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PAUVRE GRÈCE

Mis en ligne le 06/11/2011

BERLIN, le 21 octobre 2011. Le patron de la deuxième banque allemande, la Commerzbank, Martin Blessing, appelle Athènes à se déclarer en défaut de paiement.

Selon le banquier, l’assurant au quotidien Bild 1 , les précédents accords sont désormais « obsolètes ». « À mon sens cela ne marchera pas de manière volontaire », a-t-il argumenté, ajoutant : « Il faut dire clairement : les États ont le choix entre deux possibilités, soit ils paient leurs dettes comme prévu, soit ils se déclarent en faillite ».

Pauvre Grèce !, de nouveau à genoux, comme elle le fut sous le joug romain, ottoman, puis britannique !... Elle subit depuis début 2010 l’empilement des plans de rigueur ; les manifestations y sont endémiques ; les jeunes fuient un pays qu’ils jugent sans avenir : à chaque jour suffit sa peine. Depuis le début de la crise en 2009, le nombre de personnes qui se sont donné la mort a doublé en Grèce, selon les chiffres du ministère de la Santé, repris par le Wall Street Journal.

Ce printemps et cet été 2 , j’ai pu remontrer à Hordain (Nord) en tant que commissaire général d’exposition, grâce à l’Association Escaut/Acier, animée par Patrick Soloch et soutenue par la Fondation Eiffage, qui en a financé le catalogue, les œuvres du sculpteur grec Costa Coulentianos.

Un jeu qui s’est joué à trois amis, dans cette ancienne petite commune minière, de nouveau touchée par la crise, celle de la sidérurgie. Trois amis au sens que le mot « ami » prit pour Montaigne et La Boétie, un lien pour Montaigne sans exemple précédemment connu, indicible, sacré et donc nouveau et universel, et pour La Boétie une relation que ne connaîtrait jamais le tyran, qu’il opposait à l’appétit du pouvoir, car gratuite, sans obligation, et procurant un bien inestimable.

Un écrivain, un photographe, un sculpteur.

L’écrivain, c’est Roger Vailland (1907-1965), le « libertin au regard froid », fasciné par Laclos et Stendhal, dont nous défendons ici et la mémoire, et le travail.

Puis un photographe, Marc Garanger (né en 1935), qui reçut en 1966 le prestigieux Prix Niépce. Pendant la Guerre d’Algérie, au cours de son service militaire, Marc ne cessa de photographier. Il en revint avec plus de deux mille portraits de femmes algériennes, originellement destinés à des photographies d’identité ordonnées par les militaires, mais qu’il avait soigneusement recadrées. En 1964, il réalisa un reportage sur les funérailles de Palmiro Togliatti à Rome avec Roger Vailland. Depuis, il a sillonné le monde pour des magazines ou ses éditeurs, ses reportages l’amenant toujours plus à l’Est, jusqu’en Yakoutie, dans le Grand Nord Sibérien. Puis récemment au Cambodge.

Et enfin un sculpteur, Costa Coulentianos (1918-1995), qui fut résistant contre le nazisme durant la Seconde Guerre mondiale et arriva à Paris en 1945, doté d’une bourse du gouvernement français. Vailland alla le trouver dans son atelier à Paris, boulevard Saint-Jacques, après avoir vu son travail à la Galerie de France. Dès le début, il y eut une très grande intimité entre eux. Ils passaient des soirées entières ensemble, buvant sec (whisky) et fumant, et lorsque Costa fit sa première exposition personnelle, en 1962, ce fut tout logiquement Vailland qui rédigea la préface du catalogue.

Trois amis, qu’un voyage assez symptomatique eu égard à la sculpture réunit une ultime fois en Grèce en janvier 1964. Un périple organisé à l’initiative de Costa Coulentianos, rassemblant celui-ci et son épouse américaine Joy, Roger Vailland et Élisabeth, Marc Garanger et sa femme Janine. Ils partirent à deux voitures, la 2CV des Garanger et la fourgonnette 2CV du sculpteur, les Vailland les rejoignant en avion.

Tout cela n’allant par sans retour aux racines, mais aussi, avec force ludicité !, aux fondements mêmes de la sculpture :

« On a traversé toute la Grèce comme ça, ensemble, on est allés jusqu’à Delphes », racontait Marc Garanger lors de la célébration – en septembre 1995 à Bourg-en-Bresse – du trentième anniversaire de la disparition de l’écrivain. 3 « Vailland s’est pointé dans le théâtre, à Delphes, et il s’est mis à déclamer, c’était un spectacle unique, c’était quelque chose de fou. On a même fait une image que personne ne connaît. Élisabeth a dit “On va reconstituer le fronton du Parthénon.” Sur un muret, Roger était au milieu, Costa derrière et puis les deux femmes couchées de chaque côté, on a reconstitué le fronton du Parthénon. »

*

Or ce sont désormais d’immenses banderoles clamant le dégout du libéralisme qui s’épandent régulièrement des flancs de l’Acropole. L’Europe, pour oublier l’apport prépondérant de la Grèce à sa culture, durant l’Antiquité, l’époque byzantine et depuis la Renaissance et l’époque moderne, serait-elle amnésique ? Où figure l’aide des Britanniques, par exemple, bien oublieux de leur passé, de leurs responsabilités, dans la crise actuelle ? Écoutons un Anglais, justement, et pas des moindres, Lord Byron (1788-1824), qui donna pour la liberté hellénique sa vie à Missolonghi :

« (…) Plongé dans mes méditations, je cherchais, à l’aide de ces débris du naufrage de la Grèce, à ranimer les souvenirs de sa race vaillante, quand soudain une forme gigantesque s’avança devant moi, et Pallas m’aborda dans son temple. » 4

Vient ensuite le discours de Pallas Athéna, dans lequel elle vilipende les pillages commis à l’Acropole par Elgin et sa clique.

Jeux de pirouettes, ultimes tergiversations : le feuilleton de ces derniers jours aura été sinistre. Nul à Athènes n’a la certitude, à l’heure où j’écris ces lignes, de ce dont demain sera fait. Sortie de la Grèce de la zone euro ? son imminente banqueroute ?

La Grèce, souhaitons-le lui, mais souhaitons-le aussi au Portugal, à l’Italie, deux autres grands pays à l’immense passé qui furent également chers à Roger Vailland, échappera-t-elle à la logique du « Toujours plus ! » ?

On ne peut indument laisser ce, ces pays, ce, ces peuples dans la Trappe à Phynances.

Il faut les tirer de l’horreur économique, dont Vailland, dans son dernier roman, La Truite (1964), brossait déjà les mécanismes et anticipait avec prémonition les effets.

L’oikia, en grec, c’est la manière dont on tient sa maison. L’oikonomikon signifie, mot à mot, « la loi qui doit régir la maison », la loi qui veut que chaque chose soit rangée à la place idoine.

Que l’Europe prenne donc ses responsabilités.

Alain (Georges) Leduc,
prix Roger-Vailland 1991
pour Les Chevaliers de Rocourt (roman).
[Paris, 6 novembre 2011.]

1. Repris dans L’Express, Paris, le 21 octobre.

2. Catalogue : http://www.decitre.fr/livres/Escaut-Rives-derives.aspx/9782757204702 Voir également, sur Costa Coulentianos, mes Brèves de sculpture : http://www.decitre.fr/livres/Breves-de-Sculpture.aspx/9782916650159

3. Cahiers Roger-Vailland, n°4, p 71.

4. Lord Byron, La Malédiction de Minerve (1828, posthume).

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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