dans le prix des choses, évalué en termes de pouvoir d’achat. Dans La Loi, Giuseppina, fille du quincaillier, cherche par tous les moyens à améliorer son apparence ; elle se fait rétribuer les petits services qu’elle rend à des femmes de notables, afin de se procurer les vêtements qu’elle n’aurait pas les moyens de s’acheter : [Giuseppina avait honte d’avoir de trop petits seins] « Or nulle autre matière ne permet mieux que le lastex, pensait–elle, de dissimuler les armatures qui tendent et grossissent les seins. Mais un maillot en lastex coûte de six à douze mille lires, c’est–à–dire de soixante à cent vingt litres de vin, d’un demi–mois à un mois de travail d’ouvrier agricole, beaucoup trop pour la fille du quincaillier. » 45 « Giuseppina n’accepte de cadeaux que des femmes, en échange de ses menus services. C’est peu de chose. Et le quincaillier, obsédé par les traites de fin de mois, chicane sur les notes de couturière. Elle ne parvient pas à rivaliser d’élégance avec les filles des notables. Comme elle est adroite, la plupart des hommes ne s’en aperçoivent pas. Elle porte trois jupons superposés, comme la fille de Don Ottavio, mais à un seul rang de dentelles. » 46

Il s’agit toujours de paraître ce qu’on n’est pas : dans Beau Masque, Justin apprend à sa femme à conduire le tracteur. « Pour cette occasion, Ernestine revêt une combinaison bleue, fort joliment pincée à sa taille, qui est bien prise. Mais pour mener en champs son petit troupeau, elle a fait faire, par une couturière du chef–lieu de canton, un deux–pièces ‘pour la campagne’, avec la jupe demi–longue en forme, dont elle a trouvé le modèle dans un magazine de mode à l’usage des Parisiennes qui vont ‘à la campagne’ pour les vacances ». 47

Dans La Loi, la dialectique entre maillot de bain et robe de plage sert à exprimer le degré d’ouverture à la modernité : dans ce village de l’Italie du Sud, dans les années 50, une femme mariée n’est pas censée apparaître sur la plage en maillot de bain. Vailland évoque [les mères de famille à la plage] « avançant dans la mer jusqu’à mi–cuisse dans leurs longues chemises de toile blanche (…) » tandis que parallèlement, « côté notables, les femmes sont étendues sur des chaises longues, sous des parasols, les mères et les épouses en robe de plage, les jeunes filles en maillot de bain. (…) Cinq ou six jeunes femmes de la coterie des idées avancées sont en maillot de bain comme les jeunes filles, nagent et prennent l’apéritif avec leurs maris sur le plancher du bar. Les autres femmes les regardent avec envie ou avec mépris – cela dépend de leur conception de la morale, des mœurs et du progrès. » 48 Anna, épouse du commissaire, souhaite changer de camp : « De quoi ai–je l’air, en robe de plage, protesta Anna, quand toutes les autres femmes sont en maillot ? » 49 Elle obtiendra satisfaction, mais finalement à ses dépens…

De son côté, Frédérique (dans La Truite) explique au narrateur les efforts de son mari pour afficher une réussite illusoire : [Galuchat] « acheta une 403 et, pour moi, un tailleur Chanel, une robe de Dior (je ne la mis pas, nous ne sortions jamais) et un manteau de vison, mais il ne finit pas de payer les traites et je l’ai rendu… » 50

6. Fierté et beauté des femmes

Dans Drôle de Jeu, le portrait de Pamela (« elle portait une grande robe un peu solennelle, vert émeraude, avec une collerette rigide, dorée, qui maintenait droit le cou » 51) renvoie à d’autres images de femmes droites, fières et imperturbables, comme la grand-mère Favart. Le même genre de robe « un peu solennelle » se retrouve dans Les Mauvais Coups 52, où Hélène regardant dans les armoires de Roberte « aurait voulu essayer une robe vert émeraude à manches longues, haut fermée par une collerette rigide tissée de fils d’or… ». On sait comment Vailland lie immanquablement le fait de se tenir droit avec la dignité et l’orgueil. Ainsi la mère de Rodrigue dans Bon Pied Bon Œil « porte une guimpe de tulle noir maintenue autour du cou par des baleines qui entrent dans la chair à la base du maxillaire. Cela lui fait un port de tête très droit ». 53 Personnage d’apparence rigide et conformiste, la vieille dame se révèle toutefois capable de dépasser les conventions lorsqu’elle est mise à l’épreuve. Dans La Fête, à l’hôtel, Duc et Lucie croisent « une femme aux cheveux blancs, le cou serré dans une guimpe de dentelle, et qui leur souriait ». 54

