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Plutarque à la taverne

Mis en ligne le 21/02/2008

Plutarque à la taverne : les brèves rencontres de Vailland avec la Grèce

Roger Vailland, journaliste, puis écrivain ‘professionnel’, a beaucoup voyagé : en Europe, en Asie, en Afrique. Pour réaliser des reportages, pour faire des livres, pour rencontrer d’autres réalités, d’autres mondes. A travers ses déplacements, certains pays sont entrés dans sa mythologie personnelle avec une charge symbolique particulière. C’est le cas notamment de la Tchécoslovaquie, où il séjourne à l’été 1927, âgé de vingt ans à peine ; c’est un de ses premiers grands voyages ; il y teste son indépendance. Il y reviendra en d’autres saisons : « Prague initie donc Vailland à la Révolution, après l’avoir initié à la maturité. » 1 Un autre de ses pays de prédilection sera l’Italie, goût renforcé par les nombreux liens d’amitié qu’il y noue après la rencontre avec sa deuxième épouse, l’Italienne Elisabeth Naldi.

Dans la courte liste de ces pays aimés ou préférés, la Grèce n’occupe pas une place de premier plan. Vailland n’y a fait qu’un seul voyage, au début de 1964 2 ; et ce sera en fait son dernier grand voyage, quelque seize mois avant sa mort. Néanmoins, l’univers grec aura eu pour lui une importance significative. Il s’agit d’une part de celui de la Grèce antique qui, à travers son bien-aimé Plutarque 3, a contribué à former les idées constituant la base de sa « morale » de l’homme et de la vie en société : et cela, dès sa prime jeunesse, puisqu’il fait remonter ses premières lectures du « sage de Chéronée » à l’âge de onze ans. A l’autre bout de son existence, la Grèce moderne lui a été ouverte par la rencontre, en 1961, avec le sculpteur grec Costas Coulentianos, dont l’amitié lui sera fidèle jusqu’à la fin de sa vie ; la familiarité de Vailland avec le travail de cet artiste lui donnera l’occasion à la fois de développer sa réflexion sur les arts plastiques et de s’exercer lui-même à la gravure.

Le souvenir de la Grèce antique

a) humanités classiques et lectures personnelles

A l’époque où Roger Vailland fait ses études secondaires, c’est-à-dire dans les années suivant immédiatement la Première Guerre Mondiale, et pour un garçon issu comme lui d’une famille petite-bourgeoise, il va de soi que l’on « fait ses humanités » et que le programme scolaire comprend l’apprentissage du latin et du grec ancien. Et bien entendu, l’étude des auteurs classiques de la littérature française. Naturellement, c’est là un patrimoine que le jeune Vailland aura en commun avec bien d’autres écrivains de son temps, passés par le même type d’éducation ; mais chez lui, de manière caractéristique, la marque durable laissée par cette formation littéraire va se cristalliser sur quelques auteurs emblématiques dont la mention reviendra de manière récurrente dans son œuvre par la suite : Plutarque pour les Anciens grecs, Corneille et Shakespeare.

Bien qu’il fustige, dans Drôle de jeu, le « respect systématique et un peu irritant des jeunes communistes pour la culture des siècles passés » 4 , il n’est pas lui-même exempt de cet excès d’admiration. Un texte qui figure dans les Écrits intimes 5 vient également éclairer son point de vue : il s’agit d’un projet de lettre ouverte au Ministre de l’Éducation Nationale, en 1940 :

« Je conserve, Monsieur le Ministre, un merveilleux souvenir des six années que j’ai passées au lycée de Reims, de 1919 à 1925. J’ai eu la chance d’avoir des maîtres qui possédaient encore le véritable esprit de l’enseignement secondaire, des professeurs de latin qui nous apprenaient à chercher patiemment le mot qui traduit exactement la pensée, de chimie qui ne nous apprenaient pas tant des formules qu’à considérer certains phénomènes sous l’angle particulier de la méthode scientifique, de mathématiques qui s’efforçaient surtout à former notre jugement à cette rectitude qu’implique le passage d’un théorème à un autre. Ainsi nous formait-on l’esprit critique. »

La conclusion rattrape ce que l’éloge peut avoir d’excessivement académique…

Quant à ceux qu’il proclamera toujours comme ses écrivains favoris, il est peu probable (à l’exception de Stendhal) que leur lecture ait été à l’origine scolaire : Laclos, Sade ou Retz n’étaient certainement pas en odeur de sainteté au lycée de Reims au début des années 1920. Mais ceci est une autre histoire.

Parallèlement aux auteurs ainsi découverts, l’adolescent Vailland partage certaines lectures avec son père, ainsi que le rappelle Yves Courrière 6 : « C’est également à cette époque 7 que Georges Vailland, heureux de l’exceptionnelle maturité d’un fils dont il avait été si longtemps privé, l’initia aux mathématiques dont Roger avait le goût inné, et lui transmit son amour des grands auteurs classiques. Le soir, à la veillée, Georges et Roger se relayaient pour lire à haute voix la Vie des hommes illustres de Plutarque ou l’Anabase de Xénophon avec lesquels alternaient Corneille, Shakespeare et la mythologie. (…) ‘A onze ans, écrira-t-il en se rajeunissant par vantardise car à l’époque il en avait bientôt treize, je n’ignorais plus rien des jeux terribles et frivoles des derniers fils de la République romaine.’ » 8 Il se souviendra sans doute de ces ‘jeux frivoles’ en faisant dire à Alexandre (le père de Léone dans La Fête) : « Antoine, César, Octave, Brutus, leurs sœurs, leurs épouses, étaient les enfants terribles de la bourgeoisie romaine, à l’apogée de sa puissance ; ils occupaient leurs loisirs à dilapider les fortunes de leurs parents, d’immenses fortunes, ils étaient tous fils de Rockefeller. Ils jouaient aussi leur vie, seule action piquante, quand la fortune des parents est inépuisable. Comme ces jeunes Américains qui se divertissent à précipiter leurs voitures du haut d’une falaise (…) » 9.

En ce qui concerne Xénophon, on le retrouvera au dernier chapitre de Drôle de jeu, ultime lecture du protagoniste qui tente ainsi de se convaincre de la solidarité avec ses compagnons de lutte. Quant à Plutarque, Roger Vailland le lisait déjà l’âge de dix ans. A l’été 1917, en effet, les enfants Vailland séjournent avec leur grand-mère maternelle Marie-Louise Morel (surnommée Mémé-Gâteau) à Villejust (Montlhéry), dans la vallée de Chevreuse, chez une vieille dame, Mme Bigarel, dont la maison s’appelle Le Pavillon. « C’est au Pavillon, écrit Courrière 10 , qu’il reçut le fameux Plutarque qu’il évoquera fréquemment dans ses écrits mais dont on peut douter qu’à moins de dix ans, malgré une étonnante précocité d’esprit, il l’ait choisi comme livre de chevet ! ‘L’été, il faisait frais sous les lauriers. C’était dans cette ombre noire, à forte odeur, que je lisais les livres que me prêtait la vieille dame : Corneille, l’Histoire de la Révolution de Thiers, la Vie des hommes illustres de Plutarque, une mythologie très savante dans le style allemand, par un auteur dont j’ai oublié le nom, dans de gros in-octavo reliés plein cuir.’ » Peu importe que, comme Courrière tient plusieurs fois à le souligner, le volume de Plutarque ait été en fait offert au jeune Roger par sa grand-mère et non prêté par la « vieille dame », personnage qui avec le temps prendra des dimensions mythiques dans le souvenir : « C’est la vieille dame qui m’avait donné à lire Plutarque, dans un gros in-octavo relié en cuir. J’ai pensé à la vieille dame, l’autre soir en rentrant de Moscou. (…) C’est la vieille dame qui m’a appris à vivre » 11, écrit Vailland en 1956.

b) le goût de Plutarque

Non seulement Vailland lit et relit Plutarque, non seulement le « gros in-octavo relié en cuir » le suit dans ses déménagements et ses bibliothèques successives, non seulement il y fait fréquemment allusion dans ses écrits théoriques (comme le Regard Froid) et dans les Écrits intimes, mais encore il en fait aussi la lecture de ses personnages de fiction, singulièrement ceux qui le représentent : Marat dans Drôle de Jeu, Duc dans La Fête.

