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La valeur des mots et des héros

Mis en ligne le 05/12/2007

A la recherche de l’héroïsme, c’est le surtitre général que Vailland propose pour ses romans en 1951. Ces personnages sont donc tous en devenir d’héroïsme, tout comme leur auteur, qui au travers de ses personnages, ses egos expérimentaux, peut être considéré comme un auteur en quête de vaillance. Héroïsme et vaillance, ces deux mots sont trop proches dans leur signification pour ne pas être évalués au regard des liens étroits qu’ils entretiennent. Le monde se divise en quelque sorte entre les vaillants et ceux qui ne le sont pas. Vailland fait partie bien sûr de la première catégorie ; tout comme sa grand-mère savoyarde, fortement idéalisée, qu’il qualifie de vaillante. Le qualificatif « vaillant » n’apparaît pourtant, jamais ou presque, dans ses romans pour désigner ses héros. Cela semble bien évident : notre auteur ne pouvait se laisser aller à une telle facilité ! Comme le dit Vailland, un écrivain écrit des romans car il ne peut arriver à dire la vérité. S’il y arrivait, l’œuvre n’existerait pas (cf. Lectures pour tous de Pierre Dumayet au sujet de La Fête). Dès lors, proposons comme interprétation que son œuvre, romanesque surtout, soit une quête de la vaillance, une recherche de l’héroïsme, c’est-à-dire une recherche permanente d’une adéquation entre son être et ses actes - mot qui ne peut être dit mais qui se cache dans les multiples mots faisant référence à l’héroïsme ?

Gardons-nous bien sûr de jouer au critique qui pense avoir trouvé la clé d’une œuvre et ne donne en fait à celle-ci que la forme d’une serrure. Quoique Vailland ne nous en voudrait peut-être pas. La serrure, c’est aussi celle qui permet au voyeur, dans les romans libertins, de s’adonner au plaisir de la vue (cf. Le savoir-vivre libertin, Michel Delon, 2000). Le voyeurisme de Vailland s’exprime notamment dans le « regard froid » du vrai libertin qui caractérise si souvent ses héros romanesques. Il se retrouve dans les auteurs libertins qu’il lisait avec passion et plaisir, notamment Casanova qu’il aurait aimé être, s’il avait dû choisir d’incarner la vie de l’un d’entre eux. Bref, si le lecteur ne souscrit pas à cette proposition d’interprétation, recommandons-lui alors de cesser là sa lecture et d’aller à la découverte par exemple d’une œuvre libertine aimée de Vailland, Félicia ou mes fredaines d’Andréa de Nerciat. (« Un vif plaisir très vif à la Félicia de Nerciat », s’exprime Roger Vailland en 1963 dans son journal intime, insistant sur le mot « vif » - mot qui semble ici chargé d’un potentiel explosif, combinant le vitalisme de la vie et l’érotisme du vit.)

Cette interrogation sur la vaillance de notre auteur s’est enclenchée lors de la lecture d’un article d’un maître des mots, Alain Rey. Dans son article « Le bal des valeurs » du Magazine littéraire (septembre 2007, n°467), il écrit : « Pas de discours social, politique, moral, religieux, pédagogique sans affirmations et jugements “de valeur”. La valeur, exprimée par un mot très ancien venu droit du latin valorem, est une chose bien simple. Elle marque la qualité de ce qui “vaut”, valire, autrement dit de ce qui est fort, en bonne forme, sain et solide. D’où une notion sous-jacente de mérite (revoici la morale) et, dans tous les sens du terme, de prix. D’un côté, dans la famille du mot la vaillance (vaillant est une forme de valoir, vaille que vaille) ; de l’autre, la valeur et le mot value, dont l’intérêt s’affirme dans un composé aimé de Karl Marx, la plus-value. » Dans ces quelques lignes, les lecteurs avertis des romans de Vailland reconnaîtront sans mal que les mots proposés pour définir le mot « valeur » sont ceux qui sont les plus récurrents dans le récit romanesque. Les personnages sont évalués au regard du « poids », du mérite, de la qualité, du prix qu’ils ont prouvé face aux obstacles qu’ils rencontrent. A la fin du récit, se dégage ainsi leur valeur qui ne se confond nullement avec le bilan d’un examen d’ordre psychologique. La valeur des héros, c’est ce qui donne la valeur romanesque du récit : les personnages n’étant jamais monolithiques, leur valeur fluctue au fil du récit envisagé comme une métamorphose, celle propre au rêve. Par ailleurs, Vailland n’attribue jamais de qualificatif à ses personnages, le lecteur doit seulement les voir agir. Ce dernier pourra ainsi librement se former son opinion sur la qualité du personnage. La qualité de l’homme de qualité, par exemple ! Pour reprendre les termes de la citation d’Alain Rey, la qualité de ce qui vaut, c’est ce qui est fort, en bonne forme, sain et solide. On pense alors à l’importance d’être en forme pour le héros, le cycliste par exemple, mais aussi pour l’écrivain qui doit réussir à mettre en forme les événements de son histoire. Le fort, le solide peut caractériser le regard « dur, droit, noir » des héros, celui de ceux qui ne cillent pas devant l’adversaire. La notion de prix se retrouve également dans ses romans, dans 325 000 francs, prix que le héros doit payer pour réaliser son rêve mais qui sera châtié pour avoir confondu calcul économique et vraie valeur du bonheur. Les rouages de la plus-value, chers à Marx, faisant le bonheur des uns au détriment des autres, seront démontés comme une mécanique dans La Truite. Dans ce dernier roman, l’héroïne Frédérique est celle qui n’a pas de prix, celle qu’on ne peut acheter. Car le bonheur, ce qui fait la valeur de la vie, peut se formuler par cet aphorisme : « N’aimer que ce qui n’a pas de prix ».


