Vous êtes ici : Accueil > L’œuvre > Aspects de l’œuvre > L’homme de l’extrême-éveil

L’homme de l’extrême-éveil

Mis en ligne le 24/04/2008

Article paru en 1970 dans le numéro spécial d’Entretiens consacré à Roger Vailland (publié sous la direction de Max Chaleil, éditions Subervie)

« Tout état vécu, – forme, chance, grâce et l’extrême-éveil qui est la pointe de la grâce – tend à mesure que s’épuisent les possibilités qu’il contient, à se transformer en son contraire . »

Un peu comme Roger Vailland, nous sommes du siècle d’Abélard, enfants du même vertige, du même monde, hommes qui regardons tout en face. Rarement, en cette fin du 20 siècle, la drogue n’aura éclairé avec autant de vivacité la chasse à l’homme dont, par instinct, le système minimise les racines et dénature le besoin.

Roger Vailland, quant à lui, s’échappe de la drogue comme l’on s’évade d’une prison. C’est là une expérience qui fait le poids, qui préfigure un climat de rupture, qui en dit long sur un état vécu, sur une volonté d’être, sur sa quête d’atteindre à une certaine forme d’équilibre. Une vision de l’abîme – à la pointe de la grâce- une passion forcenée de la vie. N’écrivait-il pas déjà en 1924 dans un poème intitulé Les Trains : « Le hurlement des trains creuse en moi des ornières… » ?

Les héros de Vailland cheminent dans leur quête en un combat – certes fascinant – mais en un combat tel que rien ne peut rester dans l’ombre. Une sorte de sagesse dans la subversion, dans la vie, anime la plupart d’entre eux. Ils sont trempés et cette force-là n’est rien moins que morale. C’est le courage de Pierrette dans Beau Masque, d’Antoinette dans Bon pied bon œil : une certaine façon de voir, de se déchirer, de construire tant bien que mal, mais de construire tout de même. Le jeu de Vailland face à l’existence, s’il est marqué par la mort, se révèle avant-tout par la réussite : signe évident de la chance, la réussite – en tant que valeur de l’honnête dans le réel – est la clef de la morale de Vailland.

Son livre, La Fête, est un pétard qui fuse dans la nuit. Il n’éclairera qu’un bref instant de bonheur, qu’une seconde de vie, mais il sera présent dans le silence et la solitude, au moment où nous le voudrons, non pas par un déclic mécanique, mais comme un geste juste, un geste heureux.

Un art de vivre ne saurait limiter la vie a une trop brève rencontre : c’est pour cela que la morale de Vailland n’a pas d’épilogue ou plutôt si, elle en a un, celui que les hommes lui donnent. Les récents évènements de mai 1968 que nous avons vécus, Roger Vailland les attendait avec ferveur. Il souhaitait qu’éclate le feu d’artifice de la joie, du plaisir et de la politique.

La souveraineté prônée par sa morale était à l’ordre du jour, élevée au niveau de chacun ; et il me semble que cet homme nouveau dont l’écrivain annonçait la venue était, politiquement, bien prêt de naître. Comme chacun le sait maintenant, il n’en fut rien.

L’œuvre rendue à elle-même, nous assistons à la naissance d’un grand écrivain de notre temps. Au-delà d’une vie riche en évènements l’œuvre est la seule forme qui puisse nous proposer désormais un visage de Roger Vailland, dépouillé et lucide tel qu’enfin il demeure. Sous nos yeux, sa démarche s’inscrit dans une matière incomparable : celle d’une morale de la liberté à vivre.

Tout au long des saisons de sa vie, Roger Vailland a défini, jour après jour, la trajectoire d’un art inséparable de la notion de métier, d’un art qui commença pour lui avec le vélo grâce auquel l’on éprouve le bon entraînement du sportif, voire à certains moments, l’excès de puissance.

L’importance de l’œuvre de Roger Vailland réside dans son exceptionnelle présence : être soi. Le roman, chez lui est beaucoup plus qu’un muscle, c’est un rouage. Peu à peu, il s’y dessine, nous dévoile le regard froid qu’il emprunta aux libertins du XVIIIe siècle, son humanisme singulier.

En 1964, Roger Vailland publiera Éloge de la Politique :

« Comme citoyen, je veux qu’on me parle politique, je veux retrouver, je veux provoquer l’occasion de mener des actions politiques (des vraies), je veux que nous redevenions tous des politiques. »

Or, entre temps, il y aura eu le XXe congrès du Parti communiste et ces mots de l’écrivain : « ça ne m’intéresse plus. »

Roger Vailland est resté cependant pour la jeunesse qui le découvre en 1970 le combattant heureux, le démystificateur de l’ordre privilégié : « Le peuple c’est la masse des individus qui ne sont pas des personnes », écrit-il dans ses Écrits intimes.

Finalement, peu importe que l’on place très haut ce qui sera retenu ou ne le sera pas par le lecteur-critique. Une génération arrive qui se constitue une morale avec les clefs de l’œuvre. Et si la vérité de la vie est presque toujours plus forte que la vérité romanesque, c’est que Roger Vailland qui jouait du pari à plaisir, jouait d’abord le pari de l’homme. Il aurait aimé mourir les armes à la main.. Il a quitté ce monde à l’aube d’un printemps blanc le 12 mai 1965. Désormais, dans les tempêtes qui nous dévastent, brille son œil de milan.

Lui qui nous annonçait des temps merveilleux et terribles, nous laisse une œuvre qui ne cesse de nous interroger.

Il demeure parmi nous, dans notre littérature, dans la vie : c’est l’homme de l’extrême-éveil.

Jean-Pierre Védrines

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
Conception : www.linuance.com