Drôle de jeu, premier roman de Vailland, est fortement marqué par ces références récurrentes à l’univers de la Grèce antique, relayé par les auteurs classiques. C’est Marat disant à Rodrigue : « Enfin, nous nous trouvons dans une situation cornélienne : Rodrigue aime Chloé qui aime Caracalla qui aime… qui n’aime que sa patrie. Vous avez même choisi des noms de tragédie pour vous mettre dans l’ambiance… » 12 Caracalla est en effet le pseudonyme pris par le chef de réseau de Marat, tandis que son homme de main s’appelle Thucydide. Commentaire ironique de la traîtresse Mathilde : « J’ai déjà tout raconté dix fois à Alexandre, César, Mithridate, je ne sais plus lequel, vous choisissez tous des noms à coucher dehors… » 13 Mathilde à qui Chloé fait la leçon : « Vous voulez dire Caracalla, Caracalla avec deux L, ai-je dignement répondu. Notre chef a choisi ce nom parce que c’est celui d’un empereur romain qui a battu les Germains et mené les légions gauloises jusque sur le Danube. Tout le monde sait cela. » 14 Ce « tout le monde sait cela » est innocemment dit par Chloé, qui est d’origine bourgeoise et a dû faire les mêmes études que notre auteur… Comme Vailland, Marat apprécie l’histoire de Brutus, que Shakespeare a empruntée à Plutarque : « Ce qui me touche par excellence, c’est (…) encore Brutus tuant César : César m’aimait, je le pleure. Il avait de la chance, je m’en suis réjoui. Il fut courageux, je le respecte. Mais il voulait devenir tyran : je l’ai tué. » 15

En novembre 1945, alors que Vailland cherche un sujet pour en faire une pièce de théâtre – ce sera finalement Héloïse et Abélard – il écrit : « Un sujet historique. Antoine et Cléopâtre, mais Shakespeare (j’aime tellement, etc.) César, même objection. Brutus, ami et tueur de tyran – mais c’était un type du genre Combat, pisse-froid, etc., ni cynisme, ni humour. Lorenzaccio 2 (sic) : Racine ne se gênait pas pour si peu, mais le public a encore la superstition de l’originalité dans le sujet. » 16 L’enchaînement Brutus/Lorenzaccio lui vient tout naturellement : l’un comme l’autre auront été « ami et tueur de tyran ». « Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus… » 17, disait le Lorenzaccio de Musset pour s’exhorter à agir.

« Dès le fameux texte sur Staline [Vailland] mentionne, se référant à Shakespeare et à Plutarque, le personnage d’Antoine, dont il dira plus tard qu’il est son ‘personnage historique favori’ 18 (…) Antoine après Actium, c’est Bernis après Rossbach ; l’homme de qualité prouve celle-ci dans la ‘disgrâce’. Nous voici loin de ce ‘bonheur de César’ qu’enviait Milan ! Aussi bien César, homme de l’action et de la victoire, n’est-il plus considéré désormais que comme tyran, c’est-à-dire homme de qualité détruisant sa qualité par l’exercice du pouvoir (…) », écrit Michel Picard. 19 Ce n’est sans doute pas par hasard que Vailland donne le nom de Fulvie, dans La Loi, à la prostituée chargée par Matteo Brigante d’initier son fils Francesco : par la suite, elle dira au père : « Ton fils est une gonzesse… (…) Il est très docile. Tu as dû être très sévère avec lui. Il a pris de mauvaises habitudes. Ça lui plaît qu’on lui fasse la loi. » 20 Or que disait Plutarque dans son récit de la vie d’Antoine ? « Cléopâtre devait profiter par la suite des leçons de soumission aux femmes que Fulvia donna à Antoine : quand elle le rencontra, il était d’une docilité absolue, ayant été dressé dès l’origine à obéir aux femmes. » 21

Mais pourquoi une telle fixation ?

« Ce n’est pas ma faute si l’un des premiers livres que j’ai lus et qui m’a marqué pour toujours, c’est la Vie des Hommes illustres de Plutarque » 22, proteste Vailland comme si on l’accusait – de quoi, en fait ? Cette lecture n’est plus guère à la mode aujourd’hui, sans doute, et ne l’était pas davantage en 1956, lorsque Vailland écrivait ces lignes, dans un texte au sujet de la recherche du bonheur.

Plutarque a été traité diversement par la postérité. Alors qu’il avait bénéficié, de son vivant, d’une grande notoriété, on peut même dire popularité, il est curieux de noter qu’il n’a jamais été cité par ses contemporains : « Ni Tacite, ni Suétone, ni Épictète, ni Dion Chrysostome ne mentionnent son nom. Ce silence est plus sensible encore dans la correspondance de Pline qui pourtant a souvent les allures d’une gazette des arts et lettres », note Jean Sirinelli 23. Après la parution de la célèbre traduction d’Amyot (1559), Plutarque est très apprécié à la Renaissance, les humanistes se focalisant notamment sur le caractère encyclopédique de son œuvre. Montaigne en fait grand cas. « [La] traduction d’Amyot fut le ‘bréviaire’ de Montaigne, qui s’enthousiasma pour Plutarque et le cita continuellement dans les Essais, indique Robert Flacelière 24. Comparant les Opuscules du Chéronéen et les Épîtres de Sénèque, Montaigne écrit : ‘Leur instruction est de la cresme de la philosophie et présentée d’une simple façon et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant ; Sénèque, plus ondoyant et divers (…) Plutarque est libre partout. Sénèque est plein de pointes et saillies ; Plutarque, de choses. Celui-là vous eschauffe et vous esmeut ; cettuy-cy vous contente davantage et vous paye mieux. Il nous guide, l’autre nous pousse. »

Deux siècles plus tard, continue Flacelière, Jean-Jacques Rousseau « raconte dans les Confessions comme il s’éprit dans son enfance des héros de Plutarque : ‘Sans cesse occupé de Rome et d’Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même citoyen d’une république et fils d’un père dont l’amour de la patrie était la plus forte passion, je m’en enflammais à son exemple ; je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie… Un jour que je racontais à table l’aventure de Scaevola, on fut effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter son action’. (…) Ces lignes préfigurent l’enthousiasme des hommes de la Révolution pour Plutarque. Peu importe que le Chéronéen ait été pour son compte partisan du gouvernement monarchique ; les exploits des ‘républicains’ d’Athènes et de Rome, les grands souvenirs de Brutus et de Démosthène enflamment alors les esprits. ‘Il est la pâture des grandes âmes’, écrit Mme Rolland. » 25

Plutarque va ainsi devenir une source de modèles pour les acteurs de la Révolution française. Jean Sirinelli fait remarquer : « C’est pour nous une nouvelle lecture de Plutarque que cette lecture républicaine des Vies et l’on serait assez porté à penser que Jean-Jacques ne faisait que retrouver dans cet ouvrage ce que la tradition genevoise avait déposé dans son âme d’esprit civique, si l’on n’avait le témoignage concordant de Mme Roland. En 1793, dans les prisons de la République, attendant la mort, elle se rappelle ses premiers émois politiques : ‘Je lus ainsi [en 1763] le Plutarque de Dacier. Je goûtai ce dernier ouvrage plus qu’aucune chose que j’eusse encore vue. (…) C’est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendaient républicaine sans que je songeasse à le devenir’, et elle dit ailleurs : ‘Plutarque a été dès l’âge de neuf ans ma véritable patrie’. (…) De la lecture des Vies, elle tire des leçons de civisme et non pas d’un civisme purement pratique, mais d’un civisme plein de sentiment et même de passion pour la communauté et la chose publique. » 26

On ne s’étonnera donc pas trop de voir Plutarque et Brutus apparaître dans le livre que Roger Vailland écrit en 1936 avec le journaliste Raymond Manevy, Un homme du peuple sous la Révolution 27, récit historique évoquant la vie de Jean-Baptiste Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould qui, en reconnaissant Louis XVI en fuite, permit d’arrêter le roi sur la route de Varennes. Drouet y est décrit comme un campagnard, un rustique, un simple citoyen. Quand il prend la parole à la tribune de l’Assemblée, on voit que « Drouet était enfin l’homme qui ne parlait pas de l’Antiquité. Ceux qui n’avaient pas fait leurs classes chez les Jésuites pouvaient le comprendre. » 28 Toutefois, le maître de poste, devenu député de la Convention, acquiert quelque teinture de la culture antique en fréquentant Christine Moenck, une jeune fille qui a de saines lectures : « Quelquefois, elle accompagnait Drouet dans de longues promenades par les chemins creux. Elle lui racontait que, par amour de la Liberté, Brutus avait assassiné César, son père adoptif, ou elle exposait les principes de la Constitution que Lycurgue avait donnée aux Spartiates. » 29 Résultat, lorsque Drouet est amené à prononcer l’éloge funèbre de Marat (le vrai), « ses lectures de Plutarque lui avaient profité ; il sut, tout comme un autre, parler de ‘cyprès’, de ‘lauriers’ et de ‘mânes’. » 30