Pour l’homme vaillandien, la beauté des femmes apparaît souvent comme une révélation dont il prend conscience brutalement. Peu de détails sont donnés sur l’apparence physique, corporelle, mais l’habillement est mentionné et symbolise la féminité de la femme révélée. Ainsi, dans sa jeunesse, « un matin de printemps, Beau Masque eut le souffle coupé en voyant Rita, douze ans, Maria, treize ans, se promener bras dessus, bras dessous, sous les platanes de la cour. La noire Rita portait une robe rouge, la blonde Maria une robe bleue à pois blancs (…) ‘Comme c’est beau, une fille’, pensa Beau Masque ». 55 Quand Pierrette et son amie Marguerite vont au bal du PC au Clusot, le narrateur remarque : «  Elles étaient superbes : minces, bien campées, le maquillage vif et net, le port de tête fier ; jupe droite exactement ajustée, Pierrette en chemisier vert, Marguerite en chemisier rouge. » 56

Mais même lorsque Vailland évoque des jeunes filles en fleur, la détermination sociale n’est pas bien loin. Voici les filles des notables de Porto Manacore à la passeggiata : « Elles portent des robes de linon, citron, émeraude et géranium, chacune gonflée par trois jupons superposés ; quand l’une des jeunes filles trouve un prétexte pour courir quelques pas et se retourner brusquement, la robe, obéissant aux lois de la gravitation, s’ouvre comme une corolle et laisse entrevoir les dentelles blanches des trois jupons. Ces robes viennent de chez la plus renommée des couturières de Foggia, qui achète ses modèles à Rome. » 57

7. Le style de Marie–Jeanne

S’il est un personnage féminin dont l’aspect physique et l’habillement sont particulièrement examinés, c’est bien Marie–Jeanne dans 325 000 Francs. Les descriptions répétées convergent vers la création de l’image d’une jeune femme stricte, sévère, autoritaire, qui souhaite toujours garder le contrôle d’elle–même, des autres, des situations (et c’est ainsi qu’elle « fait la loi » à Bernard Busard). Ses couleurs, blanc et bleu, sont révélatrices, ce sont des couleurs enfantines, traditionnelles, BCBG ; Marie–Jeanne n’a pas de ‘petite robe noire’ dans sa garde–robe.

« Sa veste de lainage blanc tombait bien droit. La coiffure en trois plis, sans un cheveu qui se rebiffe. Les bas, comme toujours du calibre le plus fin, parfaitement tendus. Légèrement maquillée : un trait de rouge sur les lèvres, un rien de bleu sur la paupière pour faire chanter le bleu de l’œil. » 58 « Elle portait une nouvelle blouse de piqué blanc, avec des revers légèrement empesés. Le trait de rouge aux lèvres répondait à la fraîcheur des joues. La coiffure en ondulations bien régulières, comme les tuiles d’un toit qui vient d’être achevé. (…) Les yeux bleus comme des volets fraîchement peints. » 59

« C’était la première fois que Marie–Jeanne venait à l’usine. Elle portait un imperméable bleu pâle, d’une matière presque transparente, à la mode. Elle s’avança dans l’atelier, un peu raide sur des talons hauts. » 60

«  C’est tout le visage de Marie–Jeanne, qui est toujours exactement poncé. Son front bombé, lustré comme les rondes–bosses des vieilles argenteries. Les cheveux aux plis réguliers, comme s’ils étaient par comme un vent domestiqué, perpétuellement semblable à lui–même. Le bas du visage poupin, sans grande signification, mais toujours frais comme un fruit qui vient d’être pelé. A quoi répondent les bas à mailles fines, exactement tirés, les chemisiers impeccables, légèrement empesés, les jupes ajustées. Marie–Jeanne a une singulière unité de style. » 61

Vailland insiste notamment sur cette « unité de style » qui lui plaît parce qu’il reflète la cohérence du personnage. Le front «  lustré comme les rondes–bosses des vieilles argenteries » suggère une cuirasse, Marie–Jeanne comme une sorte de Jeanne d’Arc… Les chemisiers empesés, les bas fins bien tirés (et on peut parier que leur couture est bien droite…) correspondent à la coiffure « aux plis réguliers », sans un cheveu qui dépasse. Marie–Jeanne ne laisse pas ses cheveux s’envoler, ni l’amour lui faire perdre la tête.

