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Quelques notes à propos de l’influence de Roger Vailland sur l’activité intellectuelle portugaise des années 50-60

par Maria Irene Soeiro

Mis en ligne le 03/01/2007

Communication présentée au colloque de Canterbury, juillet 1999

Pour essayer de répondre à la question posée par le titre de ce Colloque, j’ai vite compris que je n’aurais d’autre possibilité que de me restreindre à mon propre pays et à ce que j’ai pu, jusqu’ici, comprendre sur la place occupée par l’influence de Vailland sur sa vie intellectuelle.

Ce ne seront que quelques notes, car l’étude que j’ai initiée, d’un côté sur les représentations du Portugal dans les écrits de Vailland (qui ne nous intéressera point ici), de l’autre sur l’influence de Vailland sur les écrivains, les penseurs et un certain public - tous ensemble constituant une bonne partie de l’intelligentsia portugaise - enfin, cette étude ne fait que ses premiers pas.

Je considère que, et ceci pour entrer rapidement dans le sujet, lorsqu’on commence des recherches en ce domaine, c’est que l’on a déjà une idée en tête, à savoir : l’influence de l’auteur en question est considérable et intéressante. En effet, cette idée (sur Vailland) je l’ai acquise depuis longtemps, depuis le début de mon propre intérêt, puisqu’il a été le fruit de connaissances et ferveurs de tout un groupe d’amis, à l’époque (début années 70) des étudiants universitaires comme moi. Une deuxième preuve est venue tout aussi naturellement et elle a consisté en la découverte de références explicites à Vailland dans des essais et des textes journalistiques de plusieurs auteurs portugais d’importance irréfutable. Et, finalement, la vérification de l’influence du romancier sur divers récits romanesques appartenant à des auteurs qui sont en partie les mêmes cités ci-dessus (puisque les principaux écrivains portugais de ce siècle ont été aussi essayistes et journalistes) et d’autres encore.

Un moment particulièrement intéressant a été celui où j’ai initié le contact direct avec ces écrivains et qu’ils m’ont assurée de la véracité de mes intuitions ; ils m’ont même aidée en me désignant d’autres confrères que mon ignorance n’avait pas repérés et que j’essaie maintenant de connaître. Les livres qui sont déjà entassés sur ma table constituent une masse bien considérable, je peux le garantir. Et ce n’est qu’un début…

Une tentation, légitime sûrement, qui nous ronge quand on fait des prospections de ce type, c’est de trouver la place de l’auteur étudié parmi ceux qui, appartenant à la même culture et étant plus ou moins de la même génération, ont aussi influencé la vie culturelle du pays récepteur. Ce n’est pas facile du tout, mais je vais tout de suite hasarder des hypothèses qui, au pire, devront plus tard être corrigées. Je dirais, donc, qu’après la “sainte trinité” Malraux 1, Sartre, Camus, on peut envisager une autre trinité, un peu moins sainte, constituée par Aragon, Vailland et Simone de Beauvoir, suivis à une certaine distance d’ Elsa Triolet. C’est évident que je regarde surtout vers un côté du spectre idéologique, mais je mantiens, par précaution, un oeil attentif sur l’autre côté, car il y a quelquefois des surprises. L’existentialisme, par exemple, a enthousiasmé chez nous des penseurs qui sont loin d’être idéologiquement proches. Aussi, et à mon grand étonnement, j’ai trouvé un ton bien vaillandien chez un auteur catholique reconnu, António Alçada Baptista 2 .

Qu’avait Roger Vailland pour plaire, ou du moins intéresser, à une vaste gamme de Portugais, notamment dans les décennies 50-60 ? Dans un petit pays, depuis toujours fasciné par la culture française, où règnait depuis plus de 20 ans une dictature fascisante, pantouflarde, hypocritement familiale et bigote, économiquement arriérée, prêchant l’horreur du communisme 3, je crois que l’on peut hasarder que Vailland avait TOUT pour plaire, aux gens d’opposition, bien entendu. Il représentait cette mythique France de la Raison et des Lumières, il était teint de communisme et, je dirais, pour comble de bonheur, allègrement libre de moeurs ; et, nec plus ultra à l’époque, il avait aussi participé à la Résistance.

