Vous êtes ici : Accueil > L’œuvre > Archives des Cahiers Vailland > Le territoire dans le roman

Le territoire dans le roman

Mis en ligne le 09/09/2007

Article publié dans le n°4 des Cahiers Roger Vailland (La Fête en Actes), décembre 1995

Le couple espace-temps fait partie de la tradition du roman. Avec une dissymétrie assurant le primat du second sur le premier, souvent réduit à une fonction de cadre. Mais, à l’exemple de la peinture, le cadre n’est tout de même pas l’élément primordial du tableau, et l’auteur passe bien vite à autre chose, aux choses sérieuses, une fois situés les éléments de l’action. Pourtant, de très nombreux exemples sont là pour conférer à l’espace un rôle moteur dans la dynamique romanesque. La Normandie de Flaubert et de Maupassant, la forêt landaise de Mauriac, le Nord de Zola, les alpes de Haute-Provence de Giono, longue à établir serait la liste des œuvres où un espace localisé fait partie de la substance même du roman. Hors de France, de Gogol à Faulkner, en passant par Joyce, l’espace a une présence exerçant tout son poids. Il existe même des romans et des écrivains dits régionalistes, terme à vrai dire peu valorisant. Il sous-entend un provincialisme étroit, une insistance à célébrer les valeurs de préférence rurales, celles de la terre (qui, comme on le sait, ne ment pas !) et une prise de parti passéiste, ou tout au moins nostalgique.

Tout bien pesé, en dépit des apparences d’une lecture paresseuse, la totalité de l’œuvre romanesque de Roger Vailland échappe à cette catégorie de « régionaliste », et on voit bien l’absurdité de la réduction de Beau Masque et de 325 000 francs dans une rubrique intitulée roman jurassien ! Lors d’un bref essai écrit en 1974, j’avais proposé une « lecture géographique » des ouvrages de Roger Vailland, liée aux préoccupations de ma propre pratique de géographe. Vingt-et-un ans plus tard, c’est un nouveau questionnement qui surgit en reprenant les neuf romans (on laissera de côté les récits de voyage, les notes des Écrits intimes et les reportages), car ce dont parle Roger Vailland, c’est moins d’espace que de territoire. On entend par là, et c’est ce que je voudrais tenter de montrer ici, que le territoire est un espace approprié avec conscience de son appropriation. Le territoire n’existe pas en dehors de ses acteurs, il est produit par la société, mais pas seulement par la micro-société locale. Il est inséré dans un ensemble social et sociétal plus vaste, dans un mouvement permanent de glissements d’échelles. Et c’est bien ce dont il est question en permanence dans tous les romans de Roger Vailland. Enfin, et les relectures montreront leur nécessité, apparaît une autre dimension, celle de la territorialité, terme désignant le rapport individuel et collectif à un territoire, l’interaction des représentations et des comportements liés aux pratiques du territoire.

Une perception aiguë de la dimension spatiale

Le parti pris de notation précise des lieux et des espaces, et cela dès Drôle de Jeu, équivaut à une prise de parti. Pas question de céder à la moindre parcelle de la description « évocatrice », encore moins au lyrisme. Inutile d’insister là-dessus, le fait a été très largement analysé. On a pu y voir la conséquence directe de l’expérience du journalisme de reportage. Un seul exemple : aucune discontinuité n’apparaît dans l’écriture des péripéties de la Course de la Paix, dans celles du Circuit cycliste de Bionnas dans 325 000 francs, comme dans la première page d’Un jeune homme seul. Mais il y a bien plus qu’un souci de précision dans la description des lieux, précision que l’on rencontre aussi dans les termes utilisés dans les domaines botaniques ou techniques des métiers ou du jeu. Cette précision du trait, le choix du terme juste ne sont pas seulement la traduction d’un souci de rigueur. Elles sont mises au service d’une approche résolument spatialisée du roman.

