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Le témoignage d’Ariane Vitalis

Mis en ligne le 11/07/2016

Ariane Vitalis est écrivain, auteur de Les Créatifs culturels - Regards sur les acteurs d’un changement de société (éditions Yves Michel), candidate à LaPrimaire.org pour 2017. Elle a été l’élève de Christian Petr à l’Université d’Avignon. Voici son témoignage, très personnel et plein d’émotion.

« À Christian Petr »

Samedi 9 juillet 2016

Nous étions le 5 juillet 2016. Chose curieuse, j’allais « pitcher » Un Monde Réenchanté devant des banquiers à l’Université d’Avignon, demain matin. Au téléphone, au MG’s Bar, Jeff me parlait de « cerveau gauche » et de « cerveau droit », me disait que tout irait bien demain et que ce n’était pas le rendez-vous de ma vie. Un Monde Réenchanté était par contre bel et bien le projet de ma vie, le projet de toute une vie. Cette longue conversation clôtura définitivement la douce époque de l’insouciance. Le téléphone a sonné. Le téléphone a sonné et elle a dit : « Christian est mort. » Elle a dit : « Ariane, Christian est mort. » Non. Non, voyons. Christian ne peut pas être mort puisque cela fait un mois que nous devons nous revoir, déjeuner ensemble ; puisqu’il doit me rappeler pour me dire qu’il va mieux, puisque nous avons parlé au téléphone il y a deux semaines, puisque je dois lui raconter cette rencontre improbable dans le train avec cet homme si gentil qui adorait la corrida et était boucher, puisque je dois lui offrir un exemplaire de mon livre et lui expliquer encore combien les Créatifs Culturels sont l’avenir du monde, rire aux éclats parce qu’il n’y comprend fondamentalement rien et l’écouter pour la millième fois me raconter ses histoires de communisme et de révolution. La mort de Christian était un vieux mythe absurde ; philosophiquement, existentiellement et métaphysiquement impossible et insoutenable. Elle a dit : « Christian est mort. » Une des parts les plus importantes de mon monde intérieur venait de s’effondrer en quelques dixièmes de seconde. Je me liquéfie sur ma chaise et éclate en sanglots. Non. Je t’en prie, non. S’il te plaît. Je t’en supplie, fais quelque chose. Christian. Christian. Devant le portail fermé de l’Université, j’erre silencieusement et attends que quelque chose se passe. Christian, tu n’es pas aux Corps Saints ? Tu es sûr que tu n’es pas place des Corps Saints ? Un homme vient me voir et me dit : « ça va mademoiselle ? Vous voulez que j’appelle quelqu’un ? » Je veux juste ouvrir le portail de notre Université, me cacher dans cette salle où il nous faisait tout le temps cours, cette salle où le 8 février 2013 j’avais écrit « Happy birthday » sur le tableau pour son anniversaire, lui avais offert le livre de mon ami Emmanuel Hussenet et lui avais fait la bise pour la toute première fois, bêtement heureuse. Christian, ô mon Christian, pourquoi m’as-tu abandonnée ? Me voilà désormais face à une situation qui ne devait jamais exister. Christian avait toujours été, à nos yeux, immortel. La nuit tomba et la douleur redoubla d’intensité. Une question vint soudain m’attraper toute entière : où es-tu ? À ce moment précis, où es-tu Christian ? Éternels complices, nous nous taquinions toujours sur ces histoires de vie après la mort, et sur la spiritualité de manière générale. « Ariane, les esprits, franchement… oublie ! » me disait-il. « Je préfère encore que tu deviennes une bonne entrepreneuse ! » Communiste et matérialiste jusqu’au bout. Christian, à ce moment précis de la partie, où es-tu ? Pour la première fois je n’y croyais plus. Je n’arrivais plus à croire que Christian avait vu une lumière extrêmement claire et bienveillante dans laquelle son âme s’était fondue entièrement pour rejoindre le grand Tout et démarrer, peut-être, une prochaine vie. Christian, qu’étais-tu en ce moment ? Dans l’énigme quantique qui entoure la condition humaine, qu’est-ce que « Christian Petr » signifie ? Ton âme n’est pas « Christian Petr », elle est autre chose encore. « Christian Petr » existe-t-il encore quelque part ? Toute la terreur de la condition humaine me revenait dans la face. Pour la première fois de nos vies, peut-être avions nous échangé nos points de vue sur cette éternelle question. J’ai hurlé à l’intérieur de moi ce sentiment grotesque qui mêle à la fois l’intense douleur et l’absurdité. Comment pourrais-je arriver à m’endormir ? Et les yeux ont fini par se fermer, si profondément épuisés par ce torrent de larmes.

Je me suis réveillée naturellement vers sept heures du matin. Nous étions mercredi 6 juillet et c’était le jour du pitch. Pourquoi n’ai-je pas pris le premier train vers Champigny-sur-Marne pour me rendre à la cérémonie et affronter en face l’horreur absolue ? Toute cette situation était tellement grotesque. Des banquiers ! Des banquiers, Christian ! J’ai raté ton enterrement parce que je devais présenter le projet de ma vie dans notre Université à des banquiers ! Ô combien j’aurais aimé éclater de rire avec toi en voyant toute cette farce tragi-comique, tout le ridicule de ce que nous vivions en ce moment sans toi ; combien j’aurais aimé que tu me dises que mon absence n’était pas grave, que tu me dises de leur prendre leur argent et de partir faire ce tour du monde.