Difficilement un auteur (et un homme qui se confondait assez avec son oeuvre) pourrait mélanger tant de caractéristiques idéales pour plaire à une certaine élite culturelle, étouffée en tous les domaines et voulant briser tous les carcans, même si par personne/oeuvre interposées. J’ai insisté davantage sur le personnage global que sur son écriture parce que je suis convaincue que l’intérêt plus généralisé allait en ce sens-là, tandis que les subtilités du style, l’agencement des récits, la désinvolture proprement littéraire, n’auront touché qu’un public plus restreint, disons, de spécialistes.

Une autre preuve incontestable de l’intérêt porté à Vailland, c’est que l’on trouve presque toute son oeuvre traduite en portugais. On a tous les romans, sauf Bon Pied Bon Oeil (c’est à se demander pourquoi, mais je n’ai pas encore obtenu de réponse) et ceci inclut Un homme du peuple sous la Révolution et La Visirova - ce dernier en traduction récente ; on a aussi l’essai Expérience du drame qui semble avoir eu un certain retentissement dans les milieux théâtraux et avoir même “servi” à un dramaturge célèbre (Bernardo Santareno) dans une polémique autour des idées de Brecht. 4 Ont été également traduits Esquisse pour un portrait du vrai libertin et les Ecrits Intimes ainsi que, dans le registre récits de voyages, Boroboudour.

Je ne possède pas encore les chiffres atteints par les diverses éditions mais, néanmoins, mon observation directe me fait prévoir que, pour des raisons de stratégie de maison éditrice (Editora Livros do Brasil) les plus vendus doivent être La Fête et La Truite, qui se voient toujours en vente même dans les hypermarchés et puisque je trouve, régulièrement, des gens (et des jeunes gens !) qui les lisent.

De pair avec l’étude des éditions et des ventes, il faudra étudier les traductions elles-mêmes, qui en quelques cas sont plurielles - mais c’est tout un immense travail encore à entamer.

Ceci dit, il ne me reste que de vous annoncer le choix que j’ai fait pour cette présentation. Une première idée, d’une certaine façon induite par les événements, m’avait fait considérer l’intérêt de vous parler sur l’auteur portugais nettement plus influencé par Vailland. Il vient de disparaître (Octobre 1998) et il est vu par beaucoup de critiques comme un des plus grands, sinon le plus grand écrivain portugais de la deuxième moitié du siècle. Je parle de José Cardoso Pires, dont quelques oeuvres sont traduites en français, notamment le roman qui offre la plus significative possibilité d’étude comparative avec l’oeuvre de Vailland (surtout avec La Loi) : le roman de 1968 intitulé Le Dauphin, publié chez Gallimard. Dauphin, fils de roi … déjà le titre laisse songeur. Mais, en vérité, toute l’oeuvre romanesque de cet auteur est à considérer. Si nous sommes habitués à voir chez Vailland un certain parallélisme entre essais et romans, de même nous pouvons dire que le roman cité, de Cardoso Pires, a été précédé par un essai à tous égards intéressant pour des vaillandiens, car Vailland y est abondamment cité. Je parle de Cartilha do marialva, titre difficile à traduire car il contient un nom propre devenu commun, le “marialva” (nom de famille noble dont un élément s’illustra particulièrement au XVIIIème siècle) étant une espèce de Don Juan à la portugaise, pour ainsi dire. Le libertin selon Vailland sert à l’auteur pour approcher cette figure, disons a contrario senso, puisque pour lui le marialva (le “macho”, en langage actuel ?) c’est proprement l’anti-libertin. 5 Cardoso Pires a laissé aussi une étude sur “l’homme vaillandien” qui a servi de préface à la traduction portugaise de Drôle de Jeu, ainsi que des notes de discussions avec Elio Vittorini sur Vailland, tenues en 1958 (dans le volume anthologique E agora, José ? - titre qui est un vers du poète brésilien Carlos Drummond de Andrade).

C’est une étude à moitié faite, sans doute fascinante, mais qui ne m’a pas semblé la plus adéquate pour cette occasion. J’ai tenu, en tout cas, à laisser ici ces références comme un petit hommage à ce grand auteur disparu qui m’a laissé comme souvenir la réponse à la lettre où je l’invitais, au nom de l’Association des « Amis de Roger Vailland », à nous rejoindre à Avignon, en mai 1998. Il y parlait de l’intérêt évident de notre activité et nous souhaitait un bon travail, regrettant de ne pouvoir se déplacer.