  La valeur des noms

Vailland est-il vaillant ?

Le lecteur qui s’apprête à prendre un roman de Vailland ne peut pas ne pas être surpris par la valeur que recèle ce nom. Il y a des noms plus fascinants que d’autres, bien évidemment ! Un homme, un jour, m’avoua avoir été pris, adolescent, dans un magasin pour avoir volé le roman 325000 francs de Vailland. Il n’avait connaissance ni de l’auteur ni du roman mais son choix, son acte - selon lui - s’était inconsciemment porté vers un livre qui associait la vaillance et le prix fort d’une somme. Cette anecdote, drôle et dérisoire - sachant que cet homme n’a jamais renouvelé cet exploit - peut aussi nous amener légitimement à se demander comment Roger Vailland a pu, inconsciemment ou non, se construire une identité à partir de la valeur de son nom.

Comme Jean Recanati l’a montré dans son ouvrage Esquisse du portrait d’un libertin, ce n’est qu’à 35 ans, après la mort de l’alter-ego Roger Gilbert-Lecomte, jalousé pour son aisance et aimé d’amour, de l’aveu de Vailland, que ce dernier a commencé à écrire, parce qu’il pouvait alors pleinement s’assumer. Vailland avoue lui-même que c’est un manque de confiance excessif, donc d’un courage défaillant, qui l’avait empêché d’écrire jusqu’à cet âge. Deux autres paramètres, d’importance égale, entrent en jeu : l’expérience de la Résistance et la cure de désintoxication à l’héroïne. Roger Vailland meurt et renaît à lui-même en se sevrant de la drogue. Il renaît dans le jeu dangereux qui le mène à se confronter à la mort. A ce moment précis de son existence, c’est comme s’il renaissait par l’héroïsme : il fallut être « vaillant » pour se faire Roger Vailland.

Adolescent, Vailland s’est construit sur le refus de la ressemblance avec le père :

« Il est toujours nôtre, l’enfant qui sanglote et mord ses draps parce qu’il a peur d’oublier ce qu’il veut depuis quelques jours, et de devenir un jour semblable à son père » (Roger Vailland, Le Grand Jeu).