8. Et l’art du roman

Même lorsque Duc expose, dans la scène d’ouverture de la Fête, sa théorie de l’écriture d’un roman, les vêtements féminins vont y jouer un rôle. Il défend l’idée que même en tirant au sort les éléments de départ (le « coup de dés ») de son histoire, le roman ne peut avoir qu’un seul sens : « mon poids dans le moment où je l’écris, le poids d’un homme à la recherche de sa souveraineté » 62. Ainsi lorsqu’il évoque le roman qu’il est justement en train d’écrire, il mentionne qu’il y a cinq personnages, deux hommes et trois femmes, dont une jeune fille… « elle est en pantalon, comme Lucie » (« Lucie porte un pantalon de lainage écossais serré aux chevilles et un pull–over bleu marine ») 63. Ce postulat est précisé un peu plus bas : « je ne vois encore que la silhouette de la jeune fille en blue–jeans » 64 et «  la gamine porte des blue–jeans, le garçon rit, il y a deux automobiles, ils ne peuvent plus se comporter comme si elle était en jupe, etc. » 65 Les objets ont leur logique, ce qui n’empêche pas de les utiliser pour leur faire dire autre chose.

"Le langage déguise la pensée. Et de la même manière que de la forme extérieure du vêtement, on ne peut conclure à la forme de la pensée qui en est revêtue, parce que la forme extérieure du vêtement est coupée pour bien d’autres fins que celle de faire connaître la forme du corps." (Wittgenstein).

Elizabeth Legros

1. Drôle de Jeu, p 304. Toutes les paginations renvoient à l’édition Rencontre des œuvres de Vailland (1967)

2. Beau Masque, p 108

3. Drôle de Jeu, p 89

4. Drôle de Jeu, p 244

5. La Fête, p 148

6. Drôle de Jeu, p 303

7. Drôle de Jeu, p 346

8. Les Mauvais Coups, p 104

9. La Fête, p 114. C’est moi qui souligne.

10. Un Jeune Homme Seul, p 28

11. La Loi, p 40

12. La Loi, p 142

13. Les Mauvais Coups, p 124

14. Les Mauvais Coups, p 126

15. Les Mauvais Coups, p 75

16. Bon Pied Bon Œil, p 177

17. Les Mauvais Coups, p 91

18. Beau Masque, p 256

19. Beau Masque, p 325

20. Beau Masque, p 404

21. La Loi, p 273

22. La Loi, p 272

23. La Truite, p 248

24. Les Mauvais Coups, p 40

25. Bon Pied Bon Œil, p 297

26. Beau Masque, p 167

27. Beau Masque, p 227

28. Beau Masque, p 272

29. 325 000 francs, p 364

30. Un Jeune Homme Seul, p 80

31. Un Jeune Homme Seul, p 102

32. Beau Masque, p 351

33. Beau Masque, p 456

34. Un Jeune Homme Seul, p 65–66

35. Un Jeune Homme Seul, p 70

36. Un Jeune Homme Seul, p 126. Caraco : « blouse droite, flottant par dessus la ceinture de la jupe et boutonnée devant » (Petit Larousse)

37. Un Jeune Homme Seul, p 78–79

38. C’est Vailland qui écrit ce mot en italique.

39. La Fête, p 102

40. La Fête, p 108

41. La Fête, p 219

42. La Truite, p 238

43. La Truite, p 290

44. La Truite, p 305

45. La Loi, p 169

46. La Loi, p 168

47. Beau Masque, p 15

48. La Loi, pp 192–193

49. La Loi, p 20

50. La Truite, p 401

51. Drôle de Jeu p 76

52. Les Mauvais Coups p 124

53. Bon Pied Bon Oeil p 202

54. La Fête, p 218

55. Beau Masque, p 24

56. Beau Masque, p 49

57. La Loi, p 35

58. 325 000 Francs, p 240

59. 325 000 Francs, p 278

60. 325 000 Francs, p 401

61. 325 000 Francs, p 342

62. La Fête, p 29

63. La Fête, p 21

64. La Fête, p 27

65. La Fête, p 29

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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