Cette très grande réceptivité de la dimension spatiale en tant qu’élément fondamentalement actif du processus romanesque peut certes être mise au compte de la saison de l’ ‘engagement’ de l’écrivain (le terme est ici conservé par commodité, en dépit de son ambiguïté). Mais précisément, dans une perspective de roman socialement engagé aux côtés des combats du monde ouvrier, on pourrait très bien concevoir une simple prise en considération de l’échelle, disons micro-économique, celle de l’entreprise, point de cristallisation de l’affrontement de classe. Or il n’en est rien. Les rapports sociaux, mais aussi individuels, sont considérés dans une perspective territorialisée. L’espace n’est pas un décor, ni même une catégorie a priori (Kant) avec laquelle il faut « faire avec », mais une dimension indissociable de la société. Cependant, l’explication par l’engagement (« En ce temps-là, je m’intéressais à la vie des gens », dit Duc dans La Fête, p 170) ne suffit pas. Il faut remonter plus loin, dans l’enfance et les souvenirs du père, géomètre à Madagascar, confirmés par les déclarations de sa sœur Geneviève (cf. « L’enfant couvert de femmes », Entretiens, 1970) et par l’apprentissage de la lecture de la carte d’état-major pendant les vacances dans le Puy-de-Dôme, à Teilhède, près de Châtelguyon («  la carte d’état-major au 80 millième de Teilhède, le chemin en pointillé qui menait vers la source du ruisseau, le point géographique du bonheur », Écrits intimes, 1968, p 770). Les « courses » carte en main constituent un bel apprentissage, surtout quand on doit se confronter avec la difficulté de lecture de la carte en hachures et en noir et blanc en usage alors. Roger Vailland serait ravi aujourd’hui de pouvoir compter sur les cartes IGN au 50 ou au 25 millièmes. Peut-être épinglerait-il au mur une image satellite en fausse couleur, avec ses prairies en rouge… Or, si bien entendu la carte n’est pas le territoire, on peut mesurer les « merveilleuses propriétés de la carte » (Philippe Pinchemel) : une vision verticale, qui permet une perception intégratrice des surfaces, où les objets se mettent en place. Il n’y a donc plus de lieu unique, celui du paysage que l’on observe au niveau du milieu dans ses dimensions structurelles (« Dans l’arrondissement de Bourg-en-Bresse, l’étendue moyenne de la propriété rurale est légèrement inférieure à dix hectares », est-il noté dans Drôle de Jeu, p 230, pour ‘caler’ le lieu de la rencontre entre Marat et Annie).