Comment dès lors devenir soi, c’est-à-dire un Vailland, sans être la répétition stérile du père ? Cette difficulté de se nommer, cette identité problématique, se voient notamment dans les noms d’emprunt que Vailland choisit. En jeune poète, Vailland n’aurait-il pas été cratylien ? (Le mot ne dit-il pas la chose ?) Avec ses camarades de Reims, Vailland s’essaie poète. Leur groupe se nomme les Phrères simplistes. N’ayant pourtant pas connaissance de Jarry et de son Père Ubu, le nom qu’ils se donnent nous invite à y voir le symbolisme dérisoire d’une paternité non assumée vers une fraternité beaucoup plus réconfortante, faite de drogue et d’écriture, une sorte de père-collectif. La paternité c’est aussi le rejet de la patrie et de la 1re guerre mondiale qui a marqué leur conscience. Vailland choisit dans le groupe le nom de Phrère François, c’est-à-dire le prénom le plus français des prénoms français. Est-ce ici aussi le signe d’une identité dérisoire, dénonçant à la fois la religiosité dans laquelle il a grandi et le sentiment nationaliste ? En tout cas, ce sentiment d’appartenance à un pays ne deviendra plus problématique après l’expérience de la Résistance et le début de l’écriture romanesque. Vailland sera alors l’écrivain le plus français des français avec son essai Quelques réflexions sur la singularité d’être Français en 1946 dans lequel il n’hésite pas à faire l’éloge de la pensée française. Il écrira certes de son nom, dans la revue du Grand Jeu, des articles dont il peut être fier. Dans son activité journalistique qu’il considère comme une activité alimentaire et sans valeur, il signera également des articles de son nom, à son plus grand malheur puisque l’article « L’hymne à Chiappe-Martia » (Paris-Midi, 15 sept. 1928) sera le prétexte pour Breton et Aragon de l’exclure de l’aventure surréaliste, puis de fait de celle du Grand Jeu. Les articles de 1929 seront presque tous signés Georges Omer. Georges comme son père. Omer comme une amertume placée sous le signe de sa mère à travers l’anagramme de son nom de jeune fille, Morel. Le nom de Vailland s’efface entre deux noms qui semblent désigner ceux de ses parents. Roger n’est donc pas parvenu à maturité. Il n’est pas encore Roger Vailland. Il signera aussi d’un autre nom d’emprunt, Robert François : Robert comme la condensation de Ro-ger et de Gil-bert, les deux prénoms de son alter-ego. Prénom qui sera aussi féminisé pour désigner dans Les Mauvais coups la femme aimée de passion folle, qui aurait trompé Vailland quelque temps avec Roger Gilbert-Lecomte. A la fin de sa vie, Vailland écrira dans son journal intime Roberte pour désigner son amour-passion Andrée Blavette, confondant ainsi fiction et réalité.

Le souci de nommer ses personnages de roman sera toujours très lié à son expérience personnelle. Vailland de ce point de vue ne cache pas que pour lui, la création romanesque n’est qu’une façon de se projeter personnellement dans un récit imaginaire. Il ira jusqu’à dire qu’en somme « l’autobiographie d’un romancier sera la somme de ses romans ». La Résistance permettra justement à Vailland d’expérimenter dans la réalité un nom symbolique beaucoup plus valorisant, celui de Marat par exemple. Cette expérience d’une identité double sera l’occasion pour lui d’une réflexion sur ce que veut dire être soi, avec cette crainte de disparaître, sans être connu de son vrai nom par les camarades de la Résistance. Marat, pseudonyme de François Lamballe (nom emprunté à un prince libertin du XVIIIe siècle), devient le personnage central de son premier roman Drôle de jeu. Son camarade Ro-drigue - Jacques-Francis Rolland dans la réalité - a pris ce nom d’emprunt en référence à Corneille et son « Rodrigue as-tu du cœur ? » (cœur au sens de courage, pouvant se comprendre comme « Rodrigue es-tu vaillant ? »). Vailland écrira en 1953, après avoir cité les deux vers de Cinna (« C’est une lâcheté que de remettre à d’autres / Les intérêts publics qui s’attachent aux nôtres. ») qui le décident à s’engager dans la Résistance : « il ne faut jamais s’y tromper, ce n’est jamais que l’honneur qui oblige à choisir et à prendre parti ». Corneille, c’est donc à la fois la référence littéraire qui permet de s’engager dans la Résistance, tel un héros cornélien, un personnage de fiction. Corneille, c’est aussi celui qui permet de définir la valeur-étalon du courage, la valeur de l’honneur et de l’héroïsme : est vaillant celui qui a du cœur ! Ro-drigue, dans Drôle de jeu, est aussi un double de Ro-ger, dans le sens où c’est un personnage qui est à la recherche de l’héroïsme, qui est en quête de vaillance. Il est plus jeune que lui et Vailland peut donc rejouer à travers ce personnage ce que lui aurait voulu être plus jeune. Dans Expérience du drame, Vailland fait un lapsus en écrivant que Rodrigue tue Don Diègue, c’est-à-dire son père, et non le comte. Cet exemple que Jean Recanati relève comme la preuve du complexe œdipien de Vailland est aussi révélateur de l’identification entre Rodrigue et Roger. Rodrigue est un alter-ego expérimental de l’auteur. Les références cornéliennes parcourent également d’autres récits. Le héros de ces récits se définit très souvent par le fait d’avoir du cœur, comme dans la course cycliste qui ouvre le roman 325000 francs ( « à partir de ce moment, on se bat davantage avec le cœur (Rodrigue as-tu du cœur ?) qu’avec le muscle ou le souffle. ») Nourri à la lecture de Corneille et du Cid dans sa jeunesse - comme le montre son roman autobiographique Un jeune homme seul - Vailland ne peut pas, en tout cas, ne pas savoir qu’avoir du cœur, cela revient à dire, avoir un cœur vaillant ( « Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants. » Le Cid). Les noms et prénoms ne sont bien sûr jamais choisis totalement au hasard. C’est à la source du travail du romancier. Qu’est-ce qui fait par exemple que Vailland choisit dans ses premiers romans des héros masculin et féminin dont les prénoms commencent par la première syllabe de Roger : Ro-berte dans Les Mauvais coups, Ro-drigue dans Drôle de jeu et Bon pied bon œil ? Autre exemple, pourquoi Vailland attribue-t-il à certains personnages le nom de sa mère ? Dans 325000 francs, Jules et Paul Morel représentent les bourgeois qui dirigent l’usine Plastoform et qui détiennent le capital. Ils ont le même nom que la mère de Vailland. Il s’agit donc pour l’auteur d’attribuer une valeur bourgeoise et dépréciative à ces deux personnages : un père et son fils (Où est la mère Morel ?). En 1961, dans l’adaptation cinématographique des Mauvais coups (1948), dont Vailland signe les dialogues, la femme bouleversante que Milan cherche à séduire se nomme Hélène Morel (à la différence du roman où elle n’a pas de nom de famille). Milan, le double de l’auteur, sous le masque d’un nom qui désigne un oiseau de proie, finira par renoncer à cette femme pour se consacrer à la reprise de son métier. Le complexe oedipien que Recanati a montré dans son ouvrage se lit ici dans le choix des noms des personnages.