On sait que Napoléon, lui aussi, était grand lecteur de Plutarque. Mais par la suite, « au 19e siècle l’intérêt pour Plutarque évolue peu à peu, et il réunit désormais autour de son œuvre deux catégories de lecteurs : les uns, surtout de langue allemande, participent à la construction des ‘Sciences de l’Antiquité’ et lisent les Vies en philologues ; les autres, hommes politiques et intellectuels formés à la lecture des classiques, de Flaubert à Dumas (les héros de La San Felice sont tous des ‘hommes de Plutarque’, qui évoluent dans une Italie héritée de Tite-Live, Tacite et Suétone), de Tocqueville à Jaurès et Gramsci, tous voient en Plutarque un témoin des mouvements profonds, politiques, culturels et sociaux, qui ont animé les sociétés anciennes », écrit Pascal Payen 31

Avant même une approche politique, il est probable aussi que l’élève Vailland aura été sensible à Plutarque en raison de leur attrait commun pour la géométrie. Car ce goût qu’il partageait avec son père avait été également très vif chez le philosophe grec. « D’abord les mathématiques l’ont passionné à l’extrême et presque à l’excès : qu’il s’agisse de la géométrie, de l’arithmétique, de la musique ou encore de l’astronomie, Plutarque en a non seulement une connaissance poussée, mais paraît avoir songé à s’y adonner principalement », note Jean Sirinelli. Pour Plutarque, « la géométrie, par conséquent ‘mère et métropole des disciplines’, est le modèle de toute recherche scientifique. (…) En effet, la voie que constitue le raisonnement géométrique est le modèle de toute démarche scientifique qui se distingue de la démarche purement empirique. » 32 Une approche qui ne pouvait que séduire Vailland dans sa recherche de rigueur.

c) le moraliste et les grands hommes

Par la suite, il semble également certain que Vailland ait été attiré chez Plutarque par la figure du moraliste. Le « sage de Chéronée », comme on l’appelle, n’a pas produit de système philosophique qui lui fût propre ; comme après lui Montaigne, il butine ici et là les éléments de cette sagesse mesurée qui le caractérise. « La sagesse de Plutarque se veut platonicienne. Mais il s’agit d’un Platon fortement revu et corrigé de manière à devenir, comme le dit Montaigne, ‘doux et accommodable à la vie civile’ (Essais, II, X). A mi-chemin entre la vie contemplative du ‘pur’ philosophe et la vie active de l’homme engagé à fond dans la politique, Plutarque prêche en effet une sagesse à mesure d’homme », écrit Suzanne Saïd. Et c’est Montaigne encore qui estime que « Plutarque est avant tout ‘un philosophe qui nous apprend la vertu’ (Essais, II, XXXII) » 33. Jean Sirinelli nous dit que pour Plutarque, « la morale se présente comme un savoir-vivre, dans le sens où ce terme déborde du registre de la politesse pour empiéter sur le bien-vivre. » 34 La morale comme savoir-vivre, voilà qui ne pouvait que plaire à celui qui devait écrire en 1956 : « Dans le fond c’est cela ma morale : l’art de vivre. » 35 Et l’auteur du Peri Efthimias (traité sur la tranquillité de l’âme) ne pouvait que se rencontrer avec celui qui, dans La Fête, disserte sur les moyens d’arriver à l’équanimité.

Devenu (tardivement) un écrivain, un vrai, Vailland s’est toujours vu aussi comme un moraliste. C’est ce que rappelle René Ballet dans son avant-propos au numéro 17 des Cahiers Roger Vailland (juin 2002) intitulé « Quelle morale pour le 21e siècle ? » où il cite les Écrits intimes (note de Rome le 18 avril 1948) : « Essai pour un fondement de la morale de l’an 2000. Je suis essentiellement un moraliste ». Claude Roy ne s’y était pas trompé non plus : « C’est un homme tout entier, créateur et réfléchissant sur sa création, moraliste de son immoralité et immoraliste de sa morale, qui nous attend dans cette œuvre. » 36

Qu’est-ce qu’un moraliste, d’ailleurs, et en quoi Vailland peut-il être considéré comme tel ? La première apparition du terme de « moraliste » dans un dictionnaire français remonte au Furetière de 1690 : le moraliste y est défini comme « auteur qui écrit, qui traite de la morale » et la morale comme « doctrine des mœurs, science qui enseigne à conduire sa vie, ses actions » 37. Après en avoir défini les spécificités, en termes de matière, de forme et d’attitude, Louis van Delft donne du moraliste la définition suivante : « Nous appellerons moraliste l’écrivain qui traite des mœurs et/ou s’adonne à l’analyse, en ne s’interdisant pas de rappeler des normes ; qui adopte plus généralement pour forme soit le traité, soit le fragment ; dont l’attitude consiste à se maintenir avant tout à hauteur d’homme, du fait du vif intérêt qu’il porte au vécu. » 38 Il insiste d’autre part sur la brièveté du propos et sur la perspective adoptée par le moraliste : en surplomb ou en retrait, en tout cas à distance. Tout cela convient fort bien à notre Vailland.

L’exigence de morale, une morale qui n’est évidemment pas la morale courante et conformiste, celle à laquelle Vailland s’applique et qu’il fait rechercher à ses personnages, parcourt toute son œuvre. La grande figure du « souverain » est largement d’inspiration stoïcienne, comme le rappelle Michel Picard à propos de La Fête : « Duc, qui apprécie tant la Mort du Loup, est grand lecteur de Marc Aurèle et, comme son créateur auquel il ressemble tant, de Plutarque 39 : l’édification du nouveau mythe défensif, le Souverain, se fonde sur le stoïcisme. En mai 1958 40 , Vailland écrit : « Moi, j’édifierai la nouvelle philosophie stoïcienne ; cela peut bien s’achever sur un suicide (dans la joie)… » 41

Cette tentative se prête d’autant mieux à rejoindre Plutarque que Vailland s’est toujours montré extrêmement sensible au rôle des « grands hommes ». Il lui faut des héros, des modèles. Il s’inscrit ici dans la continuité d’une longue lignée de lecteurs du philosophe grec. Il serait difficile, note Jean Sirinelli, de parvenir à la définition d’un « personnage type » commun à toutes les biographies des Hommes illustres. Car, ajoute-t-il, « les ‘hommes de Plutarque’ ne vont exister que dans l’imagination des générations successives de lecteurs qui, frappés par cette galerie de portraits, leur trouvent une sorte de ressemblance, des traits communs qu’ils se sont amenés à mettre en avant bien que cette intention ne coïncide pas précisément avec celle de l’auteur. Tantôt on leur prête une force de caractère exceptionnelle, tantôt un dévouement tout particulier à leur cité, à l’État, à l’honneur, tantôt une vertu poussée à l’extrême : l’amitié, le sens de la justice, la foi dans une doctrine philosophique. » 42

Vailland note dans les Écrits intimes, à la suite d’une longue citation de Plutarque (le portrait d’Octave) : « Ce sont les grands hommes qui font l’histoire, vérité d’évidence et non-sens. Mais ce qui m’intéressait dans l’histoire, c’était qu’elle permît aux grands hommes de se développer » 43. Dans le même recueil figure un long développement sur la figure du héros 44 . Et voici ce que Roger Vailland écrit quelques années plus tard et qui éclaire cet aspect de sa recherche : « Le bolchevik m’avait paru par excellence l’homme de mon temps, et je pensais que c’était sur lui que je devais me modeler, si je voulais vraiment vivre mon temps, et lui que je devrais parvenir à peindre, dans toute sa réalité, si je voulais être un écrivain qui dure, c’est-à-dire qui a peint, dans son essence, le monde de son temps. Mais déjà le bolchevik est un personnage historique, comme les disciples de Socrate, les Romains de la république, les chevaliers errants, les conventionnels ou les chefs d’entreprise qui édifiaient des empires sur leurs machines. Un autre type d’homme est en train de se forger, qui ne devine pas lui-même ses traits, et qui ne ressemblera à rien de ce qui a encore existé. Il faut planter là tout ce qui n’est déjà plus vivant que dans la mémoire. » 45 Thème à rapprocher de celui, présent de longues années dans ses livres, de l’« homme nouveau » qu’il souhaite voir se créer…

« A la recherche de l’héroïsme, c’est le surtitre général que Vailland propose pour ses romans en 1951. Nourri, enfant, à la lecture des Vies des hommes illustres, attaché toute sa vie à cet ouvrage qui l’accompagnera dans les chemins de l’histoire, Vailland est un homme à la recherche d’une vie digne d’être mémorable. Vie digne d’être vécue, vie qui fasse ‘le poids’, vie dans un accord juste avec le courant de l’Histoire », souligne Marc Le Monnier 46.

