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NUDITÉ, VÊTEMENTS ET MORALINE

Mis en ligne le 12/10/2012

En France, les élections présidentielles passées, les législatives sont déjà depuis longtemps forcloses ; la guerre en Syrie va son train-train ; ça chauffe, pour quelques îlettes (et beaucoup d’hydrocarbures), entre les Nippons et la Chine : la crise, sciemment et méticuleusement organisée, revient dans l’estomac comme autant de sûrillons amers. Petits mensonges privés, petits mensonges d’États, grands mensonges, grands dénis. C’est bien cela : de l’écœurement gastrique. Mais tire-t-on sur une ambulance ? Aux brancardiers de soupeser à chaque manche petits et grands renoncements.

Or, voilà que l’on remet ça ! Une louche d’ordre moral et de bonne conscience. Corrida, halte-là ! Il faudrait aussi, ô la belle et noble cause de la gauche gnangnan, abolir la prostitution…

Ah, ce que Roger en aurait rigolé !... Tenez, ce qu’il écrivait sur les prostituées 1 : « (…) ni possédées, ni possédantes/les seules amours qui échappent à la dialectique du maître et de l’esclave (…) » Et puis, aussitôt, comme une relation de cause à effet, le texte d’une virulente et turgescente beauté, La jeune fille couverte de bittes, qui court sur les trois pages suivantes 2… Et au cœur même de ce texte, d’une saine, soyeuse et lucide crudité, cet avertissement, qui vaut maxime, stipulé en italiques : « Il n’est pas impossible d’énumérer les plaisirs. Il serait mieux d’en trouver la loi, ce qui permettrait de les reproduire. »

Et ce sera donc reparti !... comme en quarante...

Et de nouveau, c’est le vêtement qui fera symptôme, et sous le vêtement, l’iniquité de la religion, et sa haine, carnassière, sa haine de diamant dirait notre ami René Ballet, une haine-panique de la chair et de la peau.

*

Novembre 1971. J’ai vingt ans. Un mois plus tard, je m’apprête à partir à l’armée. Voici ce que je lis dans Les Lettres françaises 3. « Pour la jupe, maintenant que grâce aux collants la gainant jusqu’à la ceinture la femme ne craint plus aucune envolée, elle adoptera sur sa moto soit la jupe mi-genou fendue et zippée, la jupe plissée en gabardine de laine ou le minikilt en étamine de laine imprimée. À moins qu’elle ne choisisse une jupe-culotte s’apparentant au bermuda, style “armée des Indes”, ou aux culottes anglaises ou aux shorts longs. »

Imaginera-t-on jamais ce que notre société marchande aura créé, puis aussitôt défait ? Infinie variété des vêtements ; infinie diversité des coupes et des styles…

1971. Ma copine d’alors, M***, se fait interpeller par la police pour avoir distribué à la porte d’un lycée, au printemps de l’année, le tract sur la sexualité du Dr Jean Carpentier (né en 1935, et alors médecin à Corbeil), intitulé Apprenons à faire l’amour, qu’il avait rédigé et lui valut d’être condamné par la justice pour « outrage aux bonnes mœurs ».

1971, comme par hasard (tout va se dégrader, l’année suivante, 1972, badaboum, la « crise », son charroi de guillemets), pour Léo Ferré « (…) La femme en collant peut partir à la guerre, comme au Moyen Âge... (…) » Le collant-carcan règne en maître ; le chanteur s’insurge : « Ni Dieu, ni collants ! »

Et sitôt, cri du cœur, cri du corps ! : « (…) C’est vraiment dégueulasse la moralité publique. (…) »

Il faut appeler un chat un chat et des infamies la morale barbare, misogyne des islamistes – mais barbarie et mépris de la femme vont de pair avec toute religion, quelle qu’elle soit –, tout comme l’infecte et rance moraline bourgeoise.

*

Mais, tiens, justement… Comment est vêtue Lucie, dans La Fête ? Comment est vêtue Frédérique (La Truite) ? Comment sera vêtue Michèle, dans un scénario inédit, Chambre obscure ? Lucie porte un cashmere anglais. « J’aime le cashmere. Le mois dernier, j’ai dépensé la moitié de mon salaire à acheter des cashmeres. » Au bowling du Point-du-Jour, le lecteur la découvre « en jupe de toile avec pli creux sur le ventre et pull de teinte unie » ; elle n’est pas maquillée. On la retrouvera, finaude, dans le récit de Saint-Genis « dans son imperméable, avec sa petite valise de carton bouilli ». L’intérêt de Chambre obscure, ce projet de scénario datant de 1962 et publié dans Les Cahiers Roger Vailland n° 7, réside surtout dans le personnage de Michèle qui est « une fille moderne, des années twist », que l’auteur présente plus précisément comme « une sauvage, une bohémienne qui gigote en mini-jupe ». (La Lucie de La Fête s’est affranchie, Michèle est le parfait trait d’union entre La Fête et La Truite.)

Montrez votre peau, montrez votre chair. Ils en ont peur. Déloquez-vous ! Tous à poil ! Affranchissez-vous des religions, de tous les communautarismes, de toutes les chapelles politiciennes… Sinon ça finira à Sigmaringen-les-Quatre-Minarets ou dans les rafles et les fourgons de l’armée des cons… Ça finira, vieilles loques, à l’île de Ré…

Roger Vailland, Marc Garanger me le répétait cet été, ressassait la phrase suivante, à la fin de sa vie :

« Nous sommes cernés par les cons ! »

Domrémy fa sol…Vive l’hédonicité conquérante et victorieuse !...

Songez à Paul Gauguin, un peintre qu’affectionnait particulièrement Roger, et à son ultime case, aux Marquises, qu’il avait symptomatiquement appelée sa « Maison du jouir ». Les deux panneaux du soubassement, en bois, portaient ces deux injonctions, qu’il y avait sculptées : « Soyez mystérieuses » et « Soyez amoureuses et vous serez heureuses ».

À toutes choses privilégier l’amour.

Aimez ! Jouissez sans entraves !

Alain (Georges) Leduc,
prix Roger-Vailland 1991
pour Les Chevaliers de Rocourt (roman).
[Paris, 12 octobre 2012.]

1. In N’aimer que ce qui n’a pas de prix, Monaco, Éditions du Rocher, 1995, p. 174.

2. Ibid. p. 175 à 177.

3. Sous la plume d’Hélène Cingria. Numéro du 24 novembre 1971, p. 24.

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