Les noms et prénoms des personnages sont tous chargés d’une valeur, dans lesquels on lit des phénomènes de condensation et de substitution, une valeur qui dans les romans de Vailland s’articule autour des notions, souvent fusionnelles, du masculin et du féminin, du paternel et maternel, de la gémellité. Dans tous ces noms, la vaillance est la valeur qui cherche à exister. Certes, proposer des interprétations aux noms donnés par l’écrivain à ses personnages est toujours un jeu risqué d’interprétation abusive et cela ne rend nullement compte du plaisir esthétique de l’œuvre. Néanmoins, il permet de rappeler que tout nom, comme tout mot, prend sens, contient une valeur, qui s’éclaire au contact des autres noms ou mots qui l’entourent. L’héroïsme ne peut être évalué sans étudier les mots qui servent à le désigner.

  La valeur des mots

« Un état du jeu [d’échecs] correspond bien à un état de la langue. La valeur respective des pièces dépend de leur position sur l’échiquier, de même que dans la langue chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres termes. » (F. de Saussure, Cours de linguistique générale, p.125-126)

Si l’expression "avoir le cœur vaillant" n’apparaît jamais dans l’œuvre, c’est l’expression avoir le cœur battant qui revient souvent sous la plume de l’auteur, battant comme substitut de vaillant. Cette expression revient très souvent pour désigner la situation très particulière où le héros, dans une situation d’angoisse, va à la rencontre de l’obstacle qui se dresse devant lui. Elle désigne aussi la situation où Vailland, dans sa vie, va à la rencontre de l’amour, des putains ou des femmes à conquérir. L’expression peut aussi servir à rendre compte de l’état d’abandon que ressent le héros quand il a conquis le bonheur, son cœur battant dans la mesure d’un temps conquis, comme dans une scène de La Loi. Il raconte l’expérience amoureuse de Mariette et Pippo en ces termes :

Du crépuscule jusqu’à l’aube, ils ne firent que se prendre, se déprendre et se reprendre, avec un plaisir toujours croissant. Ils ne prononcèrent pas un mot, seulement les balbutiements, les exclamations et les soupirs de l’amour. Lorsque l’un était las, l’autre le ranimait ; c’était l’affaire d’un instant. A l’aube, ils s’endormirent sur les sacs de toile, les jambes entrelacées, les mains unies et les cœurs battant du même rythme.