J’ai donc fait un deuxième choix qui, par son aspect fragmentaire même, m’a semblé plus simple à accompagner par des non-Portugais. Il s’agit de vous rendre compte des références faites à Vailland dans une revue. Une revue née en 1942 et qui, avec quelques changements, existe toujours. Elle s’appelle Vértice (en français, je dirais “Sommet”) et jusqu’en 1978 elle avait le sous-titre « Revue de culture et d’art », qu’elle a abandonné ensuite. Elle est publiée, depuis toujours, à Coimbra. Comme la date nous le montre, elle est née à une période difficile, au beau milieu de la guerre, par les soins d’un groupe d’individus de l’opposition (au régime de Salazar), pour la plupart des marxistes qui finiront par entrer au Parti Communiste Portugais, en train de se réorganiser à l’époque. Mais, les matières explicitement politiques n’étant pas admises, cette revue va se dévouer surtout à la défense d’idées esthétiques, restant connue précisément par la vigueur de ses positions néo-réalistes, défendues dans des textes et des polémiques innombrables. De la même façon vont être défendus en général les idéaux réalistes (plus ou moins socialistes, selon les cas) en évidence presque partout en cet après-guerre.

Les premières années de la revue sont difficiles, elle n’atteindra une certaine régularité qu’en 1946. Ce qui est une évidence à signaler c’est la forte liaison à la France, un rapport viscéral qui par moments est même touchant, quand on réaffirme la confiance dans sa reprise et dans la survie de l’esprit français qui semble se confondre avec l’Esprit tout court. “Amour de la France” est le titre que quelqu’un n’a eu aucune honte de donner à un petit article.

Comme curiosités des premiers numéros : quelques contributions de Lionel de Roulet, le beau-frère de Simone de Beauvoir, habitant au Portugal à l’époque, et la lecture conseillée de Les Circonstances de Pierre Courtade (avec citation de mots d’Aragon à propos), ceci dans un numéro (celui de mars 1946) qui annonce la publication d’une grande quantité d’oeuvres françaises pour montrer que la France, comme on l’avait attendu d’elle, s’était reprise et, culturellement, battait déjà son plein.

En décembre 1946, Vértice présente un numéro spécial dédié à la culture et à l’art français. J’imagine qu’un Français qui prenne la peine de connaître ce nº ait l’occasion de s’émouvoir avec un tel hymne à la gloire de sa culture et à la résistance de celle-ci aux forces des ténèbres. En effet, dans les numéros suivants, on trouvera des réactions de personnalités françaises (Jean Cassou, par exemple) et de certaines publications : Europe, Rayons et Reliefs, Bulletin d’Information de l’Union Nationale des Intellectuels de France, Arts de France.

C’est dans le numéro de Janvier 1947 que l’on trouve la première référence à Vailland, que je reproduis : « Roger Vailland, auteur du magnifique roman Drôle de Jeu a écrit un drame, Abelard et Héloïse (sic) qui sera publié et porté à la scène, à Paris, cet hiver. » La pièce servant de prétexte, on profite pour signaler que l’auteur avait, auparavant (sans d’autres précisions temporelles) écrit un “magnifique” roman - on ne sait pas sur quelle thématique, mais enfin, son titre est là, pour les plus curieux.

Dans le numéro suivant, de février-mars 1947, on annonce, sans aucun commentaire, la parution chez Correa d’ Un homme du peuple sous la Révolution, de Roger Vailland et Raymond Manevy. De la même façon, dans le nº d’août 1947, on annoncera la publication de Héloïse et Abélard, chez Correa (135 francs !).