Allons plus loin (« Poursuivons… »). La vision spectrale née de la pratique de la carte conduit à l’élaboration de la technique romanesque des « espaces comparés », selon l’expression de Jacques Charmatz : la campagne bressane et la ville de Paris, l’Aubrac et la banlieue sud, la cille provinciale (Reims), le Passy (à Paris, pas en Haute-Savoie) des « fractions inférieures des classes moyennes », et le nœud ferroviaire de Sainte-Marie-des-Anges (Ambérieu), avec en prime cette expression spatialisée du concubinage (« La Mairie du XXIe… »), toutes ces notations ne sont pas étrangères aux lieux de l’écriture : Chavannes, Sceaux, Les Allymes, Meillonnas, Dobris, localité située à 40 km au sud de Prague (pour la fin des Mauvais coups), avec dans les quatre premiers lieux cités un rapport spécifique entre la localisation de la production romanesque et le support territorial de son ‘action’. Non pas dans le sens d’une adéquation pure et simple, comme dans les œuvres ‘régionalistes’, mais dans celui d’une connaissance à la fois précise et distancée des lieux. Les témoignages des paysans des Allymes confirment cette dialectique de l’immersion dans le milieu local de l’écrivain qui ‘n’est pas du pays’ mais qui sait de quoi il parle, qui vit dans leur espace, est attentif aux problèmes économiques locaux, colle les affiches pendant les campagnes électorales, s’amuse à la fête locale sans la moindre morgue de ‘Parisien venu s’encanailler’. Si l’auteur intervient en personne dans Beau Masque et dans 325 000 francs, ses voisins interviennent aussi, ce qui apporte plus d’épaisseur aux personnages fictifs. La diversité sociale des villes de la banlieue sud au micro-échelon (celui de l’îlot, appréhendé au cours de la vente militante de Marat et Rodrigue dans Bon pied bon œil) est mesurée du poste d’observation de Sceaux, face à Bourg-la-Reine et Antony, cette dernière commune camouflée dans le roman sous le nom de Bois-le-Prince. Remarquons l’existence d’un contre-exemple, celui de La Loi. Bien sûr, Roger Vailland connaît bien l’Italie, surtout l’Italie du Nord et la Toscane. Il est allé, en juin-juillet 1956, à Rodi Garganico, non loin de Foggia, après le XXe congrès du PCUS, et après avoir conclu sa saison par le célèbre « ÇA NE M’INTÉRESSE PLUS ». Mais La Loi est écrit à Meillonnas (les épreuves sont corrigées à Modène), le roman est chargé de notations spatiales, de descriptions précises qui renvoient sans cesse à l’effet de lieu, mais elles ne ressortent pas dans une dynamique. Bien sûr, Don Cesare et Matteo Brigante, Donna Lucrezia paraissent étonnamment figés dans leur territoire, réduit au rang de décor, sans ouverture sur l’extérieur. Le désintérêt par rapport au politique semble se traduire par une large distance prise par rapport à l’espace concret et par une intervention directe dans l’action, qui demeure centrée sur les personnages et leurs conflits.

En définitive, l’engagement politique exprimé dans le travail littéraire a son importance dan,s les références récurrentes à l’espace et aux territoires. D’autant plus qu’il ne s’agit pas de n’importe quel engagement : le parti communiste français dans les années de la guerre froide, mais aussi dans l’Ain des campagnes et des petites villes, et non parmi les milieux intellectuels de gauche parisiens (il y aurait une piste à suivre dans l’étude d’un « réseau Vailland », où prédominent les journalistes, au détriment des essayistes et romanciers), d’où la très faible place accordée aux considérations théoriques, toute confiance étant faite aux dirigeants, et la primauté accordée à l’action de terrain. Cette conception déteint d’ailleurs sur les personnages. Rodrigue, militant exemplaire, a une culture marxiste des plus élémentaires. « Mais voici deux ans qu’il remet chaque jour la lecture de Matérialisme et empiriocriticisme et de l’État et la Révolution (…) Il ne faudra pas qu’on le pousse trop loin sur la doctrine ». (Bon pied bon œil, pp 138-140). Cela explique à la fois une certaine idéalisation du militant, et de la militante, mais aussi le fait qu’on ne retrouve pas de trace de populisme, ou de condescendance appuyée sur la condition du prolétariat. L’engagement vient s’ajouter à l’itinéraire professionnel (le reportage) et personnel, avec ce déracinement permanent au gré des aléas familiaux combiné avec la volonté d’insertion dans le milieu local. Les racines savoyardes sont élevées au rang de mythe, avec les qualités supposées de la ‘race savoyarde’, avec ses caractéristiques physiques et morales, dont la vallée de Manigod près de Thônes, berceau familial du côté paternel, serait le lieu emblématique. Les Allymes et Meillonnas représentent bien des territoires identitaires, avec la fusion organique de la vie quotidienne et de l’écriture dans l’enracinement local.

Perception aiguë de la dimension spatiale, certes. On le perçoit aussi dans l’approche de la peinture, chez Soulages en particulier. Mais la question n’est pas refermée. L’espace intervient activement dans le processus du roman bien au-delà de la ‘couleur’ surajoutée à la partition, comme dans les œuvres musicales dites descriptives. Si on voulait filer la métaphore musicale dans sa référence à l’espace localisé, Roger Vailland serait du côté du Château de Barbe-Bleue de Bartok, et éloigné du Carmen de Bizet. L’espace est pris au sérieux parce qu’il est territoire, et que ses acteurs le prennent à bras-le-corps. Cela s’appelle la territorialité.

