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Irrécupérable !

EDITORIAL

Mis en ligne le 14/01/2008

Un siècle ne se tourne jamais comme une page, et le fait que Vailland, trop ceci pour les uns (communiste), trop cela pour les autres (libertin), soit mort encore jeune, si jeune, il n’avait que 58 ans, semble l’avoir arraché aux piédestaux qui sont ceux des grands écrivains de sa génération, un Cesare Pavese, un René Char ou, pour son chef d’œuvre qu’est Histoire d’O, une Dominique Aury. Il n’est que de voir comment, et à quel diapason, démarrent en ce tout début janvier les bienheureux hommages au « Castor ». (Simone de Beauvoir était née à peine quelques mois seulement après lui.)

Un centenaire s’achève et Vailland, dont on ne sait au juste que faire, nous revient, inclassable. Sans doute en effet fut-il « trop », au sens où certains jeunes emploient ce terme - cette musique, cette meuf, cette teuf, elles sont « trop ». Il fut irrémédiablement marqué à la culotte, comme son condisciple Robert Brasillach, d’ailleurs, par des tragédies dont ils auront voulu être partie prenante.

« L’un des méfaits de la mort est de rendre respectables ceux qu’elle frappe », écrivait notre ami René Ballet dans le numéro spécial qu’avait consacré la revue Europe, en 1988, à Vailland. « L’écrivain disparu cesse de provoquer des polémiques pour susciter des études froides et lisses – polies - comme le marbre. Même Roger Vailland, une fois mort, est devenu respectable. C’est la pire chose qui pouvait lui arriver. (...) »

Je suis heureux que Vailland demeure aujourd’hui un homme encombrant, et surtout qu’il s’avère, selon l’ultime réplique d’un personnage de Jean-Paul Sartre, à la fin des Mains sales, irrécupérable. Le site www.roger-vailland.com, mis en ligne depuis novembre 2006 par nos soins et à notre initiative, à Élizabeth Legros et moi, exclusivement consacré à Roger Vailland, sa personnalité, son œuvre, est et sera par nature en évolution constante. Tel est notre souhait : en faire un objet vivant, dont le but n’est pas d’asperger incantatoirement d’encens une momie, mais de contribuer à une dynamique d’analyse et de mise en question de l’auteur. E viva la libertà ! Et gloire à cette liberté d’esprit revivifiante ! La collecte d’informations, de textes critiques, d’articles reste un processus permanent. Aussi, répétons-le inlassablement, toutes les personnes intéressées sont invitées à nous contacter ou à nous soumettre des textes en vue de leur publication en ligne.

« Le matériau de Vailland, c’est la tragédie, les contradictions d’un homme dans la tragédie, les contradictions de son époque », concluait alors René. « (...) Il faut prendre le tout. En bloc. Que resterait-il d’une tragédie, d’une contradiction dont on ne retiendrait qu’un terme ? » Il nous faut désormais, à l’heure où certains propos et textes de loi nauséabonds semblent redonner stature à de vieilles guenilles pétainistes, de plus en plus d’hommes et de femmes qui claquent la porte en criant « irrécupérables ! ».

Pas de fanatiques, de laudateurs égrotants devant les cendres de chênes abattus.

Que telle ou telle société d’écrivain se repose sur des bénits-oui-oui, des godillots, c’est son affaire ! Quel siècle éprouvant, qu’il faille à chaque instant rappeler que toute recherche en sciences sociales ou exactes implique le besoin de penser contre, de penser hors du moule ! N’aurait-on jamais lu le Semmelweiss de Céline ?

Nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin de nous encombrer d’hommes ou de femmes encombrants.

Alain (Georges) Leduc
Romancier, prix Roger-Vailland 1991

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