La référence qui suit paraîtra sous la plume d’un critique théâtral et dramaturge, Luís Francisco Rebelo, dans un article sur Les nuits de la colère d’Armand Salacrou. Ici, Vaillant (sic) apparaît, seul romancier, à côté des poètes Aragon, Eluard et Tzara, des dramaturges Armand Salacrou et Georges Neveux et du philosophe Henri Lefebvre, comme faisant partie de ceux qui, venant des principaux mouvements modernistes et particulièrement du sur- réalisme (en portugais est utilisée la forme “sobre- realismo” et pas “surrealismo” comme il est devenu commun de l’écrire), ont su surmonter ce qui, dans le surréalisme, s’attachait exclusivement aux aspects négatifs de la société contemporaine et sont allés vers un nouveau réalisme, humaniste et progressif.

Comme par hasard, nous constatons ensuite une référence concernant les rapports entre Vailland et le surréalisme. En effet, le numéro de juin 1948 dit que « Deux importants témoignages sur le surréalisme viennent de paraître, le premier d’un des grands poètes français vivants qui a été un des plus grands poètes surréalistes et le deuxième d’un intellectuel, ancien surréaliste, qui s’est révélé après la guerre comme romancier et auteur dramatique : Tristan Tzara, Le surréalisme et l’après-guerre. Ed. Nagel ; Roger Vailland, Le surréalisme contre la révolution, Coll. Problèmes, Ed. Sociales. »

Comme seule remarque, notons le fait que Vailland est encore vu comme “romancier et dramaturge”, le rédacteur de cette note se sentant sûrement dans le droit d’attendre des développements semblables de ces deux aspects de sa production. Le côté journalistique, le plus ancien, est absent. Pour ce passé, apparemment nébuleux, on préfère le qualifier d’ "intellectuel".

Le numéro de décembre 1948 réfère Vailland comme un des auteurs qui a participé au débat qui est devenu à ce moment-là un livre intitulé Pour et contre l’existentialisme. Ce livre est considéré comme important et venu “à point” (le mot utilisé en portugais, “momentoso”, est un adjectif assez rare et bien expressif).

Pour laisser ici, dans une espèce de parenthèse “amicale”, quelques éléments qui concernent aussi les “très proches” de Vailland, signalons que, dans le nº de mars 1949, on annonce Elseneur, de Pierre Courtade et que dans le nº de nov.1951 à janvier 1952, on éloge vivement Claude Roy comme critique. On trouvera par la suite quelques collaborations de lui dans la revue.

Ce n’est que dans le numéro de nov.- déc. 1953 que l’on retrouvera une référence à Vailland, pour annoncer la publication d’un essai sur le théâtre, Expérience du drame.

Cet essai sera l’objet d’un compte-rendu fait par le critique de théâtre, déjà cité, Luís Francisco Rebelo, dans le numéro de mars 1954. C’est un texte dense qui, pour situer l’auteur, commence par parler de Drôle de Jeu, signalant qu’il a reçu le Prix Interallié et affirmant qu’il est un des plus importants romans français de l’après-guerre. Ensuite, le critique nous dit que Vailland s’est tourné vers le théâtre et a écrit et fait représenter deux pièces, qui lui ont accordé une place “d’un relief mérité” parmi les dramaturges contemporains. L.F. Rebelo parle alors de la source de cet intérêt chez Vailland : la lecture des grands classiques (Corneille, Racine, Molière, ensuite Shakespeare, enfin les tragiques grecs) ce qui l’aurait fait méditer sur les lois qui régissent cet art complexe, si dépendant des formes de la structure sociale. L’interaction entre la vie et le drame l’aurait aidé à comprendre ce qui se passe pendant le spectacle, entre la scène et la salle. Ce besoin de comprendre le rôle du public aurait fait porter son attention d’abord sur la troupe des tziganes Dimitrievitch et le cabaret espagnol et ainsi arriver à une idée très claire sur le besoin d’actualité du théâtre, que la thématique soit vraiment actuelle comme dans Le colonel Foster plaidera coupable ou plus classique comme dans Héloïse et Abélard. Comme conclusion, le critique affirme : « Pour ceux qui aiment le théâtre et voient en lui un instrument inappréciable d’éducation et de culture, la lecture de ce livre de Roger Vailland constituera une source d’enseignements précieux - et, encore plus, un aiguillon et un stimulant pour l’étude des lois de nature esthétique, technique et sociologique auxquelles obéit la création d’un spectacle théâtral - qui est justement selon Vailland : ce qui donne à tous ses participants, acteurs, auteur, spectateurs, la plus haute idée de la sublimité de l’homme. » Dans le même numéro, on annonce la publication de Beau Masque, chez Gallimard.