J’ai absorbé toute ma détresse et suis rentrée dans la fac. Durant les cinq minutes qui m’étaient données pour présenter Un Monde Réenchanté, je pris cet air faussement sérieux et confiant, essayant d’utiliser des mots proches de leur monde pour m’assurer une crédibilité. - J’étais bien ? demandai-je à Jeff. - Tu étais chamboulée ! Mais c’était bien. (…) Ils ont eu de la tendresse envers toi et le projet. Les banquiers sortirent de la salle. L’un d’entre eux me fit un vrai sourire et me donna sa carte. Je lui offris la mienne, sur laquelle il était écrit : « Ariane Vitalis ; écrivain, réalisatrice, exploratrice ; réenchanter le monde ». Ô mon Christian, ce banquier avait l’air si gentil et si honnête dans son sourire. Pourquoi avons-nous toujours été si hostiles et si durs avec ces gens-là, avec ce monde-là, sales anarchistes que nous sommes ? Car derrière toute profession se cachent silencieusement des hommes avec des vies. Jeff me confia : « Ils se sont demandé ce que tu pensais des banquiers. » Ces banquiers avaient sans doute pensé qu’une personne comme moi ne les aimait pas. Ô mon Christian, je ne veux pas que ces hommes pensent que je ne les aime pas, je ne veux pas faire la guerre à ces gens-là, je ne veux pas de ça ! Ce gentil banquier m’a fait un sourire sincère et il m’a dit que je pouvais lui écrire, et il m’a demandé ma carte, et je suis sûre qu’il aime Un Monde Réenchanté ; comment pourrais-je ne pas l’aimer ? « Je veux apprendre toujours plus à voir le beau dans la nécessité des choses : je serai ainsi l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et, somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui ! » Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir. Ô mon Christian, pardonne-moi de n’être pas venue ce jour-là à Champigny-sur-Marne pour pleurer toutes les larmes de mon corps ; pardonne-moi de rencontrer des banquiers et de préparer le projet de ma vie avec un entrepreneur de droite ! Farces burlesques. Mon Christian, ils ne sont pas ce que tu crois, ils valent tellement mieux que ça ; je suis sûre que tu aurais pu aimer Jeff, ce tendre rebelle dans son domaine, j’en suis tellement sûre ! Tu n’avais rien compris au XXIème siècle. Le mot « entrepreneuriat » te faisait bondir. Le terme « entrepreneuriat social » te faisait éclater de rire. Tu étais resté bloqué dans un autre temps. La dédicace de mon livre pour Jeff disait : « Pour Jeff, Merci de me faire voir le monde avec d’autres yeux que les miens. Amitiés, Ariane » Il avait souri et m’avait dit : « C’est exactement ça (…) Mais nos visions ne sont pas si différentes que ça en fin de compte, et tu le sais. » Jeff avait eu un coup de cœur pour Un Monde Réenchanté et pour ma manière de l’incarner. Tu ne m’as pas laissé le temps de t’offrir mon livre, mon livre sur lequel on pouvait lire sur la toute première page : « À Christian Petr ». Bien sûr mon Christian que ce livre était pour toi, combien il t’était dédié, toi qui ne pouvais pas comprendre les Créatifs Culturels. Toi qui en cinq ans m’as tout appris, toi qui m’as fait découvrir l’Orient, toi qui demeurait un mystère que j’essayais en vain de percer à chacun de nos rendez-vous. Nos rendez-vous qui furent tous des événements. Dans le livre que je devais t’offrir, ces mots devaient être inscrits : « Pour Christian, Merci de m’avoir tant apporté dans mon cheminement intellectuel et humain. Je t’embrasse fort. Ariane » Je marche dans les rues d’Avignon et tu es partout. Tu es aux Corps Saints, tu es rue des Teinturiers, tu es place de l’Horloge. Tu es partout. Ton départ me pousse à aimer toute chose, tout instant et chaque être avec toujours plus de spontanéité et d’affection, toujours dans la conscience de la fragilité de ce qui est. Mon chagrin se transforme jours après jours en volonté d’honorer ta mémoire, en volonté de poursuivre dans ce que tu étais : un homme heureux. « Je me dis que finalement, c’est peut-être ça la vie : beaucoup de désespoir mais aussi quelques moments de beauté où le temps n’est plus le même. C’est comme si les notes de musique faisaient un genre de parenthèses dans le temps, de suspension, un ailleurs ici même, un toujours dans le jamais. Oui, c’est ça, un toujours dans le jamais. N’ayez crainte, Renée, je ne me suiciderai pas. Car, pour vous, je traquerai désormais les toujours dans le jamais. La beauté dans ce monde. » L’élégance du hérisson – Muriel Barbery. Même si tu le savais dix fois pourquoi ne m’as-tu pas laissé le temps de te dire je t’aime Christian Je t’ai toujours aimé, depuis ce premier jour de cours où tu as débarqué, où je t’ai trouvé tellement génial et tellement barré que je suis venue te voir pour te donner ma carte de visite sur laquelle il était écrit : « Je m’appelle Ariane, j’ai 18 ans et j’écris pour changer le monde. Et peut-être que vous aussi ? » Tu m’avais dit : « On se voit au café ? » Je t’aimerai toujours.

« Remember me, remember me, But ah ! forget my fate. »

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