Territoire et territorialité

A l’opposé de toute approche romantique, « Roger Vailland ne voit les paysages que par l’homme » (Donato Pelayo, 1970). Le culte de la nature sauvage est totalement rejeté. On pourrait dire aujourd’hui qu’on ne saurait trouver la moindre trace d’un quelconque intégrisme écologique. Dans les récits de voyage, les données de la nature sont évidemment présentes (Java, La Réunion), mais toujours situées dans une position subordonnée aux processus sociaux. Est mise en évidence la contradiction entre la ‘richesse’ des terres et la misère des hommes (« Les jardiniers du plus fertile jardin du monde ont perpétuellement le ventre creux ; les fournisseurs de coton du monde occidental sont des loqueteux », dit-il dans Choses vues en Égypte). Mais l’espace n’est pas seulement un support localisé de l’action humaine. A la différence du territoire-lieu d’observation de l’ethnologue, l’espace territorialisé chez Roger Vailland est inséré dans un système d’échelles. La notion d’éjavascript:barre_raccourci(’’,’’,document.formulaire.texte)chelle est fréquemment mise à contribution dans le rapport distance-temps, matérialisé par le moyen de locomotion : la marche à pied, et l’horizon limité à celui de la perception de l’ouïe (Drôle de jeu) ou du regard (Les Mauvais coups), à l’espace de voisinage (Bon pied bon œil), le métro et l’identification des stations et de leurs spécificités (Les Abbesses) qui exerce une fonction de signe évidente (Drôle de jeu), l’automobile, avec les itinéraires scandés par les arrêts pour le plein de carburant (Bon pied bon œil). Le système se déploie sous une plus grande ampleur dans La Fête, où l’espace s’organise en fonction directe de la route (« Pourquoi, demande Léone, construisent-ils tous leurs maisons sur le bord de la route ? (…) Bientôt, il n’y aura plus que des banlieues », p 67) et de l’avion, enfin, pour l’élargissement à l’échelle mondiale dans La Truite, couronnant le tout.

Autre catégorie de l’espace fréquemment mise en évidence, celle de discontinuité apparaît au grand jour dans Bon pied bon oeil d’autant plus qu’elle s’exerce au micro-échelon territorial, celui de la tournée de vente de la presse communiste, effectuée par Rodrigue accompagné par Marat, nullement dissuadé en dépit de sa jambe raide, vu son entraînement dans les solitudes de l’Aubrac (toujours le souvenir des « courses » de l’enfance en Auvergne). L’itinéraire de Rodrigue révèle les discontinuités de l’espace social de la proche banlieue sud, qui oppose les secteurs où la presse communiste est diffusée à domicile (dont les lecteurs sont sommairement identifiés : « des petits-bourgeois », « propriétaires des villas », mais aussi employés de bureau, vendeurs des grands magasins, un épicier, et même une rentière) à ceux où les journaux sont vendus à la criée, où les militants tiennent le pavé, où le Parti s’estime chez lui, en position hégémonique (au sens que lui donne Gramsci), où on ne parle pas seulement de politique mais de la vie quotidienne et des problèmes familiaux. Un peu plus loin, dans un quartier plus aisé, le ton est radicalement différent pour ce qui concerne la vente militante. Aucune clandestinité dérisoire, au contraire, un brin de provocation née chez les lecteurs d’un souci de distinction apparaît dans l’échantillon proposé, avec un éventail élargi de professions et de motivations (le professeur de lettres, prototype de l’intellectuel du Parti, qui rédige une thèse sur l’interprétation marxiste de l’œuvre de Molière, le receveur des postes, l’entrepreneur des pompes funèbres, l’inspecteur des finances, le pasteur, le colonel en retraite, pétri d’un anti-américanisme plutôt primaire). Mais cette sociologie urbaine appliquée révèle un autre trait fondamental, celui de la mise en perspective de la territorialité, coproduite avec l’historicité. Rodrigue fait sien son secteur de vente. Il devient territoire identitaire de sa pratique militante. De la même manière, Beau Masque est parcouru par la territorialité, et le ton du reportage, lors du grand affrontement final en particulier, y est pour quelque chose. Les personnages et leurs positions politiques et syndicales sont décrits en référence constante à un territoire, de Beau Masque « italien » par les convictions (« Moi je m’en fous de leur Maurice. Le secrétaire du parti italien, c’est Palmiro, et il vaut bien le leur », p 277) à Cuvrot, « vieux syndicaliste et de formation lyonnaise », les lieux sont intégrés au processus de l’action, et le secrétaire fédéral du parti, Chardonnet, « général de division qui n’aurait que des réservistes dans ses effectifs », analyse les situations du département à l’aide de cartes synthétiques, rassemblant données économiques et politiques, quitte à en tirer des conclusions simplistes sur la « disproportion » entre le nombre d’ouvriers et les faibles effectifs du Parti dans le centre industriel du Clusot.