Dans le numéro de mars 1956, on fait savoir que, selon les « Nouvelles Littéraires », parmi les plus gros tirages de 1955, figure le roman de Vailland 325 000 francs. Sans autre commentaire.

On saute d’une année et, dans le numéro de mars 1957, on annonce que deux nouveautés littéraires paraîtront bientôt en France : La Longue Marche (Essai sur la Chine), de Simone de Beauvoir et La Loi, roman de Roger Vailland. Dans le numéro d’octobre 1957 nous apprenons que : « le roman La Loi de Roger Vailland a été choisi par le Comité de sélection franco-anglais pour être désigné à l’attention du public (Ed. Gallimard, 750 francs). »

Ce n’est que dans le numéro de février 1958 que l’on annonce que « le Goncourt, récemment attribué, est allé à l’écrivain Roger Vaillant (toujours le t) pour son roman La Loi. » Le numéro de septembre de cette même année nous fait savoir que « le roman La Loi de l’écrivain Roger Vailland, un des derniers prix Goncourt et une oeuvre remarquable dans le panorama littéraire français, sera adapté à l’écran. Son réalisateur sera Jules Dassin. » L’intérêt pour le film semble grand puisque le numéro suivant (octobre 1958) insiste, disant que : « En co-production italo-française, dirigé par Jules Dassin, on est en train de faire un film inspiré dans la nouvelle ( ??) de Roger Vailland qui a gagné le prix Goncourt. Entre autres, participeront dans le film Gina Lollobrigida, Yves Montand, Pierre Brasseur et Marcello Mastroianni. »

Arrivés à ce point, c’est peut-être raisonnable de faire remarquer que la rubrique de cinéma a pris toujours plus d’importance, au fil des années, dans cette revue ce qui, lié avec l’atout du Goncourt peut expliquer cette soudaine abondance d’information.

Le numéro de janv.-fév. 1959 nous plonge encore dans le cinéma, puisqu’on nous annonce que Vailland a accepté de collaborer avec Vadim dans l’adaptation cinématographique des Liaisons Dangereuses. Et, dans ce même numéro, nous trouvons la première allusion à ce que je considère la deuxième vie de l’oeuvre de Vailland au Portugal, c’est-à-dire, au début des traductions de ses oeuvres. Curieusement, cette première information s’avèrera fausse, peut-être pas au niveau de l’intention, mais sûrement au niveau de la réalisation. C’est que l’on dit que « le célèbre roman La Loi de Roger Vailland, dont on nous annonce l’adaptation au cinéma, sous la direction de Jules Dassin, un des grands réalisateurs du cinéma contemporain, sera traduit en portugais par José Cardoso Pires et publié par Ulisseia. » Or, ceci ne se vérifiera pas. La traduction de La Loi sera faite par quelqu’un d’autre (Amarina Alberty), dans les années 70, pour une maison différente (Europa-América), tandis que l’écrivain Cardoso Pires, comme nous l’avons déjà vu, préfacera la traduction de Drôle de Jeu, publiée en 1959. Le seul grand écrivain qui traduira Vailland ce sera Augusto Abelaira, en 1961, pour cette même maison d’édition, Ulisseia, mais son intérêt ira à Les Mauvais Coups, publié sous le titre A roda da fortuna (La roue de la fortune). Entre les deux, sera publiée la traduction de Un jeune homme seul (Um homem só), réalisée par José Vaz Pereira, pour la maison d’édition Minerva, en 1960. Etrangement, ces deux dernières traductions ne seront point signalées dans la revue que nous analysons.

Toujours dans le même numéro de la revue, nous apprenons que, selon Time, parmi les meilleurs livres publiés cette année-là aux Etats-Unis, se trouve La Loi de Vailland. Finalement, le numéro de juin 1959, nous rapportera que « Roger Vailland, ce polémique auteur français actuel, est traduit pour la première fois dans notre langue. La maison Ulisseia vient de lancer l’édition de Cabra Cega (littéralement “Colin-maillard”) roman sur la résistance française. » Il s’agit de Drôle de Jeu.