La scène d’harmonie, primitive pourrait-on dire, est celle où le cœur bat à la mesure de l’autre, scène où le héros peut s’abandonner et n’a plus à se maîtriser. La conquête se fait dans l’angoisse, et se dénoue dans l’abandon qui n’est pas synonyme de délitement, mais de mesure juste. Au cœur de ce même roman, la rencontre entre Francesco Brigante et Dona Lucrezia constitue une scène importante, de par sa longueur et de par sa place centrale dans le récit : elle est comme l’acmé de l’histoire. Les deux personnages doivent se retrouver dans une grotte. Leur chemin se fait le cœur battant, du fait de la hauteur du lieu mais aussi de l’émotion d’échapper au regard des autres, de braver l’interdit, la fameuse loi sociale de l’Italie du Sud. Une fois que les deux personnages se sont rencontrés et se sont abandonnés l’un à l’autre, il est dit : [Francesco] est désormais un homme ; il ne fait plus partie de la jeune cohorte des chastes héros des jeux violents ; il abandonne, il s’abandonne.

Etre un homme, c’est donc conquérir ce que l’on désire, le bonheur, qui est toujours à l’origine angoissant. Ce but de la conquête c’est aussi ce que Vailland nomme la souveraineté, c’est-à-dire pas seulement la conquête de l’autre mais aussi la conquête de soi. Ce passage est d’autant plus intéressant que deux pages plus loin, une expression semblable permet de mettre en parallèle Francesco et les jeunes Italiennes, qui ont bravé deux interdits : aller à la plage et faire du vélo.

C’est tout nouveau que le peuple vienne à la plage, conquête entreprise aussitôt après la guerre par une avant-garde de garçons d’entre treize et quinze ans auxquels un instituteur génois déplacé à Manacore, obscure disgrâce, apprenait le crawl, et à plonger du haut du môle. Puis étaient venues quelques jeunes filles, la même vaillante cohorte des jeunes filles qui dans le désordre de l’après-guerre, avaient osé monter à bicyclette malgré les injures des vieilles …

Monter à bicyclette est pour le jeune Vailland rémois signe d’héroïsme. Le vélo sera un thème récurrent et qui apparaît de manière parfois surprenante, au détour d’une remarque qui concerne a priori tout autre chose, comme dans le passage cité. Le sport (natation, vélo, boxe) est pour lui une manière de s’opposer à son corps chétif, de s’opposer au corps mou de son père qui ne fait pas de vélo, le vélo étant pratiqué exclusivement par les ouvriers. Le vélo associe à la fois héroïsme et conquête de la sexualité. Le jeune et chaste Vailland considère la pratique du vélo comme préparation physique au futur corps à corps de la rencontre charnelle. Il est dès lors moins surprenant de voir, à la suite du passage cité, toute une série de considérations qui s’enchaînent sur l’héroïsme, la sexualité, la religion et même la politique. Le sexe aussi est politique.

… et les pierres des guaglioni excités par le curé, qui avaient imposé à Manacore de les voir passer à bicyclette, malgré les obscénités criées par les hommes qui comparaient la selle des vélos à tout ce qui as de pointu et les vélos à tout ce qui peut être chevauché, malgré un instituteur, un Rouge cependant, mais qui disait qu’il fallait d’abord prendre le pouvoir et ensuite seulement réformer les mœurs, qui soutenait que la prétention des femmes à la bicyclette comme la prétention de Clara Zetkine à l’amour libre faisaient partie des revendications petite-bourgeoises condamnées par Lénine dans une lettre fameuse.

Très long développement, non dénué d’ironie, tout autant pour les puritains, chrétiens ou communistes, où on peut lire que le vélo, ce mot, est une valeur chargée d’érotisme et d’héroïsme. Le vélo est aussi une bi-cyclette androgyne…