Roger Vailland n’aura pas écrit d’ouvrage sur Plutarque. Mais un autre écrivain de l’Antiquité va lui donner l’occasion de se livrer à une réflexion sur le pouvoir : c’est Suétone. [Bien que cet auteur ne soit pas Grec mais Latin, j’ai pensé qu’il pouvait avoir sa place dans cet article, d’une part pour donner une image plus complète de ce que Vailland a tiré des auteurs antiques, d’autre part en raison de la proximité entre les Vies des Hommes illustres de Plutarque et les Vies des Douze Césars de Suétone, proximité de sujet, d’époque et de contexte, celui d’un empire romain englobant la Grèce.]

d) Grecs et Latins : le cas de Suétone

La question du pouvoir, du pouvoir absolu, de la tyrannie, est de celles qui ont fortement préoccupé Vailland. Il note dans l’Éloge du Cardinal de Bernis : « Gobineau, parce que royaliste, ne pousse pas jusqu’au bout l’analyse de la contradiction qui fait que le fils de roi ne peut devenir roi, que l’homme de qualité détruit nécessairement sa qualité en assumant le pouvoir suprême. Du Pharaon au Basileus, à l’empereur romain et à l’exemple tout récent qui nous crève le cœur [NDLR : ceci est écrit en 1956…], l’Histoire nous en donne des milliers de preuves : le Pouvoir absolu engendre la servilité et la servilité inspire à celui qui détient le pouvoir le mépris de l’homme ; la dictature consentie devient tyrannie subie ; et le mépris et la servilité ne cessant de s’accroître et de s’exaspérer l’un par l’autre, l’homme de la plus grande qualité devient le plus abominable des tyrans. Telle est l’implacable dialectique du pouvoir non contrôlé. » 47

Roger Vailland se propose donc d’ « essayer de découvrir les clefs des Douze Césars (…) : « Les Douze Césars, œuvre déconcertante de Suétone. Le césarisme, expression ambiguë de certains philosophes de l’Histoire. » 48 Le césarisme, nous dit le Trésor de la Langue Française, est un « mode de gouvernement absolu où tous les pouvoirs sont exercés par un seul homme qui s’est fait plébisciter par le peuple ». « J’imagine Suétone, poursuit Vailland, concevant le projet d’écrire non pas le récit anecdotique du règne des douze premiers Césars, mais une étude historique et critique du phénomène qui met généralement fin aux démocraties : le césarisme. » 49

Vailland écrit les Pages immortelles de Suétone en 1961. Il avait, selon Yves Courrière, commencé à préparer ce livre en 1959 puis l’avait mis de côté pour écrire La Fête. « Introduction et commentaires de très larges extraits de l’ouvrage de Suétone furent écrits en cinq semaines avec une allégresse qu’il croyait à jamais perdue. Il avait trouvé le moyen de parler politique sans se livrer à la critique du parti communiste qu’il s’interdisait. » 50

« Le Suétone de Roger Vailland apparaît comme une amorce de réflexion sur le stalinisme à la lumière de la lecture des Douze Césars : la démence, quand elle est liée à la toute-puissance, inspire la terreur. La toute-puissance, quand elle est devenue démente, ne se maintient que par la terreur. C’est le même enchaînement. Ce n’est pas vrai seulement des Césars mais de toute espèce de tyran. Le personnage principal de ce Suétone s’appelle Staline, constamment présent derrière le masque des empereurs romains. » 51

Vailland voit en Suétone (auteur dont la popularité a connu une courbe parallèle à celle de Plutarque…) à la fois un historien et un écrivain, et il entend le montrer. Il commence par un paradoxe : « C’est un ouvrage de prime abord ennuyeux (…) Des événements racontés dans aucune référence aux conditions économiques et sociales de l’époque et qui prennent ainsi l’apparence de la gratuité ; les récits superposés de crimes et de délires analogues, aussi fastidieux que les catalogues lubriques du marquis de Sade. » 52 Puis il montre comment, rubrique par rubrique, le retour de schémas récurrents va permettre à l’historien de dégager le sens des événements : « C’est la répétition qui donne l’explication, la loi se dégage de l’identité de la réaction dans des circonstances analogues. La monotonie fait la preuve. Suétone est un redoutable et merveilleux hypocrite ; sous le masque de l’érudit, il a fait œuvre de véritable historien, c’est-à-dire d’esprit critique qui, sous les faits, découvre la loi ; il révèle ; il dévoile ; il démasque. Sous le couvert de l’anecdote, de l’accumulation obsédante des anecdotes, il a dégagé la loi du césarisme, c’est-à-dire « de la domination des princes portés au gouvernement par la démocratie mais revêtus d’un pouvoir absolu » . 53

Suit une série de « thèses » (c’est le terme employé par Vailland lui-même) dûment numérotées sur la manière dont les Césars parviennent au pouvoir, puis l’exercent. Ces développements sont pour lui l’occasion de souligner comment Suétone utilise l’écriture afin de faire passer son « message ». Ainsi, relevant chez Suétone de fréquents exemples de contradictions, il explique : « Cette fois, il n’y a pas à s’y tromper, il ne s’agit pas de contradictions involontaires, mais d’un mode délibéré d’expression. » 54 Ou bien, à propos de la cruauté appliquée par les Césars à leurs proches (thèse 6), il observe : « Les pages qui suivent sont très caractéristiques de Suétone par la froideur du ton et le fini du dessin. Suétone a un style, son style ; ce n’est pas seulement un érudit et l’auteur d’une thèse sur le césarisme aussi valable aujourd’hui que quand il l’écrivit ; c’est un véritable écrivain. » 55 Il est à noter que Vailland se montre très indulgent au sujet de la prudence que déploie Suétone pour éviter de « s’engager » (« comme on a dit vers 1945 ») : « ne choisir pour ses livres que des thèmes hors de toute actualité » 56 .

Rapprochement qui est tout aussi caractéristique de la manière de Vailland. A propos de l’écriture de La Loi, Michel Picard remarquait : « Plus que jamais, Vailland se tourne vers un passé culturel mythifié, où se brouillent les époques dans la pénombre du royaume des Limbes, où le XIXe siècle de Gobineau et de Flaubert se mêle au XVIIIe siècle de Laclos, de Bernis et de Casanova, où le XXe siècle de Staline se confond avec l’Antiquité de Suétone et de Plutarque comme l’Italie de Don Cesare avec les colonies grecques du futur Empire romain. » 57

Quelques approches de la Grèce contemporaine

Au début de 1947, Vailland fait un voyage au Moyen-Orient en compagnie d’un de ses amis, l’organisateur de spectacles Fernand Lumbroso ; il se rend notamment en Égypte, à Tel-Aviv et à Jérusalem. Il effectue le trajet de retour de Haïfa à Marseille « sur un rafiot de 1080 tonnes battant pavillon panaméen », l’Eftalia. Le navire fait escale au Pirée et passe au large de Cythère. Vailland rapporte de ce périple une série d’articles qui seront publiés dans les Lettres françaises 58 .

La Grèce se trouvait alors en proie à la guerre civile entre le gouvernement et l’armée populaire de libération nationale issue de la Résistance, guerre qui devait durer jusqu’à 1949 et faire au moins 150 000 morts. Ce qui explique sans doute le nombre de remarques notées par Vailland sur la situation politique du pays, d’une fréquence bien supérieure à celle suivie dans son voyage de 1964.

Cela ne l’empêche pas de porter sur le paysage grec le regard d’un écrivain et d’un amateur d’art, même s’il souligne que les circonstances l’en empêchent. Lors de l’escale au Pirée, « sans doute Vailland décide-t-il de visiter l’Acropole, indique Jean Sénégas 59 ; il sait en restituer l’harmonie et définir une esthétique architecturale (« L’Acropole, c’est le bonheur (…), un heureux coup de dés entre les proportions d’une colline, des montagnes voisines et de la mer à l’horizon »). Si le peintre qui l’accompagne se désole de ne pas voir de couleurs, mais « rien que de la lumière », le narrateur se place sur son terrain et lui objecte : « C’est tout en blanc, en noir et en gris. Goya a peint certaines robes dans ce style. Manet aussi. » Cette réponse déplace le système de références traditionnel quant à la Grèce. L’Acropole n’est pas re-connue, mais découverte. Vailland ne vérifie pas, en la voyant, un savoir préalable, il ne la relie pas aux textes convenus (Pausanias, Vitruve…). Il porte sur la citadelle le regard d’un moderne informé par la peinture.

