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Dieu, Vailland et Martin-Chauffier

Mis en ligne le 17/11/2007

"Je ne cherche pas Dieu" - La controverse avec Louis-Martin Chauffier

Parution annoncée pour fin novembre 2007 :

"Je ne cherche pas Dieu" - La controverse avec Louis-Martin Chauffier

Texte établi et édité par Alain (Georges) Leduc

Collection Cahiers Roger Vailland

Editions Le Temps des Cerises

Prix 7 €


COMMENTAIRE

« Je ne cherche pas Dieu »

Controverse entre Louis Martin-Chauffier et Roger Vailland, choix des textes et présentation d’Alain (Georges) Leduc.

Il y a des textes qui ne prennent pas une ride, qui traversent le temps sans jamais perdre de leur acuité, qui illustrent si bien l’actualité que l’on en reste pantois. Ainsi en est-il de cet échange entre Roger Vailland et Louis Martin-Chauffier au sortir de la dernière guerre, une de ces époques où la controverse, la dispute 1 étaient encore possibles ; de ces joutes intellectuelles qui témoignaient d’un certain « esprit français ». Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, Vailland vient de publier son premier roman Drôle de jeu, (qui a obtenu le prix Interallié) et travaille au journal communiste Action ; Martin-Chauffier y collabore également. Les époques passent et si l’on sait encore qui est Roger Vailland, on a quelque peu oublié qui pouvait être Louis Martin-Chauffier. Alain (Georges) Leduc nous rappelle donc en quelques lignes qui fut ce personnage étonnant.

Antifasciste, catholique rebelle, résistant, arrêté par la Gestapo en 1943, déporté, ses écrits contre le régime qui se met en place et notamment son réquisitoire contre Laval, publié en 1936 dans le journal Vendredi 2, sont d’une implacable lucidité. Cet homme a la foi chevillée au corps, et pour lui un « athée ne peut être qu’un égaré cherchant Dieu », comme l’écrit Leduc. Le contraire de Vailland, libertin qui s’affranchit d’abord de Dieu, puis encore plus simplement homme sans Dieu. Deux visions du monde qui s’affrontent. La controverse ne pouvait qu’être intéressante, elle ne peut être que d’actualité tant ce thème hante, d’une manière ou d’une autre, la société dans laquelle nous vivons. C’est Martin-Chauffier qui lance les premières flèches en décembre 1945 dans Libération  3, dans un article intitulé «  Romancier et philosophe issu du journalisme ». Il y décrit, dès le début, un Vailland qui aime la vie, qui en profite (« ce garçon maigre qui va, le nez en l’air, un petit sourire au coin des lèvres, ne flaire pas le vent, il flaire la vie ».). Entre les lignes, une déclaration d’amitié que Roger saura d’ailleurs reconnaître dans sa réponse, quelques mois plus tard. Et c’est sans aucun doute cette amitié qui permet aux deux hommes de tout se dire. « Vailland est un individualiste, un peu anarchiste, fort balancé de nature (...), iconoclaste par amour caché d’un Dieu dont il redoute à la fois la rencontre et désire l’approche », écrit Martin-Chauffier. Roger Vailland a dû bondir à ces mots, ils ont peut être motivé, à eux seuls, l’article qui sera publié le 28 décembre 1945 dans Action : « S’il est un problème qui me soit physiologiquement étranger, c’est bien, me semble-t-il, le problème religieux. Voyons, répondez-moi : ai-je bien lu ? ou suis-je devenu fou ? », écrit-il dès les premières lignes, avec détermination et non sans un certain cynisme 4. Vailland fait appel à son esprit critique pour chercher la cause de cette « appréciation si singulière » de lui-même que venait de faire son ami. Les éléments de réponse sont alors cinglants, tout en restant courtois mais claquent comme autant d’évidences.

Quand Vailland écrit par exemple « Martin-Chauffier est catholique. », le point de ponctuation sonne telle une porte qui se ferme, définitivement sur une quelconque possibilité de dialogue. Confirmation quelques lignes plus loin : « La vérité est qu’on ne peut pas discuter avec un catholique. » La discussion suppose l’acceptation d’un code qui se confond pour l’essentiel avec la raison humaine et les principes de la logique ; mais le catholique ne reconnaît pas la raison et n’a aucune logique : « La Foi a ses raisons que la Raison ne connaît pas. » Les mots prononcés sont durs, ne laissent aucune place à une négociation d’aucune sorte ; on assiste à un dialogue de sourds.