Revenons néanmoins au qualificatif « vaillant » qui apparaît au détour d’une phrase et qui réapparaîtra dans 325000 francs pour qualifier un cycliste. La vaillance est liée à la jeunesse, au jeune héros qui cherche à se former. Le mot « cohorte » qui a une connotation militaire charge le mot « vaillant » d’un héroïsme guerrier. Rappelons que la guerre a un pouvoir érotique fort pour Vailland. Nous pouvons penser que « vaillant » est propre à définir le jeune héros en formation, celui qui a tant affecté le Vailland adolescent, à l’avant-garde de sa génération avec ses camarades simplistes. Toutefois, Francesco est-il devenu véritablement un homme ? C’est ce qu’il croit pour avoir seulement poser sa tête sur la cuisse de donna Lucrezia, dans une scène où celle-ci apparaît dans une figure assez maternelle. La putain Fulvia dira à Matteo Brigante, dans la suite du roman, que son fils n’est qu’une gonzesse. Il y a donc peut-être comme une angoisse de ne jamais être vaillant, de se croire héroïque, d’être soi, souverain, sans jamais réussir à l’être véritablement. Dans 325000 francs, le narrateur-reporter, qui est un double de Vailland, raconte la course cycliste du circuit de Bionnas. En présence de sa femme Cordélia, il assiste à la lutte que Busard et le Bressan ont entamée pour gagner cette course. Comme son prénom l’indique, Busard qui vient de buse (oiseau de proie comme Milan et Duc) est le héros que soutient le narrateur.

Qui est le 8 ? demandais-je.
Un Bressan, dit Paul Morel. C’est la première fois qu’il court ailleurs qu’autour de son village. Vingt ans. Un petit pecnot…
Il a pris deux minutes sur vingt kilomètres, protesta Cordélia. C’est un vaillant petit coureur. »

Il est intéressant de voir que le mot « vaillant » s’associe à l’idée de la jeunesse – tout comme dans Beau Masque où l’enfant de l’héroïne Pierrette se nomme Roger - et de la petitesse, comme un héros en devenir et que cela soit dit par Cordélia qui est seule à le défendre. Les autres se contentent au contraire d’en dire du mal : « pecnot » pour Paul Morel, « jambes courtes » pour Juliette qui aime Busard, « n’ira pas loin » pour le commissaire de la course. Il est revanche beaucoup plus intéressant de voir que le narrateur s’acharne particulièrement contre lui - il a du cœur comme « un bœuf de labour », c’est un « corniaud », pire c’est « un étron ». Son accès de rage est surprenant à tel point que le narrateur finit par perdre le contrôle de lui-même.

- C’est un étron, dis-je violemment. Je suis bien contente que Busard n’ait pas tort, dit Marie-Jeanne. Tu ne comprends rien au sport, dis-je à Cordélia. Les fascistes parlaient comme cela », dit-elle. Nous commencions d’être vraiment dans la course. J’adore cela.

L’excitation de la course cycliste si chargé symboliquement pour Vailland est l’occasion pour lui de haïr celui qui vient d’être nommé « vaillant petit coureur ». N’est pas vaillant celui croit l’être ou celui que l’on nomme. L’auteur se rappelle-t-il que le jeune Vailland souffrait d’être un « nounouille », celui qui n’avait pas l’aisance physique et une séduction naturelle comme son ami et rival Roger, l’alter ego, l’autre soi-même, le fameux Gilbert-Lecomte ? Le Vailland de l’âge adulte, celui qui a atteint la maturité, souffrirait-il de l’angoisse de ne pas être à la hauteur ? En tout cas, quand le mot « vaillant » apparaît dans le récit, le mot est ambivalent, héroïque et suspecté d’héroïsme. Vailland ne s’est jamais caché de liquider symboliquement à travers certains personnages - Frédéric dans Drôle de jeu, Philippe Letourneau dans Beau Masque - celui qu’il a pu être, le petit-bourgeois, le jeune homme seul qu’il aurait pu rester. Nous ne pourrons pas dans le cadre de cette étude analyser plus finement et longuement les connotations qui se dégagent des mots désignant l’héroïsme.

S’il faut conclure… Vailland est devenu Roger Vailland à partir du moment où il a pu pleinement assumer son identité, par le seul d’être vaillant. Il a fait preuve de cœur, de courage en mourant et en renaissant à la vie en 1942 dans une clinique de Lyon. En partant à la quête de l’héroïsme, Vailland part donc à la recherche de soi, d’une identité stable, fixe, souveraine qui le désigne singulièrement aux yeux des autres. Mais Vailland n’est pas sans savoir que l’héroïsme n’est pas un état qui s’acquiert durablement. L’héroïsme n’est jamais acquis, tout comme l’identité. Il faut sans cesse la rejouer et l’éprouver. A la fin de 325000 francs, Busard perd et le Bressan gagne la course. A la fin de La Loi, Mariette ne chante plus depuis qu’elle a son poste de télévision. L’héroïsme est en sommeil à la fin de ce roman, pour des raisons clairement historiques en 1957, après le rapport Khrouchtchev. Toutefois, Pippo, l’ami de Mariette - portant un nom qui est aussi le surnom du beau-père de Vailland, un héros de la Résistance italienne - n’est encore qu’au sortir de l’enfance à la fin de l’histoire : est-ce une lueur d’optimisme ? Oui, si l’on considère que l’Histoire est faite de saisons, de décomposition et de recomposition. L’important c’est que l’héroïsme est un mouvement perpétuel, le héros va à… comme Duc dans La Fête.