A la réflexion, il semble bien que la territorialité, plus que la référence spatiale, sert de fil conducteur dans les romans de Roger Vailland. Dès le début de Drôle de jeu, elle fait une entrée en force dans les itinéraires de Marat, le métro, les adresses successives, les changements d’identité selon les lieux, tout concourt à asseoir une maîtrise du territoire parisien dans l’action de Résistance. Dans Un jeune homme seul est également mise en valeur l’intégration de l’effet territoire à l’effet de classe. Eugène-Marie Favart prend en effet conscience de sa situation de classe par la médiation de l’habitat : la « maison particulière » en ville, qui « fiche » littéralement le milieu social. L’immigré polonais, victime de l’accident, et dans son droit, le comprend immédiatement. Vingt ans après cet épisode, le thème de la maison particulière est repris, avec une autre résonance, dans la déclaration de Favart au policier de Vichy, qui est un véritable condensé de territorialité. On voudra bien excuser la longueur de la citation :

« Regardez ma maison (…) une jolie villa, presque une maison de riche, une maison particulière [le terme n’est pas cette fois en italiques dans le texte]. Mais regardez où elle est placée : elle ouvre sur l’avenue de la Gare et mon jardinet est fermé par une grille en fer de lance ; mais elle touche par derrière à la cité ouvrière et le mur de mon potager [n’oublions pas que nous sommes sous l’Occupation, et que le potager est une nécessité] est mitoyen avec le mur du potager des hommes d’équipe. Transportez la même maison sur la Côte d’Azur ou Avenue Henri-Martin [allusion à l’ « affaire Henri Martin », le marin emprisonné en mars 1950 ?] je serais riche. Mais parce que ma porte ouvre sur l’avenue de la Gare, je ne suis quand même pas un pauvre. Et les pauvres ne veulent pas de moi ». (p 188)

Ce n’est plus seulement la maison en tant qu’espace-point qui résume la situation sociale, mais la maison dans son environnement territorial qui cette fois symbolise la position sociale. Être riche parmi les pauvres n’a rien à voir avec le fait d’être riche parmi les riches. Avant de basculer dans la Résistance, l’ingénieur Favart est plus seul que l’élève de seconde Favart. Le monologue face au policier marque alors la prise de conscience de la contradiction explosive de son existence, révélée par le lien entre société et territoire.

À l’évidence, une pratique territorialisée, le rapport des acteurs à leur espace, serait considérablement appauvri. La transposition au cinéma de Beau Masque dans la Lorraine, à l’aube des années 70, est rendue moins crédible à la fois au niveau temporel (les CRS ne tirent plus sur les ouvriers en grève) et au niveau du lieu de l’action. Beau Masque ne peut se dérouler dans un autre lieu que celui de la vallée étroite de l’Albarine. On pourrait objecter que les conditions de cette mise en scène de la territorialité est facilitée par l’importance prise par les milieux sociaux considérés à l’échelon local. Il reste donc à vérifier cela avec l’élargissement territorial, au-delà des échelons locaux, que propose La Truite.