Un « rationaliste furieux »

Il apparaît clairement que pour Roger Vailland la religion, le catholicisme en particulier, relève d’un comportement primaire de l’homme, d’un obscurantisme que la science a fait reculer ; mais plus que reculer au bout du compte : en expliquant le mystère des origines, le recul s’est transformé en totale disparition. Et Vailland de continuer sur un ton ironique en se demandant : « Qu’en 1945, un homme de bon sens tolère qu’on enseigne le catéchisme à son fils et que ce soit moi qui passe pour un fanatique parce que je m’en étonne, voilà bien de quoi me plonger dans la stupéfaction. » Un peu à l’image de Montaigne et de La Boétie, les deux amis se livrent à une bataille sur le mode du « parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Roger sacrifie alors son amitié sur l’autel de la raison, « estimant qu’un esprit de qualité ne peut pas concevoir des pensées absurdes », et que donc il fait erreur soit « sur l’absurdité de la pensée ou sur la qualité de l’esprit ». Il choisit la seconde solution.

Galatée est une Néréide, jeune et jolie. Le cyclope Polyphème en tombe amoureux fou. Mais la Néréide le raille et lui lance des pierres alors qu’il mène son troupeau de brebis. Polyphème se lance à la poursuite de Galatée. Ne pouvant la rattraper, il se met à pleurer. Un jour, il la surprend avec le bel Acis. Pris d’une rage folle, il écrase le prince sous un rocher et ce dernier se transforme en fleuve. Que vient donc faire ce morceau de mythologie grecque au milieu de la controverse ? C’est pourtant en titrant « La poursuite de Galatée » que Martin-Chauffier use de son droit de réponse dans Action 5.

Le dialogue de sourds continue alors, l’homme écrivant que Vailland n’entend pas ce qu’on lui dit, qu’il est un « rationaliste furieux » (jolie formule) et qu’il est en effet « fort balancé de nature », c’est-à-dire oscillant entre le goût de l’insoumission et le besoin d’une certitude. Il lance alors une phrase clé : « Il n’est pas facile d’être à la fois individualiste forcené de nature et marxiste d’esprit. » Car oui, le « dieu » dont parlait Martin-Chauffier, c’est bel et bien le marxisme, et l’on soupçonne fort Vailland d’avoir fait semblant de ne pas comprendre…, le marxisme qui ressemble à « l’inquiétude religieuse », poursuit Martin-Chauffier. Et lui aussi de prononcer des phrases qui sonnent définitivement : « Mais ce dialogue, je le poursuivrai avec ceux qui ont atteint ce stade où la pensée n’est plus en quête : je veux dire les communistes. Ici, l’échange est possible, car les positions sont nettes. Nous savons, nous posons d’entrée sur quoi nous ne sommes pas d’accord : c’est bien simple, sur l’essentiel. »

Voilà. Les deux hommes s’étaient tout dit, ou presque et en tout cas pour l’instant. Car cela ne faisait nul doute que ces mots en appelaient d’autres, la discussion n’était pas close. Alain (Georges) Leduc accompagne les textes publiés de notices détaillées, resituant le contexte ; l’édition présente aussi certains autres écrits de Martin-Chauffier comme celui du réquisitoire de Laval. L’ensemble constituant un recueil qu’il est urgent de (re)lire au vu d’une actualité récente (et présente).

Olivier Onic

1. Sur le sens de ce mot, Alain (G.) Leduc explique très bien que la dispute « relève du domaine de l’activité intellectuelle et repose sur un échange d’arguments contradictoires sur un sujet donné ». Et il en donne un exemple célèbre : la controverse de Valladolid en 1550, dont le sujet était de trancher sur le fait que les indiens d’Amérique étaient oui ou non des créatures de Dieu, c’est-à-dire s’ils appartenaient à l’espèce humaine.

2. Article repris dans Les Lettres Françaises du 6 octobre 1945 ; Laval sera fusillé le 15 octobre.

3. Précisément le 18 décembre.

4. Vailland aurait en effet demandé à quelques amis « quel geste ? quel acte manqué ? quel bredouillis ?... pouvait laisser supposer en lui l’amour de Dieu ou de n’importe quel dieu. »

5. Article daté du 8 février 1946.

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