(…) Mais les titres des deux dernières livraisons (NDLR : les articles parus dans les Lettres françaises) renvoient à l’univers des livres. « Colère sur l’Acropole » démarque « Prière sur l’Acropole ». Changeant un mot, Vailland gardait le rythme même de la formule empruntée à Renan, voire à Maurras. Plus intéressant : « Cythère sans l’amour ». Contre le mythe grec, repris par exemple par Watteau (l’Embarquement pour Cythère), qui fait de l’île une île d’amour, l’auteur choisit Baudelaire. Description de Vailland : « Cythère d’ailleurs c’est un affreux rocher, sans un arbre, sans une herbe et tout noir dans le contre-jour de l’aube naissante. » Pour Baudelaire, « Quelle est cette île triste et noire ? C’est Cythère. (…) Cythère n’est plus qu’un terrain des plus maigres Un désert rocailleux troublé par des cris aigres. »

Ce qui ne l’empêche pas à l’occasion de s’abandonner, sinon à quelques pages, du moins à quelques lignes d’un lyrisme assez peu fréquent sous sa plume. Ainsi, en mer Egée, « (…) vers la fin de l’après-midi, des vapeurs blanches montèrent lentement de la mer et se dressèrent autour de nous, comme d’immenses colonnes. Je guettais les Cyclades, les îles sonores et lumineuses des contes de Gobineau, Milo, Santorin, Paros, Naxos, Thermia, Seripho, Siphaos. Elles apparaissaient comme des ombres dans la brume et disparaissaient aussitôt dans une étrange matière blanche et grise comme s’il avait neigé les plumes d’un cygne austral. » 60 Ou encore – d’une manière plus proche de son style habituel : « Nous avons levé l’ancre vers la fin de l’après-midi. Le soleil s’est caché derrière les monts de l’Argolide. Le golfe d’Athènes s’est effacé dans une brume dorée. L’homme du Quiboutz est venu à moi. « Ça va mal ! » m’a-t-il dit. » 61

L’épisode de l’excursion à l’Acropole préfigure ce que sera le voyage de 1964 : un moment privilégié où Vailland fait profiter ses compagnons de voyage de sa culture antique :

« A l’aube, la brume s’est levée. Le Pirée apparaît, puis Athènes, blanche et grise au fond de son golfe. Rachel, Ruth, Carola, Hillet, Houry, tout le groupe de jeunes Palestiniens s’est juché sur des caisses d’oranges, à tribord, et essaie de découvrir le Parthénon. En Palestine aussi, on fait ses humanités. Ils sont tous très excités à l’idée d’escalader tout à l’heure l’Acropole. Je leur récite les quelques vers d’Eschyle que je me rappelle encore : ils me répondent par un poème en hébreu, ils ne comprennent pas le grec, je ne comprends pas l’hébreu, mais nous sommes très contents les uns des autres. A cette distance, le Parthénon c’est un petit cube blanc entre un monastère grec et les cheminées de l’usine à gaz. Du large, les silos du Pirée sont d’une architecture plus émouvante. Mais ce sera sûrement différent tout à l’heure. » 62

Toutefois, l’essentiel de ses observations lors de ce bref intermède se rapporte à la situation socio-politique de la Grèce. Il note ainsi :

« La plupart des Grecs qu’on rencontre à Athènes sont maigres. Ce n’est pas une question de race, les races ne se divisent pas en maigres et en grasses. Les Grecs sont maigres comme les fellahs arabes parce qu’ils ne mangent pas à leur faim. (…) Les amis grecs que je suis allé voir ensuite sont du type maigre. Ils m’ont parlé de l’occupation, des guérillas, de la faim, des trafics de vivres qui se font sous le couvert de l’INRRA, des démocrates persécutés, des passages à tabac, des réprouvés, des exécutions, des têtes coupées que les organisations fascistes exposent à titre d’avertissement dans les villages suspects d’aider les partisans. Ils m’ont aussi parlé des partisans. C’est l’espoir du monde. Ils sont là, tout près, dans les montagnes de Macédoine, dans les montagnes du Péloponnèse, et même dans les taillis des collines de l’Attique. Hier, ils ont fait une incursion jusque dans les faubourgs d’Athènes. Nous avons parlé avec beaucoup de violence. Que de passion dans le regard des Grecs maigres ! » 63

Et le grand événement de cette partie du trajet va être l’arrestation à bord même du navire d’un ‘partisan’ grec. Vailland raconte : « Ce n’est que vers midi qu’ils ont trouvé le partisan grec évadé de prison qui s’était caché dans les soutes. Nous l’avons vu apparaître sur le pont, entre deux flics, les mains enchaînées. Il était grand, maigre, le visage osseux des montagnards. Il se tenait très droit, un peu raide, le regard au-dessus de nous. La plupart de nos marins ont été courageux. Ils sont venus presser les mains enchaînées du prisonnier et ils lui ont dit des mots d’encouragement. Les policiers n’ont pas osé les arrêter. » 64

Quelques heures plus tard, faisant « l’escalade » (c’est le terme qu’il emploie) de l’Acropole, il reste obsédé par cette triste histoire : « Mais derrière ces collines, blanc, noir et gris, comme les robes des princesses de Goya, les avions gouvernementaux sont en train de traquer mes camarades. Il n’est pas facile de faire un ‘pèlerinage d’art’ en ce printemps 1947. (…) Nous distinguons à l’ouest une haute masse grise et ocre. C’est la prison. Nous nous regardons. Nous n’avons pas besoin de nous dire que nous pensons au partisan qui a été arrêté tout à l’heure sur l’Eftalia. - Sûrement, dis-je, ils sont en train de le battre. C’est un cri de colère que j’ai poussé du haut de l’Acropole, ce 8 mai 1947. » 65

Par la suite, alors que le navire a repris la mer, Vailland revient encore sur le même sujet : « - Tu sais, m’a dit Gabriel [le ‘bosco’ du navire, appelé aussi Ali, ancien maquisard], les policiers grecs ne sont pas si malins qu’on croit. Bien sûr, hier, ils ont arrêté le partisan. Mais il y en a un autre à bord. Ils ne l’ont pas trouvé. Il est caché. Il est bien caché. Et pendant que l’Eftalia longeait la côte de Cythère, Ali l’Egyptien et moi, le Français, nous avons discuté des moyens de faire évader le Grec à la prochaine escale. » 66

L’amitié d’un sculpteur

Mais le contact de Vailland avec la Grèce moderne, c’est avant tout l’histoire d’une amitié qui a son origine dans l’intérêt de l’écrivain pour les arts plastiques. A Meillonnas, « la maison de Roger et Elisabeth Vailland est chaleureuse et riche en œuvres de l’avant (sic) des années 50 : Soulages, Hartung, Zao Wou Ki, Singier, Pignon, Ubac, Prassinos, Magnelli, Reinhould, Fontana font partie de l’univers des Vailland » 67, indique Pierre Dosse. C’est en raison de ce goût pour l’art contemporain que Vailland va rencontrer Coulentianos, artiste avec lequel il devait connaître une grande amitié et dont le travail aura eu un important effet de stimulation sur sa propre œuvre.

Mais qui était Coulentianos ? Né en 1918 à Athènes (il avait donc une dizaine d’années de moins que Vailland), Costa Coulentianos est un sculpteur d’origine grecque. Résistant sous la Seconde guerre mondiale, il vient à Paris en 1945 avec une bourse du gouvernement français, puis se fixe en France. Passé progressivement de la représentation de la forme humaine à l’abstraction, il a créé notamment des sculptures en métal soudé et boulonné, des tapisseries, des sérigraphies.

C’est au début de 1961 que l’artiste grec rencontre Roger Vailland. L’écrivain vient le trouver dans son atelier à Paris, boulevard Saint-Jacques, après avoir vu son travail à la Galerie de France chez Myriam Prévôt.

