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Réédition des Pages immortelles de Suétone

Mis en ligne le 20/03/2019

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Le Suétone de Vailland

Les éditions Delga viennent de rééditer un ouvrage peu connu – et peu lu – de Roger Vailland, Les Pages immortelles de Suétone (initialement publié en 1962). Le livre se rattache toutefois à une des questions qui ont fortement préoccupé Vailland : celle du pouvoir, du pouvoir absolu, de la tyrannie, et de leurs effets. Il en faisait l’analyse dans l’Éloge du Cardinal de Bernis : « Du Pharaon au Basileus, à l’empereur romain et à l’exemple tout récent qui nous crève le cœur [NDLR : ceci est écrit en 1956…], l’Histoire nous en donne des milliers de preuves : le Pouvoir absolu engendre la servilité et la servilité inspire à celui qui détient le pouvoir le mépris de l’homme ; la dictature consentie devient tyrannie subie ; et le mépris et la servilité ne cessant de s’accroître et de s’exaspérer l’un par l’autre, l’homme de la plus grande qualité devient le plus abominable des tyrans. Telle est l’implacable dialectique du pouvoir non contrôlé. » 1

En écrivant les Pages immortelles de Suétone, Roger Vailland se propose donc d’« essayer de découvrir les clefs des Douze Césars (…), œuvre déconcertante de Suétone. (…) J’imagine Suétone concevant le projet d’écrire non pas le récit anecdotique du règne des douze premiers Césars, mais une étude historique et critique du phénomène qui met généralement fin aux démocraties : le césarisme. » 2

Vailland écrit ces Pages en 1961. Il avait, selon Yves Courrière, commencé à préparer ce livre en 1959, puis l’avait mis de côté pour écrire La Fête. « Introduction et commentaires de très larges extraits de l’ouvrage de Suétone furent écrits en cinq semaines avec une allégresse qu’il croyait à jamais perdue. Il avait trouvé le moyen de parler politique sans se livrer à la critique du parti communiste qu’il s’interdisait. » 3 On se souvient qu’après le rapport Khrouchtchev, Vailland avait quitté le PC sur la pointe des pieds. Il n’était pas devenu pour autant anti-communiste, comme le souligne Aymeric Monville dans sa préface. Mais sa réflexion sur Suétone va se nourrir de cette expérience récente.

« Le Suétone de Roger Vailland apparaît comme une amorce de réflexion sur le stalinisme à la lumière de la lecture des Douze Césars : la démence, quand elle est liée à la toute-puissance, inspire la terreur », écrit Jean Recanati. 4« La toute-puissance, quand elle est devenue démente, ne se maintient que par la terreur. C’est le même enchaînement. Ce n’est pas vrai seulement des Césars mais de toute espèce de tyran. Le personnage principal de ce Suétone s’appelle Staline, constamment présent derrière le masque des empereurs romains. »

Vailland voit en Suétone à la fois un historien et un écrivain, et il entend le montrer. Il commence par un paradoxe : « C’est un ouvrage de prime abord ennuyeux (…) Des événements racontés dans aucune référence aux conditions économiques et sociales de l’époque et qui prennent ainsi l’apparence de la gratuité ; les récits superposés de crimes et de délires analogues, aussi fastidieux que les catalogues lubriques du marquis de Sade. » Puis il s’attache à montrer comment, rubrique par rubrique, le retour de schémas récurrents va permettre à l’historien de dégager le sens des événements : « Suétone est un redoutable et merveilleux hypocrite ; sous le masque de l’érudit, il a fait œuvre de véritable historien, c’est-à-dire d’esprit critique qui, sous les faits, découvre la loi ; il révèle ; il dévoile ; il démasque. Sous le couvert de l’anecdote, de l’accumulation obsédante des anecdotes, il a dégagé la loi du césarisme, c’est-à-dire de la domination des princes portés au gouvernement par la démocratie mais revêtus d’un pouvoir absolu ». 5

Suit une série de « thèses » (c’est le terme employé par Vailland lui-même) dûment numérotées sur la manière dont les Césars parviennent au pouvoir, puis l’exercent. Ces développements sont pour lui l’occasion de souligner comment Suétone utilise l’écriture afin de faire passer son « message ». Ainsi, relevant chez Suétone de fréquents exemples de contradictions, il explique : « Cette fois, il n’y a pas à s’y tromper, il ne s’agit pas de contradictions involontaires, mais d’un mode délibéré d’expression. » Ou bien, à propos de la cruauté appliquée par les Césars à leurs proches (thèse 6), il observe : « Les pages qui suivent sont très caractéristiques de Suétone par la froideur du ton et le fini du dessin. Suétone a un style, son style ; ce n’est pas seulement un érudit et l’auteur d’une thèse sur le césarisme aussi valable aujourd’hui que quand il l’écrivit ; c’est un véritable écrivain. » Il est à noter que Vailland se montre très indulgent au sujet de la prudence que déploie Suétone pour éviter de « s’engager » (« comme on a dit vers 1945 ») : « ne choisir pour ses livres que des thèmes hors de toute actualité ». 6

Rapprochement qui est tout aussi caractéristique de la manière de Vailland. À propos de l’écriture de La Loi, Michel Picard remarquait déjà : « Plus que jamais, Vailland se tourne vers un passé culturel mythifié, où se brouillent les époques dans la pénombre du royaume des Limbes, où le XIXe siècle de Gobineau et de Flaubert se mêle au XVIIIe siècle de Laclos, de Bernis et de Casanova, où le XXe siècle de Staline se confond avec l’Antiquité de Suétone et de Plutarque comme l’Italie de Don Cesare avec les colonies grecques du futur Empire romain. » 7

Elizabeth Legros Chapuis


Lien vers la page de l’éditeur

1. Roger Vailland, Le Regard froid, Grasset, 1963, p. 227

2. Roger Vailland, Les Pages immortelles de Suétone, éd. Delga, 2019, p. 19

3. Yves Courrière, Roger Vailland ou Un libertin au regard froid, Plon, 1991, p. 864

4. Jean Recanati, note aux Oeuvres complètes de Roger Vailland, éd. Rencontre, 1967, p. 318

5. Roger Vailland, Les Pages immortelles de Suétone, op. cit.

6. ibid.

7. Michel Picard, Libertinage et tragique dans l’œuvre de Roger Vailland, Hachette, 1972, p. 385

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