Le numéro de décembre 1959, encore plein d’allusions à la mort de Gérard Philippe (dont un bel article de Claude Roy - “Il était la jeunesse même”), nous annonce de la façon la plus briève que La Fête sera la prochaine oeuvre de R. Vailland.

Dans le numéro de janv.-fév. 1960, on trouvera quelque chose de différent. Signé par R. Costa Camelo, il y a un article intitulé “Un homme de qualité et l’homme sans qualités”, qui consiste, finalement, en deux morceaux bien distincts, le premier dédié à Aragon et à ses oeuvres Le Roman inachevé et La semaine sainte et le deuxième à Robert Musil et à son oeuvre homonyme. A quelques lignes du début, l’auteur nous dit (toujours à propos des idées exprimées dans les oeuvres d’Aragon) : « C’est en pensant à cette sérénité et à cette tolérance que je me suis souvenu de la désignation “Homme de qualité” chère à Roger Vailland. » Si par la suite on essaie de voir à quoi cela rime dans l’idée du critique, on comprend que c’est plutôt à “aristocratique”, ce qui ne va pas sans rajouter aux aspects bizarres de toute cette conjonction.

Le numéro de mars 1960 ne nous apporte vraiment pas de référence à Vailland, mais à l’interdiction qui a frappé le film de Vadim Les Liaisons Dangereuses qui, ensemble avec Les tripes au soleil, “film anti-raciste” de Claude Bernard-Aubert, ne pourra pas être vendu à l’étranger. Ce même nº nous annonce l’imminente publication de la traduction de Un homme du peuple sous la révolution, chez Portugália. Annonce suivie de ce petit texte : « C’est de Roger Vailland la phrase suivante : “Je n’ai ni famille, ni maison, ni compte en banque. Je suis un homme libre et c’est là ma force.” En effet, la liberté est le dénominateur commun de toute son oeuvre, selon un critique français. » Lequel, on pourrait bien nous le dire …

Le numéro de juin 1960 nous assure que : « En France, La Fête de Roger Vailland, dont 30 000 exemplaires ont déjà été mis en vente, est un des plus grands succès de librairie en ce moment. La 2ème impression du livre a été faite 48 heures après la 1ère. » Le numéro de septembre 1960 fait référence à deux films auxquels Vailland a participé, sans dire un mot sur lui. On dit que Vadim vient de terminer Et mourir de plaisir et que Alberto Lattuada réalise Lettere di una novicia, selon le roman de Guido Piovene. Ces oublis sont étranges, faisant croire que les divers collaborateurs de la revue ne sont pas toujours très synchronisés.

Le numéro de mars 1961 annonce la publication de la version portugaise de Boroboudour, signalant cette fois le nom de la traductrice (Maria Teresa Camilo), la maison d’édition étant Prelo.

Dans le numéro d’avril 1961, on constate une fois de plus que l’attention portée aux films est bien supérieure à celle que l’on dédie aux livres, puisque on nous fait savoir que : « François Leterrier - le principal interprète de Un condamné à mort s’est évadé de Robert Bresson - a réalisé son premier film, Les Mauvais coups, à partir du roman homonyme de Roger Vailland. L’adaptation en a été faite par Leterrier et par Vailland lui-même. Simone Signoret est la protagoniste. » Si on pense qu’aucun mot n’avait jamais été dit sur le livre, celui que la publicité française annonçait comme “le plus Vailland des romans de Vailland”, on a le droit de s’étonner un peu.

Dans le numéro de mai 1961, on a un compte-rendu de Boroboudour, le seul commentaire d’une certaine envergure après celui qu’Expérience du drame a reçu, en 1954. Le critique, Rui Feijó, commence par se réjouir de la parution d’un grand nombre de traductions d’auteurs contemporains qui s’intéressent aux problèmes de leur époque. Ainsi signale-t-il la traduction de deux romans de Vailland (il avoue ne pas être totalement sûr là-dessus). Avant d’entrer dans l’oeuvre, Feijó nous rappelle que Vailland a toujours accompagné son activité de romancier de celle de reporter et cite, à ce propos, les reportages sur le roi des Belges et sur les dernières batailles de la 2ème guerre mondiale. En outre, il se montre renseigné sur le récent voyage de Vailland en Israel pour suivre le procès Eichman.