« Au retour de Sète [NDLR : où il avait rendu visite à Soulages], Vailland rencontra à Paris Y., compositeur de peu d’envergure mais grand amateur des bordels des Halles où l’écrivain l’avait souvent rencontré, écrit Yves Courrière 68. Il lui parla avec enthousiasme de sa nouvelle passion pour la gravure et de son admiration pour Soulages qui à 42 ans était enfin reconnu par un nombre de plus en plus important de collectionneurs avisés. - Si vous aimez le non-figuratif, dit Y., il faut que je vous fasse connaître une de mes amies, Myriam Prévôt, qui tient une galerie, faubourg Saint-Honoré, spécialisée dans l’art moderne. Elle a sous contrat quelques sculpteurs de grand avenir. C’est ainsi que Vailland devint un familier de la Galerie de France dont le rayonnement fut considérable dans les années soixante. Il y découvrit plusieurs œuvres d’un sculpteur grec, Costa Coulentianos, qui d’emblée le séduisirent. »

Et voici comment Coulentianos lui-même a raconté ce premier contact :

« C’était un dimanche, je dormais encore quand il est venu carillonner à ma porte (…). J’avais une seule sculpture, très aérienne comme la voile d’une felouque ou l’aile d’un aigle avec un trou triangulaire au milieu. Je n’avais pas de titre pour cette œuvre mais elle a beaucoup plu à Vailland. Nous avons bavardé. Je ne savais rien de lui, ni de sa célébrité. Comme je ne lis pas beaucoup, je ne connaissais aucun de ses livres. Deux jours après il est revenu avec Elisabeth et m’a acheté la sculpture pour orner son bureau. Il aurait voulu en acquérir une autre de dimensions plus importantes destinée, disait-il, à son jardin, et qu’il souhaitait placer devant la façade principale de sa maison. C’est dire s’il était emballé. Je lui ai parlé d’une série que j’avais réalisée sur le thème de l’acrobate mais la Galerie de France l’avait dispersée. Depuis quelques jours j’avais ébauché ‘Le Dernier des Acrobates’ qui devait clore la série. Contrairement aux œuvres précédentes, assez figuratives, celle-ci serait totalement abstraite. Il a promis de venir la voir au retour d’un voyage qui devait l’emmener aux confins de la Méditerranée. Il a mis ma sculpture au trou triangulaire dans sa voiture où, même dévissée de son socle, elle avait peine à entrer, et il est parti. Je l’avais trouvé fort sympathique mais je ne me doutais nullement de l’amitié qui était née ce jour-là. » 69

En août 1961, le sculpteur fait donc un premier voyage à Meillonnas – pour livrer aux Vailland l’œuvre qu’ils viennent d’acheter. Quelques mois plus tard, à la faveur du développement de cette amitié, il s’installe au village, dans la maison du Mollard que Vailland met à sa disposition, et y aménage son atelier. « C’est Roger qui a tout payé pour les transformations, raconte Costa Coulentianos. Là, j’avais beaucoup d’espace pour faire des sculptures de grande dimension. » 70

Roger Vailland, qui s’interroge alors quant au contenu possible de son prochain livre, vient fréquemment voir travailler le sculpteur et cela va l’aider à surmonter la crise. « Non parce que j’étais au courant des problèmes propres à l’écriture, soulignera Costa, mais parce que je faisais un travail nécessitant une force physique. Il aimait la peinture de Soulages comme il aimait ma sculpture pour la force qui s’en dégageait. Comme il n’était pas très costaud, chétif même, il était très attiré par son contraire. Il se sentait un peu diminué devant la force physique. Il n’était pas très fort mais aurait voulu l’être. Il devenait fort par son effort de pensée, sa réflexion. Venir chaque jour près de moi, me regarder travailler lui a donné du courage pour reprendre son propre travail. » 71

(…) « Dès le début, remarquera René Ballet, il y a eu une très grande intimité entre Roger et Costa. Ils passaient des heures ensemble. Costa venait le soir à la maison. Il pouvait très bien feuilleter des journaux dans un coin en buvant un whisky et fumant, tandis que Roger était plongé dans un ouvrage de botanique. Ils étaient assez proches pour être dans la même pièce à se livrer à des occupations différentes sans parler ni surtout éprouver la moindre gêne, ce qui est le comble de l’amitié. Le sculpteur, par sa force, par son travail en cours, rassurait l’écrivain en peine de trouver quelque chose à écrire puisqu’il s’interdisait tout essai politique, seul genre qui l’aurait tenté. Coulentianos, joyeux drille, buvait sec, ne lui parlait jamais littérature ; il insistait sur le fait qu’il était avant tout un manuel. ‘Mes mains, c’est tout ce que j’ai.’ Il y avait un petit jeu entre eux : l’un avait la tête, l’autre les jambes. Costa jouait l’anti-artiste sachant que c’était ce qui intéressait Roger, observateur aigu prêt à dégager le fond des actes de Costa. » 72

C’est Pierre Soulages qui avait initié Vailland à la technique de la gravure. Il raconte en novembre 2003 : « Roger Vailland arrive à Sète [NDLR : début 1961] avec sa Jaguar Mark II, 3 litres 8, gris métallisé, sièges cuir bleu, roues à fil. La même, couleur, puissance, que celle que j’ai et qu’il a aimée. A ce moment-là, je grave. Installées sur des tables d’atelier et en plein air, des cuves d’acide et de perchlorure de fer ? Roger est vivement intéressé. (…) Je lui parle des événements fortuits qui se produisent lorsqu’on grave sans vouloir toujours maîtriser la corrosion. (…) Je me souviens de son excitation pour une de ces gravures extrêmes que je lui raconte : un jour, laissant creuser l’acide pour aller de gris de plus en plus sombres au noir de plus en plus noir, accidentellement, la planche se perce. Et à l’impression, dans les trous, le papier apparaît vierge de toute empreinte. (…) Le jour suivant, je lui mets entre les mains une plaque de cuivre, il choisit les outils qu’il désire, et il s’y met. Ce sont ses débuts de graveur. » 73 Il continuera de s’y adonner pendant le reste de l’année avec l’aide de Coulentianos.

Vailland note fin 1961 : « Aucun projet précis, mon travail. Le sentiment du malheur, sauf de rares heures, n’est évité que grâce, que par la grâce de la pétulance d’Elisabeth. La tenue maintenue grâce à la présence bienveillante (et à l’activité technique, manuelle) de Costa Coulentianos. La gravure un peu comme...(…) ... les jeux de "construction" (cubes de bois) pour la rééducation des ex-déments. » 74

Grâce à cette amitié, lorsque Coulentianos fait sa première exposition personnelle à la Galerie de France, en 1962, c’est tout naturellement Vailland qui rédige la préface du catalogue 75. « Ce matin-là Coulentianos est allé dans son atelier avec l’intention de commencer une nouvelle statue » 76, écrit Vailland à la première ligne de cette préface. Il va y décrire en détail, étape par étape, l’élaboration de la sculpture qui portera le nom de La Raza : à partir de l’ ‘intention’ initiale de l’artiste, sa méthode de travail, les matériaux employés, de la manière la plus concrète qui soit. Au départ il existe un « ensemble de circonstances » et le choix au hasard, parmi les chutes de métal dont dispose Coulentianos, d’un morceau de tôle… c’est l’instant « de la plus grande liberté ». Puis à mesure que le processus de construction avance, « sa liberté a commencé de diminuer ; elle sera nulle dans l’instant même où, la dernière plaque soudée à toutes les autres, la statue sera achevée » 77. Cette notation trouve un écho dans la page de La Fête où Duc explique à Jean-Marc et Lucie un procédé surréaliste de dessin : « Nous prenions une feuille blanche, un stylo. Nous tracions un trait tout à fait au hasard sur la feuille qui n’était plus complètement blanche, puisqu’elle venait d’être barrée d’un trait. Ensuite, nous tracions un deuxième trait, tout à fait au hasard. Ensuite, nous tracions un troisième trait, tout à fait au hasard, sur la feuille barrée de deux traits. (…) Mais de trait en trait la part du hasard diminue, voilà qui est de conséquence. Le premier trait était tracé au hasard absolument, et le dernier ne pouvait être que ce qu’il était, aussi absolument que le premier avait pu être n’importe quoi. » 78

Le goût de Vailland pour la précision du détail technique se reflète dans les exposés qui suivent sur le travail des métaux en sculpture, avec des paragraphes successifs sur le fer, le cuivre, l’étain et le plomb, l’aluminium. Cela lui permet de dire pourquoi le sculpteur utilise un métal ou un autre et de parvenir à une définition de la ‘démarche’ de Coulentianos : « Ni modelage, ni taille directe, ni ruses de mise en socle. Coulentianos met en forme des matériaux de résistances variées pour en faire des objets de beauté dont les contours, les volumes, etc. ne se révèleront à lui-même que dans l’œuvre achevée. Telle est sa démarche. » 79

Dès lors Vailland va pouvoir considérer la statue dans son ensemble et se livrer à son sujet à des réflexions sur la composition, la partie et le tout, qui répondent à ses propres préoccupations de créateur : « chaque partie s’ordonne par rapport au tout ; leur forme manifeste l’unité de l’organisme… » ; « Coulentianos s’efforce d’organiser comme s’organise, de l’œuf à l’adulte, l’être vivant. » 80 Il s’appuie à cette fin sur une longue citation du Journal de Delacroix.

