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Pierre Buraglio et Roger Vailland

Regards croisés sur le réel

Mis en ligne le 20/11/2008

Marc Le Monnier a lu les Ecrits (s’étendant sur la période 1962-2007...) du peintre Pierre Buraglio.

Pierre Buraglio et Roger Vailland : Regards croisés sur le réel.

Les Écrits 1 de Pierre Buraglio ont de commun avec les Écrits intimes de Roger Vailland d’être un objet, fragmenté, dont l’éclat réside dans le plaisir d’y lire une pensée qui chemine, se forme et se fait. De 1962 à 2007, la silhouette du peintre Pierre Buraglio se dessine à la lecture de ses entretiens ou articles, de ses notes ébauchées comme dans un carnet de croquis. Pour lui, « la pratique du carnet [ …] maintient l’individu "dans l’intimité de son arbitraire", et lui permet de résister au grégarisme. Le carnet : expression de liberté ».

Pierre Buraglio livre donc sa liberté et celle-ci s’ouvre ici en 1962, date à laquelle il assiste au « Procès à Soulages », organisé par la revue Clarté, et où il rencontre Roger Vailland. Se noue alors une amitié brève dont l’impression est suffisamment forte pour qu’il en relate le souvenir en 2005 dans un article proposé (non publié) aux Lettres françaises.

Cet ouvrage s’ouvre également par une dédicace que Pierre Buraglio adresse à son professeur de Lettres de seconde et par une photo de classe où l’adolescent laisse transparaître un visage laconique et un regard profond dans lequel on a déjà envie d’y voir le regard du peintre. C’est encore un lien, intime et ténu, avec Roger Vailland. Celui-ci conserva un merveilleux souvenir de ses six années passées au lycée, et de son professeur de philosophie, qui lui permit d’apprendre à aiguiser son regard froid pour se tenir à bonne distance de toutes choses. Pour eux, nous pourrions dire que la liberté de l’artiste et de son regard sur le réel s’initie donc par la rencontre avec un maître et qu’il ne peut y avoir de compréhension du monde sans l’apprentissage d’un savoir préalable. Cela peut permettre d’une part d’éclairer la dimension pédagogique de leur œuvre qui est un regard porté sur le monde, tout en étant un questionnement sur leur pratique artistique, et de revendiquer un goût commun pour le savoir. Un artiste : un homme de qualité, c’est-à-dire un homme de plaisir, de rigueur, de culture !

Il est impossible, bien sûr, de résumer ce livre qui est un assemblage de différents textes, mais le lecteur pourra « piocher » des éléments utiles à sa réflexion, en suivant celle du peintre – au cours de cinquante années, celles qui nous séparent à peu près de Vailland – au travers de ses rencontres, où l’amitié et les convictions sont souvent liées.

Nous avons tout d’abord retenu la conviction d’une peinture reliée à l’Histoire, édifiée sur les ruines de la peinture, seule forme possible d’engagement et de résistance dans le présent ; la conviction d’un art conçu comme une tension, non pas grossièrement dualiste, mais dans une articulation fine, deleuzienne ; la conviction du choix d’un support qui permette de « se taire – se taire : pour faire parler. » – l’écriture de Roger Vailland sera, quant à elle, extrêmement concise, sans superflu.

La démarche artistique de Pierre Buraglio peut s’illustrer par deux de ses propos : Il faut opposer la résistance. La première étant de REGARDER ; de rester sourd aux discours – ainsi d’essayer d’échapper aux « clichés mensongers ». Un certain nombre de principes que je continue de suivre : la frontalité, « faire surface », venir vers le regard et non que le regard rentre dedans.

C’est une démarche de résistance et aussi de revendication, celle d’une indépendance de la politique culturelle à l’égard de l’économie de marché pour que l’art puisse être utile au « vivre ensemble ». Pierre Buraglio rappelle d’ailleurs à ce propos l’utilité de relire Le surréalisme contre la révolution de Roger Vailland pour comprendre en quoi le Manifeste du surréalisme peut être symptomatique d’artistes coupés avec le réel.

Toutefois, les convictions de Pierre Buraglio ne sont jamais une adhésion à un système de pensée au service de son art : « L’adhérence plutôt que l’adhésion », dit-il, rappelant le danger d’un engagement idéologique total à une cause, comme Roger Vailland en fit douloureusement l’expérience en 1956. Ce qui lie la peinture de Buraglio et l’écriture de Vailland, c’est que le regard du spectateur ou du lecteur ne décèle jamais d’émotion, mais peut y voir surtout la contradiction consubstantielle à la vie. En héritier de Diderot et de l’esprit des Lumières, Pierre Buraglio écrit : « La contradiction jamais résolue. On sera toujours […] dans l’effort vers la ressemblance et la dissemblance… ». Roger Vailland l’exprime autrement en affirmant qu’il « aime par-dessus tout la contradiction, car c’est la vie même ». La contradiction est un apprentissage qui peut s’acquérir, comme le fameux paradoxe du comédien, par la distance que l’on a vis-à-vis de soi-même, par le regard froid que le libertin Roger Vailland pose sur ses passions. Pierre Buraglio a aussi cette démarche dans sa pratique des Dessins d’après... où la confrontation avec l’œuvre des autres est une bonne démarche pour trouver une bonne distance vis-à-vis de soi-même.

Mais laissons plutôt parler Pierre Buraglio, avant que vous n’alliez le lire entièrement, quand il propose une définition de l’artiste :

L’artiste comme l’enfant fait des hypothèses sur le code de sa langue. Il essaie, tâtonne, essaie, entrevoit, puis s’engage ou recule, ou bien attend…attend, diffère. L’artiste agit avec / par tout son corps. Corps d’athlète ou contrefait, Pasolini ou Toulouse-Lautrec, il opère dans sa proximité tracée en filigrane dès la petite enfance ; dans « l’intimité de son arbitraire… » (Paul Valéry), constituée de mille détails et facettes.

L’artiste est sans aucun doute celui qui refuse de tuer l’enfant qui est en lui, l’enfant qui a fait l’adulte qu’il est devenu, et une œuvre ne peut en effet être dissociée du corps, du visage, faits, aurait dit Vailland, de son créateur. S’il l’on devait trouver une image commune à Pierre Buraglio et à Roger Vailland, ce serait celle de la seyance. Cette image m’a été révélée, par hasard, un dimanche après-midi du mois d’août 2008. Assis à la terrasse d’un café de Belleville, vacant de toute occupation, je fus le spectateur anonyme d’un « tableau parisien » : mon regard se portait sur les quelques passants qui flânaient, et, frappé par la seyance d’un promeneur, je reconnus alors l’homme, l’artiste devrais-je dire, Pierre Buraglio.

La seyance comme forme de résistance à l’outrance médiatique des artistes d’aujourd’hui, c’est que nous aimerions revendiquer en vous proposant de découvrir l’œuvre et la pensée de Pierre Buraglio.

Marc Le Monnier

1. Pierre Buraglio, Écrits entre 1962 et 2007, coll. « Écrits d’artistes », Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, 2007

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