Sur Boroboudour, les premières remarques s’adressent au style, considéré d’ailleurs comme semblable à celui que l’on trouve dans l’oeuvre romanesque : éclat extraordinaire, cynisme apparent, luxe des images, parfois baroques. Mais, du point de vue du contenu une vision démystificatrice, vivante et exacte d’une époque particulièrement importante de l’histoire de l’Indonésie. Intéressantes les incursions dans le passé, les analyses documentées des problèmes actuels. Des hypothèses intelligentes pour expliquer certains phénomènes. Des portraits curieux de plusieurs types humains.

Et le critique remarque que, tout au long de l’oeuvre, Vailland nous donne sa vision de la situation de l’homme européen dans le monde de l’époque, une vision qui mérite d’être méditée. Ce qui est sûrement un message assez direct pour les responsables d’une puissance coloniale, qui commençait une guerre qui s’avérerait en même temps l’origine de grandes souffrances et, finalement, le germe du changement final. Le compte-rendu termine avec une référence à la qualité de la traduction à laquelle il accorde une assez bonne note.

Encore dans le même numéro, on trouve un long et bel article de Claude Roy sur la mort de Hemingway. Pour Claude Roy, ce n’est pas un écrivain qui est mort, mais une figure avec laquelle tant de jeunes gens s’étaient identifiés, un jour ou l’autre. C’est la différence que le critique voit entre un Valéry, un Claudel, un Saint-John Perse ou même un Aragon - on peut les aimer, les admirer mais on ne veut pas “être eux”. Ce type de rapport est réservé aux Stendhal, aux Malraux, aux Camus et aux Hemingway.

Dans ce texte, Vailland nous apparaît dans une briève liste d’écrivains qui avaient pris certains éléments de son style (à côté de Sartre dans Le Mur, Camus dans L’Etranger, Roger Grenier “et vingt autres”). Pour Claude Roy il était le grand frère, “Notre père qui êtes en Amérique”. On l’imitait. Roger Vailland jouait aux stratèges dans une jeep au milieu de la guerre - comme Hemingway. Les dialogues des Mauvais Coups nous font sentir la présence du maître, comme ceux de beaucoup d’oeuvres de l’époque ; et même certaines trouvailles du nouveau roman lui seraient redevables.

Dans le numéro de juillet 1963, Vailland est cité simplement comme un des auteurs de récits de voyage que la maison d’édition Prelo est en train de publier. Comme d’ailleurs également Claude Roy.

On saute maintenant jusqu’au numéro de mars 1965, où l’on annonce que le roman de Vailland Bon pied bon oeil vient de sortir dans “Le Livre de Poche”. Dans l’espoir, peut-être, qu’il finirait par être traduit en portugais (ce qui, apparemment, n’est pas arrivé jusqu’à nos jours), on explique son rapport avec Drôle de Jeu, déjà traduit : « Dans Drôle de Jeu, un autre roman de ce célèbre écrivain français, l’auteur situe l’action des personnages en pleine résistance contre l’occupant nazi. Ce sont les mêmes que maintenant nous trouvons dans Bon pied bon oeil, mais quelques années plus tard, après la fin de la guerre, quand la guerre froide faisait ses premiers pas. »

Le numéro de mai 1967 nous apporte un autre aspect de Vailland - son goût pour certains personnages du XVIIIème siècle. On nous dit : « La personnalité de Casanova est depuis longtemps entrée dans la légende - la vie de l’aventurier vénitien a été l’objet de biographies et d’essais parmi lesquels se détache celui que Vailland lui a dédié. Néanmoins, la grande oeuvre sur Casanova c’est toujours ses Mémoires, traduites finalement chez nous … etc. » Je profite de l’occasion pour signaler que je n’ai trouvé aucune référence au Laclos par lui-même, ou à l’intérêt de Vailland pour le cardinal de Bernis.