Une seule allusion, dans ce texte, rappelle les origines grecques de Coulentianos et évoque son grand-père qui était pope à Cythère. Mais ce que préfère souligner Vailland, c’est que « lui est Athénien et c’est le goût de la raison et des philosophies de la lumière qui l’a amené en France… » 81

Par la suite et jusqu’à la mort de Vailland en mai 1965, Coulentianos figure parmi les familiers de la maison de Meillonnas 82 . « Le voyage de Vailland en Grèce s’est fait probablement grâce à lui, estime Ben Coulentianos, le fils du sculpteur 83. Il y avait à la fois chez Vailland une image romantique de la Grèce et une fascination pour le personnage de Coulentianos – le côté archaïque, la tradition de la sculpture grecque, l’importance de la technique et de la matière… Coulentianos était profondément grec mais il a toujours réagi contre la Grèce, avec le regard critique de l’expatrié sur son pays. »

Un voyage d’hiver

Le voyage des Vailland en Grèce se situe en janvier 1964 et dure à peine trois semaines, du 6 au 25 janvier. Yves Courrière raconte par le menu dans sa biographie les détails de ce périple que Vailland et Elisabeth effectuent en compagnie de deux couples d’amis, Coulentianos et son épouse américaine Joy, Marc Garanger et sa femme Janine.

« L’origine de ce voyage, indique Marc Garanger, c’est une proposition de Costa, ou plutôt son intention annoncée, au cours d’une discussion informelle entre amis, pendant l’hiver 63-64, d’aller en Grèce bientôt. Nous sommes partis à deux voitures, ma 2CV et la fourgonnette 2CV de Costa. Roger et Elisabeth nous ont rejoints en avion » 84.

Vailland « était déjà passé en Grèce 85, se rappellera Costa Coulentianos, mais il n’avait jamais visité le pays. C’était son premier voyage. A Meillonnas nous avons choisi de ne pas nous disperser et de découvrir les paysages du Péloponnèse en allant jusqu’à Olympie, Sparte et Épidaure avant de nous offrir une escapade en Crète. Malgré sa connaissance livresque des hauts lieux de l’Antiquité, Vailland avait décidé de privilégier les paysages plutôt que de courir les sites antiques. Nous refusions le rôle de touristes archéologues et préférions celui de touristes paysagistes en ne nous laissant guider que par la beauté de la nature. » 86 Les six voyageurs visiteront néanmoins l’Acropole d’Athènes, Delphes, Tirynthe, Épidaure et, en Crète, le palais de Cnossos…

« On a traversé toute la Grèce comme ça, ensemble, on est allés jusqu’à Delphes, racontait Marc Garanger lors de la célébration – en septembre 1995 à Bourg-en-Bresse – du trentième anniversaire de la disparition de l’écrivain. Vailland s’est pointé dans le théâtre, à Delphes, et il s’est mis à déclamer, c’était un spectacle unique, c’était quelque chose de fou. On a même fait une image que personne ne connaît. Elisabeth a dit ‘On va reconstituer le fronton du Parthénon.’ Sur un muret, Roger était au milieu, Costa derrière et puis les deux femmes couchées de chaque côté, on a reconstitué le fronton du Parthénon. On s’est amusés à ces jeux de cet ordre. » 87

Bien évidemment, « quel que soit l’endroit où il allait, Roger s’intéressait aux problèmes politiques du pays, et il connaissait tout de l’histoire contemporaine de la Grèce, ajoute Marc Garanger 88. Mais pendant ce voyage, notre référence a plutôt été la Grèce antique, ainsi il nous lisait tous les soirs des pages du Banquet de Platon. C’était des moments très évocateurs, très forts, c’est surtout cela qui nous a marqués. »

Vailland consigne le périple dans son journal en quelques lignes précisément datées 89. Ces quelques pages de notes brèves, qui seront les seules traces du voyage dans son écriture, reflètent à la fois la résurgence de sa culture antique, Plutarque en main, et son intérêt pour les rencontres humaines et ce qu’elles dévoilent du parcours d’une personne, pour tout ce qui a fait d’elle ce qu’elle est. Ainsi la toute première note sur le voyage en Grèce concerne un musicien entendu à Plaka, et dont Vailland devine l’histoire avant qu’elle lui soit confirmée. Marc Garanger, qui était présent, évoque à ce sujet « son ouverture aux autres, sa capacité à ‘capter’ les gens » 90. Le musicien grec « chante en français (Piaf, Aznavour) et joue du violoncelle dans un restaurant de nuit, proche du palais royal. (…) Il est né à Constantinople d’un père français, sans doute juif, et d’une mère grecque ; sa sœur et ses nièces vivent à Saint-Ouen ; il est veuf d’une grande blonde dont il nous a montré la photographie ; il a traîné sa vie dans les orchestres du Levant ; il a soixante ans. » Bien que Vailland, déjà malade, n’ait pas toujours été « en forme » pendant ce séjour, le voyage a été émaillé de plusieurs soirées bien arrosées avec des compagnons de hasard. Quiconque a voyagé en Grèce sait combien les Grecs peuvent se montrer accueillants et chaleureux, et c’était encore plus vrai au début des années 1960, quand le tourisme de masse n’avait pas encore conditionné les mentalités.

« On a fait le tour du Péloponnèse, raconte Coulentianos 91. Je me rappelle qu’on s’est trouvé un soir à Patras. La nuit commençait à tomber. Il fallait trouver une taverne pour dîner. Vailland avait un flair extraordinaire. Il a trouvé une taverne magnifique. Moi, je ne connaissais pas du tout, naturellement. Lui, allait à gauche, à droite, et on est tombés dans un truc extraordinaire... (…) Il y avait à côté de nous, une table avec quatre hommes qui chantaient, buvaient un petit coup et chantaient de nouveau. En Grèce, il y avait, à cette époque-là, l’habitude que s’il y a une compagnie que tu sens sympathique à une table à côté, ou plus loin, tu lui fais porter... un litre de vin, par exemple. Du vin résiné. J’ai indiqué cette coutume à Roger et on a offert un pot de vin à ces hommes. Ils se sont mis à chanter pour nous. Ils nous ont renvoyé un pot de vin et cela a été un dîner extrêmement réussi. »

Il est évident, d’après ce que rapporte Vailland dans les Ecrits intimes, qu’il s’intéresse tout autant à ces rencontres inopinées et aux personnalités qu’elles révèlent qu’aux contacts qu’il a pu avoir avec les intellectuels grecs de l’époque. A l’égard de ceux-ci, il se montre compatissant ou légèrement ironique : « Les intellectuels grecs d’aujourd’hui, c’est-à-dire depuis 30 ans, se revendiquent byzantins, pourquoi pas Francs ou Vénitiens ? c’est qu’ils en ont marre d’être en décadence depuis le Ve siècle av. » (note du 14 janvier) ou encore « Les intellectuels grecs de qualité sont sagement méfiants, prudents, etc., c’est humiliant d’écrire dans une langue sans lecteurs, d’être aimés pour des raisons touristiques, etc… » (note du 16 janvier).

« C’est à Athènes, chez le diplomate Alexandre Xydis, ami de Costa et grand collectionneur d’art, que Vailland a pu rencontrer des peintres et des écrivains grecs, raconte Marc Garanger 92. Xydis possédait de nombreuses œuvres de Coulentianos. Je l’ai revu quand il y a eu la grande exposition rétrospective de Costa au Couvent des Cordeliers en 1997, il était venu à Paris à cette occasion. C’est chez lui que Vailland a rencontré Georges Séféris. Le respect réciproque de ces deux hommes, c’était quelque chose de superbe. Je me souviens que Séféris lui disait que la poésie est intraduisible… »

Les préoccupations de Vailland en matière sociale ne se manifestent guère dans ses notes que par cette remarque sur la manière dont Elisabeth perçoit les conditions de vie des Grecs : « Depuis le début du voyage et ce jour tout particulièrement Elisabeth surprise par extrême pauvreté des habitants des campagnes et des villes. La gaieté grecque, la fierté espagnole, etc… inventées par des étrangers appartenant à nations riches (sic) qui découvrent pour la première fois des hommes qui ne possèdent rien, ne sont pas possédés par ce qu’ils possèdent : d’où apparente simplicité, bonhomie etc… et véritable vraisemblablement fraternité de masure à masure (comme Jeannette Bourbon nous racontait des HLM de Mâcon pendant l’occupation). Le goût pour les sous-développés, au même titre que l’ouvriérisme, variante de la quête du bon sauvage. » 93

La botanique n’est pas oubliée et Vailland énumère la flore découverte à Olympie (« Dans les ruines d’Olympie fleurissent des anémones, des iris et des pâquerettes, et des asphodèles ») et en Crète (« Asphodèles, anémones, une orchidée, amandiers en fleur. »)

« Comme Elisabeth était italienne, rappelle Marc Garanger, il y avait entre elle et Costa, un jeu de rivalité entre Italiens et Grecs, une guerre sourde et permanente. J’ai fait une photo où Elisabeth lève la main vers une peinture et je me souviens qu’elle avait dit « regarde, les pauvres chéris ! » Elle professait un mépris épidermique pour les Grecs. » Ce n’était pas la première fois… Yves Neyrolles rapporte dans son interview de 1995 avec Coulentianos : « On évoquait tout à l’heure l’adaptation de La Loi et la querelle entre Roger et Jules Dassin. Elisabeth m’a raconté que cette histoire avait tourné à la guerre entre les "Italiens" et les "Grecs", Jules Dassin vantant sans cesse la supériorité de la Grèce et marquant à chaque occasion son mépris pour un peuple qui avait dû tout apprendre du sien (rires). » 94

Après le retour en France, fin janvier 1964, Vailland va prolonger ses observations en lisant quelques ouvrages sur la Grèce antique :

« de même le 27 et 28 janvier avec lente lecture de François Chamoux, La Civilisation grecque, consciencieux, pas déplaisant, Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, peu sérieux. Les Premières Civilisations de la collection Halphen-Sagnac, cherchant je ne sais trop quoi, qui va sûrement me ramener autour de Gobineau 95, et pour moi du rapport humanisme-singularité. » 96

Et puis c’est à peu près tout ; il passe à autre chose – en l’occurrence, l’adaptation de 325 000 Francs pour la télévision, un téléfilm de Jean Prat dans lequel il devait jouer son propre rôle. Il ne lui reste qu’un peu plus d’un an à vivre, il ne fera pas d’autre grand voyage et il n’écrira pas d’autre roman.