La Truite ou le système-monde

Après une première lecture, La Truite apparaît comme le roman le plus dé-territorialisé. « Pour Frédérique, je l’avais déjà remarqué, les lieux n’ont pas d’individualité. Lons, la Côte, Paris, Los Angeles, Monaco, les endroits où elle est allée, ceux où elle ira, constituent un terrain uniforme, un espace abstrait où elle se déplace avec aisance ». (p 206) Les lieux sont banalisés, l’aéroport, l’hôtel appartenant à une chaîne internationale, le bureau dans le grand immeuble deviennent des catégories interchangeables : « Le Palais Mimosa, building à usage commercial, siège de nombreuses sociétés fictives » où « une manufacture, c’est une plaque de cuivre sur une boîte à lettres », où « le sigle s’est substitué à toute réalité » (pp 60-61). Cette dé-localisation dans son sens véritable, et non dans celui qui est aujourd’hui médiatiquement utilisé, pour parler des changements de localisations d’entreprises, concerne aussi les hôpitaux psychiatriques où séjourne Galuchat, excepté une brève mention de Ville-Evrart. Bien sûr, les notions spatiales indispensables à la structuration du roman demeurent, mais elles n’occupent pas de position centrale. La précision de la description de la localisation est l’objet du soin apporté par l’auteur pour évoquer la petite entreprise de Rambert à Vesoul, près d’Annonay. L’échelon local apparaît alors comme un résidu anachronique face aux enjeux mondiaux, et sert de signe pour marquer un déclin dans un itinéraire. Il n’a pas la même résonance que celles de Beau Masque ou de 325 000 francs. Dans ces cas, surtout les deux derniers, le milieu local (le village ou la petite ville) est véritablement au cœur du dispositif du roman, dans un emboîtement d’échelles. Dans La Truite, on peut opposer d’un côté les espaces délocalisés de la prise de décision et des rapports de force au niveau mondial, et de l’autre le cadre étriqué de la petite entreprise de papeterie artisanale, localisée cette fois avec soin, en accord avec la frugalité ostentatoire de Rambert.

En fait, il n’y a dans La Truite aucune disparition du territoire, mais une prise en considération du monde comme un espace-système, dont tous les éléments spatiaux sont en interaction dynamique et organisés en fonction d’un but, où le réseau, dont l’élément fondamental est la connexité, a désormais le primat sur l’aire, dont l’élément fondamental est la contiguïté, et sur le lieu, identifié par sa position. Le vocabulaire systémique s’applique avec un certain bonheur dans La Truite (système ouvert, auto-organisation, bifurcation…) L’espace-réseau est bien sûr présent dans Drôle de jeu : « De Londres, de New York, de Paris, de Moscou, des spécialistes expliquaient, chaque soir, ce qui s’était passé dans la journée. Ainsi le vaste univers prenait corps pour le paysan qui n’était pas sorti de son département ». (p 237), et dans sa ‘suite’, Bon pied bon œil, (« Seul au secret, mais tous ses camarades avec lui. Ils étaient partout, les copains », p 160). Déjà, dans Beau Masque, apparaît cette catégorie d’espace-système, avec la contradiction de l’isolat du Clusot, en apparence anachronique, et les stratégies mondiales des Durand de Chambord, le militantisme local et les bouleversements du monde. Cependant, le milieu local, la territorialité locale demeurent au premier plan. Elle est associée à des « sociétés simples », patrons, ouvriers, paysans, dont les conflits ne laissent que peu de place à la nuance. Dans La Fête, une fenêtre est ouverte sur une société différente, complexifiée, tertiairisée, avec la modification des rapports sociaux au quotidien, dans la permanence du salariat (« Elle est précise et ponctuelle, elle veille à tout, ses employés sont dirigés d’une main ferme ; mais elle a des bontés pour les femmes qui ont des ennuis de ventre », p 279), où plus que l’automobile, le téléphone joue pleinement son rôle dans l’espace-réseau. La Truite amplifie ce lien entre espace-réseau et société complexe.