Qu’est-ce alors que la vaillance, l’héroïsme ? C’est la valeur qui mesure la qualité d’un individu, qui se définit dans sa liberté et sa dignité. Est héros celui qui saura rester soi en défendant ces deux valeurs qui sont le propre de l’individu et qui se mettront aussi au service des autres. Ses romans sont donc une quête, une enquête pour s’assurer que l’héroïsme n’est pas une coquille vide. Tout mot, tout nom, est porteur d’une valeur et celle-ci doit être définie. Peut être dit héros par exemple celui qui est prêt à mourir pour des idées. Car toutes les idées ne se valent pas et pour qu’elles aient un prix, il faut être capable de les payer de sa vie. Mais il ne faut pas être dupe des mots qui sont des signes, chargés d’ambivalence. Des romans comme 325000 francs et La Truite sont à ce titre des travaux de sémiologue. Pour évoquer le travail absurde de Busard à l’usine, Vailland se fait poète dans un superbe alexandrin de dérision : « Il trancha la carotte, sépara les carrosses… » Busard court derrière la carotte de l’argent, en construisant des carrosses qui doivent le conduire au bonheur, mais ces carrosses ne sont en fait que des corbillards qui le mènent à une vie minable, de mort-vivant. En effet, les carrosses fabriqués par Busard sont faits dans le même moule qu’un corbillard. Le mot et son idée peuvent être donc porteurs de mort et non de vie. Il aurait fallu pour Busard savoir décrypter la valeur des mots et des choses pour ne pas être leurré. C’était déjà tout le sens du long débat entre Annie et Marat dans Drôle de jeu : la Résistance est certes un jeu. Mais le mot « jeu » ne dévalorise en rien la Résistance. Le jeu demeure une activité d’enfant pour ceux qui refusent de grandir. Elle est une activité nécessaire et sérieuse pour ceux qui savent évaluer la distance de soi avec soi, ce drôle de je, ces drôles de mots. Dans son dernier roman, la truite désigne une femme, Frédérique, nom qui rappelle le prénom de celui qui va mourir dans Drôle de jeu. Femme insaisissable, comme un poisson, tout comme le moi de l’auteur. C’est le signe et sa valeur qui brillent et nous échappent à chaque fois. Ah, si l’écrivain pouvait dire la vérité, si nous pouvions saisir les mots à leur juste valeur !

Vailland va à la vaillance, en cherchant à se faire un homme digne d’être mémorable, en étant libre et en refusant la servitude volontaire dans laquelle les hommes s’habituent si vite à vivre. La biographie d’Yves Courrière a cependant cherché à déboulonner la statue du libertin au regard froid que Vailland s’est formé, en révélant que cet auteur n’était pas si héroïque et valeureux que l’on voudrait le croire. Elle se situe dans la veine des biographies dont le but est de révéler les petits faits privés des grands hommes, leurs faiblesses. Cette biographie très documentée, quoiqu’aussi très idéologiquement marquée à l’encontre de Vailland, n’entame en rien la valeur de son œuvre. Elle est nécessaire car il faut connaître les faiblesses de Vailland, ne pas les occulter, ne pas sacraliser un auteur au nom si fascinant. Mais que Vailland ait pu être faible - il a fait la preuve qu’il était hanté par l’angoisse de ne pas être à la hauteur - n’entame en rien la valeur d’une œuvre qui nous propose d’être soi, en se réalisant dans la quête du bonheur, et nous dit que c’est un combat à mener, contre la société, les autres et aussi soi-même. Si nous devenions retenir une chose de cette œuvre, c’est qu’à la chasse au bonheur, pour notre plus grand bonheur, Vailland y aura au moins laissé sa plume.

Marc Le Monnier

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