Le numéro de juin 1968 nous annonce la prochaine publication, en France, des Ecrits Intimes avec un texte assez curieux de synthèse sur l’oeuvre de Vailland, comme si l’on voulait par ce moyen réparer l’étrange lacune qui est le vide total d’information sur sa mort. « Ceux qui, en lisant Drôle de jeu se sont occupés de la contestation de Marat, ceux qui ont détecté dans 325 000 francs l’épais monde du travail, ou ceux qui ont apprécié dans La Loi la saveur méridionale du quotidien dévoré par le temps implacable, ceux qui ont pressenti dans Un jeune homme seul la dégringolade d’espérances de Bon pied bon oeil, pourront, peut-être, l’automne prochain, avoir la réponse à quelques unes des interrogations que la lecture de ROGER VAILLAND leur aura laissées. C’est que, par l’initiative de la maison française d’édition Gallimard, on publiera alors son Journal (sic). Le regard froid nous a déjà apporté quelque chose pour un pèlerinage plus agile à l’intérieur du monde de l’écrivain français. Espérons que le Journal soit un pas de plus pour cette clé que cherchent toujours, ceux qui s’intéressent à un fictionniste, dans ses essais, mais surtout dans ses mémoires. »

Cette dernière citation fournit sûrement une bonne occasion pour terminer cette errance à travers la revue, mais je ne résiste pas à vous faire part d’une dernière référence que j’ai trouvée dans un numéro un peu plus tardif, d’août-septembre 1972, puisqu’on y registre, explicitement, l’influence de Vailland sur un écrivain portugais, Urbano Tavares Rodrigues, et sur un point bien sensible et qui intéresse toujours des chercheurs : le traitement accordé à la femme. On nous dit : « La femme dans l’oeuvre de U.T.R., comme il a été fréquemment signalé, c’est un thème-fort. Surprise dans ses multiples situations d’affectivité, désenchantement, solitude, frustration. Comme partenaire d’un libertinage décrit, comme chez Roger Vailland, sans machisme (marialvismo) et comme élément émancipateur d’une structure d’oppression. »

Cet écrivain, qui est aussi professeur de littérature française à l’Université de Lisbonne et critique, a écrit un essai sur “Vailland et Les Liaisons Dangereuses” qu’il termine en disant que le thème-clé de l’oeuvre de Vailland est, en fin de comptes, le rapport (difficile) entre homme et femme.

Il nous reste à conclure. La recherche effectuée a apporté des moments de réjouissance comme des moments de désillusion, ce qui est probablement consubstantiel à toute prospection de ce genre. Certaines lacunes semblent incompréhensibles : des oeuvres jamais citées (La Truite, pour ne donner qu’un exemple), d’autres référées sèchement, sans aucun commentaire (considérant la tendance de la revue, ceci m’étonne par exemple de Beau Masque), ni le moindre mot sur le décès de l’auteur, quand ce genre de notice est fréquent dans les pages de la revue. Mais si l’on pense un peu à ce qui a été dit ici, on peut sûrement s’apercevoir qu’ une idée globale de l’auteur nous a été tout de même laissée et, qui plus est, toujours admirative et incitant les lecteurs à un approfondissement de la connaissance d’un intellectuel qui ne pouvait qu’aider les Portugais à sentir la honte de leur manque de liberté collective et les inciter à s’affranchir, en tous les domaines, et au plus tôt.

Maria Irene Soeiro
Université d’Aveiro, Portugal.

1. Malraux, pour l’époque que je vais considérer, est déjà clairement en chute auprès d’une partie du public. André Malraux, grand écrivain français mort à la guerre d’Espagne, c’est une blague que j’ai retrouvée plus d’une fois, au milieu d’écrits bien hargneux. Le vieil problème de la proximité de l’amour et de la haine, certainement.

2. Voici présisément un cas où je dois tout à un renseignement donné par un auteur avec lequel je corresponds depuis quelque temps, Baptista-Bastos, celui-ci un des plus indéniables admirateurs de Vailland dans les lettres portugaises.

3. Le Parti Communiste Portugais venait, pendant la guerre, de se réorganiser et recommençait à remuer les milieux ouvriers et paysans.

4. Ces considérations se trouvent dans la Préface qu’a écrite Maria Manuela Gouveia Delille pour l’oeuvre dont elle est co-auteur et coordinateur : Do pobre B.B. em Portugal - aspectos da recepção de Bertolt Brecht antes e depois do 25 de Abril de 1974, Aveiro, Editora Estante, 1991, p.53.

5. Quant au mot cartilha, ça signifie un petit manuel.

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