La distance n’a pas disparu pour autant : « Le fait que la mesure de la distance passe du continu au discontinu, du topographique au topologique n’enlève rien au caractère contraignant de la distance » (Jacques Lévy, L’espace légitime, 1994). Le rythme du roman est bien celui d’une territorialité mondiale, dont les lieux se renvoient l’un à l’autre, sur lesquels glisse (« surfe », dirai-on sur les rivages de l’Atlantique et du Pacifique sud) Frédérique. Après la saison des romans du territoire localisé, s’ouvre celle de la prise en compte du système-monde, qui n’a rien à voir avec le discours idéologique sur le « village planétaire » qui vient en contrepoint d’un autre discours, celui de la « fin de l’histoire ». L’espace-système ne gomme pas les conflits, les affrontements, dans une vision technocratique. Au contraire, il les fait ressortir à l’état « chimiquement pur ». Le processus romanesque ne peut plus se cantonner à l’échelon des isolats du milieu local. Le modèle centre-périphérie des économistes, puis des géographes, est explicité dans Beau Masque à l’état d’ébauche, puis largement déployé dans La Truite, le changement d’échelle établissant entre les centres et leur périphérie des rapports d’une autre nature. Le paradoxe n’est qu’apparent. La Truite est peut-être le roman de Roger Vailland le plus territorialisé, précisément parce qu’est pris en compte l’ensemble des catégories relatives à l’espace et aux territoires, à tous les échelons.

* * *

Les romans de Roger Vailland sont les moins u-topiques qui soient, au sens premier : sans référence à un lieu identifié. Ils sont au contraire territorialisés, nullement banalisés, nullement réduits aux aspects visibles du paysage, sans le moindre recours à la tentation de l’exotisme, même provincial et rural. Avec lui, l’espace-aire, l’espace-réseau, l’espace-système interviennent dans le roman, et pas du tout dans la position inconfortable de strapontin du décor. Tous les éléments territoriaux sont liés organiquement aux personnages, leur donnent une profondeur qui précisément leur font dépasser la situation conjoncturelle de l’action. L’espace, le territoire, la territorialité occupent une large place dans l’œuvre romanesque de Roger Vailland, avec bien entendu des inégalités quantitatives et qualitatives de traitement : on pourrait distinguer sommairement les romans de la période Allymes de ceux de la période Meillonnas, opposer la territorialité des Mauvais coups à celle de La Truite, le lien espace-société de Beau Masque et de La Loi. Mais ce sont précisément ces inégalités qui renforcent l’identité d’une œuvre. En cela, le romancier, le journaliste, le voyageur, l’homme engagé sont en totale connexion, et cela à travers les « saisons », les discontinuités demeurant secondaires. Cela réduit fortement l’explication par l’engagement de la période 1954-1955 et dont la trace est évidente dans les romans écrits au cours de ces années, qui ont bien entendu leur spécificité, mais qui s’insèrent dans une unité organique. On osera une hypothèse : si parfois on a pu s’interroger sur le caractère ‘hors mode’ des romans de Roger Vailland, sur leur actualité qui viendrait paradoxalement s’opposer au caractère daté de la période historique, et à ses enjeux, dont ils constituent un témoignage fort, c’est peut-être parce que leur dimension territoriale se déploie dans toutes les acceptions du terme, et par là même demeure d’une étonnante modernité.

Joël Pailhé

Article publié dans le n°4 des Cahiers Roger Vailland (La Fête en Actes), décembre 1995, pp 19-29

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
Conception : www.linuance.com