Elizabeth Legros

1. René Ballet et Christian Petr, « Roger Vailland : Prague aller-retour », Cahiers Roger Vailland, N° 5 (juin 1996), p 205

2. On ne peut guère compter comme voyages en Grèce son bref passage par Salonique à l’été 1932, ni la simple escale qu’il fait au Pirée en 1947, revenant du Moyen-Orient par la voie maritime. Cette brève parenthèse lui donne toutefois l’occasion d’écrire plusieurs articles évoquant la Grèce et les Grecs : cf. infra.

3. "On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans connaître à fond son Plutarque." Jules Vallès, Le Bachelier, Œuvres, vol. II, coll. Pléiade, Gallimard, 1990, p. 511

4. Roger Vailland : Drôle de jeu, éditions Rencontre, 1968, p 198

5. Roger Vailland : Écrits intimes, Gallimard, 1968, p 66

6. Yves Courrière, Roger Vailland ou un libertin au regard froid, Plon, 1981, p 51

7. En 1919, lors de vacances familiales à Mont-Bayen, près d’Épernay.

8. Roger Vailland, Écrits intimes, p 505

9. Roger Vailland, La Fête, éditions Rencontre, 1968, p 171 (au discours indirect)

10. Yves Courrière, op. cit., p 37

11. Roger Vailland, Écrits intimes, p 502

12. Roger Vailland, Drôle de jeu, p 161

13. ibid. p 93

14. ibid. p 151

15. Journal de Marat dans Drôle de jeu, p 138

16. Roger Vailland, Écrits intimes, p 106

17. Alfred de Musset, Lorenzaccio, acte II, scène IV

18. En réponse au « questionnaire de Proust » – Écrits intimes, pp 610-613.

19. Michel Picard, Libertinage et tragique dans l’œuvre de Roger Vailland, Hachette, 1972, p 428

20. Roger Vailland, La Loi, pp 276-280

21. Plutarque, Vies Parallèles, X, 6, p 1678

22. Écrits intimes, p 502

23. Jean Sirinelli, Plutarque, Fayard, 2000, p 443

24. Robert Flacelière, Sagesse de Plutarque, PUF, 1964, p 23

25. Ibidem, pp 24-25

26. Sirinelli, op.cit. p 464

27. Paru en feuilleton en 1937 dans Le Peuple, journal de la CGT ; édité en volume chez Buchet-Chastel (1962) réédité chez Gallimard (1979).

28. Roger Vailland : Un homme du peuple sous la Révolution, éditions Rencontre, 1968, p 34

29. Ibidem, p 89

30. Ibid., p 135

31. Notice ‘Lecteurs/lecture’du Dictionnaire Plutarque, dans l’édition Quarto des Vies Parallèles, p 2038.

32. Jean Sirinelli, op. cit. pp 355-357

33. Suzanne Saïd, Histoire de la littérature grecque, PUF, 1990, p 437 et 440

34. Jean Sirinelli, op. cit. p 149

35. Roger Vailland, cité par Courrière, « archives personnelles », op. cit. p 815

36. Claude Roy : Profil gauche de Roger Vailland, introduction aux œuvres complètes de Vailland aux éditions Rencontre, 1967

37. Cité par Louis Van Delft, Le moraliste classique : essai de définition et de typologie, Droz, 1982, p 19

38. Van Delft, op. cit., p 108

39. Note de Michel Picard : La Fête pp 28, 81, 198, etc.

40. Note de Michel Picard : Écrits intimes p 570

41. Michel Picard, op. cit. p 381

42. Sirinelli, op. cit. p 335

43. Roger Vailland, Écrits intimes, pp 507-508

44. Lettre à Pierre Berger, novembre 1951, p 444 des Écrits intimes

45. Écrits intimes, Retour de Moscou, 1956 – pp 486-87

46. Marc Le Monnier, La valeur des mots et des héros, article publié en décembre 2007 sur ce site

47. Roger Vailland, Le Regard froid, Grasset, 1963, p 227

48. Roger Vailland, Pages immortelles de Suétone, Corréa/Buchet-Chastel, 1962, p 14

49. Roger Vailland : Pages immortelles de Suétone, op. cit. p 15

50. Courrière, op.cit. p 864

51. Jean Recanati, note aux Oeuvres complètes de Roger Vailland, p 318, éd. Rencontre, 1967

52. Vailland, Suétone, op. cit. p 7

53. ibid. pp 16-17

54. ibid. p 14

55. ibid. p 115

56. ibid. p 24

57. Picard, op. cit. p 385

58. Articles repris dans le numéro 18 des Cahiers Roger Vailland (décembre 2002), pp 19-140, avec une introduction de Jean Sénégas.

59. Cahiers Roger Vailland n° 18, pp 38-39

60. Roger Vailland : « Colère sur l’Acropole ». Cahiers Roger Vailland n° 18, p 53

61. Roger Vailland : « Cythère sans l’amour » Cahiers Roger Vailland n° 18, p 59

62. Roger Vailland : « Colère sur l’Acropole ». Cahiers Roger Vailland n° 18, p 54

63. ibid., p 55-56

64. ibid., p 57

65. ibid., p 58

66. ibid., p 64

67. Catalogue de l’exposition Coulentianos au Couvent des Cordeliers, Paris, mai 1997, p 106

68. Courrière, op. cit. pp 846-47

69. Note de Courrière : Costa Coulentianos à l’auteur et in Entretiens

70. Interview par Yves Neyrolles dans les Cahiers Roger Vailland n°3, 1995

71. Courrière, op. cit. pp 862-63. Note de Courrière : Costa Coulentianos à l’auteur et in Entretiens

72. Note de Courrière : René Ballet à l’auteur

73. Cahiers Roger Vailland n° 20, décembre 2003, p. 11

74. Ecrits intimes, p. 615, notes des 15 et 16 septembre 1961.

75. Texte reproduit dans le catalogue de l’exposition Coulentianos de 1997 (cf note 56)

76. ibid. p 29

77. ibid. p 30

78. Roger Vailland, La Fête, p. 28

79. Texte du catalogue de l’exposition Coulentianos de 1997 (cf note 56), p 32

80. ibid. p 33-34

81. ibid. p 34

82. En 1966 (après la mort de Roger Vailland), Coulentianos s’établit Chavannes-sur-Reyssouze (Ain) où il se construit un atelier, puis en 1979 dans le Sud de la France (Plan d’Orgon). Il meurt en 1995 à Arles.

83. Entretien avec l’auteur, novembre 2007

84. Entretien avec l’auteur, janvier 2008.

85. En 1947, de retour du Proche-Orient (cf supra)

86. Courrière, op. cit. p 898

87. Cahiers Roger Vailland n°4, p 71

88. Entretien avec l’auteur, janvier 2008

89. Ecrits intimes pp 727 à 731.

90. Entretien avec l’auteur, janvier 2008

91. Interview par Yves Neyrolles, Cahiers Roger Vailland n°3, juin 1995

92. ibid.

93. Ecrits intimes, note du 13 janvier 1964, p. 729. Il faut replacer cette observation dans son contexte historique, dans une époque où ni l’Espagne ni la Grèce ne faisaient partie de la CEE et où l’écart entre le niveau de vie de ces pays avec ceux de l’Europe du Nord était encore important.

94. Cahiers Roger Vailland n°3, p 45 sq

95. Dont il est question plusieurs fois dans les pages des Écrits intimes relatives au voyage en Grèce.

96. Écrits intimes, p 731

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