Vous êtes ici : Accueil > L’œuvre > Archives des Cahiers Vailland > Roger Vailland : Prague aller-retour

Roger Vailland : Prague aller-retour

Mis en ligne le 25/08/2007

Cet article fait partie du dossier "Paris-Prague, l’itinéraire d’un grand jeu", publié dans le numéro 5 des Cahiers Roger Vailland (juin 1996).

«  Je suis le phénomène, l’écrivain qui ne reste pas dans son bureau ». Roger Vailland

Une « grande ville de province » : c’est ainsi que Roger Vailland définit l’Europe centrale dans Quelques réflexions sur la singularité d’être français (1946).

Il y raconte l’histoire de « cette jeune femme d’un banquier hongrois qui lui dit : ‘Pour notre voyage de noces, nous sommes allés à Paris… et puis ce fut fini.’ Quoi fini ? Je ne le demandais même pas, c’était bien visible, l’amour, l’espoir, le plaisir de vivre, tout était fini. Ne restait que l’intolérable ennui de cette grande ville de province : l’Europe centrale ».

Cette vision hégémonique est celle d’un Parisien, c’est-à-dire d’un homme de la capitale. Et c’est de la capitale que procèdent, selon lui, les qualités d’aisance, de désinvolture qu’il prise tant : « Les qualités (et les défauts) spécifiquement françaises sont des qualités de citadin, d’homme de la capitale ; c’est sans doute que pendant deux siècles Paris a été la capitale du monde occidental… »

Cette conception n’est pas propre à Vailland. Pour Paul Morand, non seulement Bucarest n’est pas une capitale, mais ce n’est pas une vraie ville : « Bucarest n’est pas, comme Londres, Vienne ou Paris, une grande ville entourée d’un collier de petites villes qui sont sa banlieue… La ville européenne s’évanouit et l’Asie commence… La ville commence mais elle ne peut se résigner à n’être plus la plaine… » (Bucarest, 1935).

Et pourtant, pour Vailland, une ville échappe à «  l’intolérable ennui » du no man’s land ville-plaine. C’est Prague. Prague qui est précisément au cœur de l’Europe centrale. C’est justement à cette position de cœur qu’elle doit son exception.

Aux portes des autres capitales d’Europe centrale commence cette « plaine » dont parle Morand. Cette zone vide, de paysages non structurés, de nature « non faite » (aux yeux, bien entendu, des citadins que sont Vailland et Morand). Un espace ouvert qui s’étend sur des milliers de kilomètres, jusqu’à l’Oural, jusqu’à cette Asie dont parle également Morand. Comme tout cœur, au contraire, Prague est protégée par une cage thoracique de montagnes aux noms d’épopées ou de romans fantastiques : Monts Métallifères, Monts des Géants, Carpathes. Et de toutes les capitales d’Europe centrale, Prague est la plus éloignée de l’accès à la mer. La plus enserrée. la plus close. Comme un cylindre, dans lequel ne peuvent se produire qu’explosions. De fait, huit ans avant le premier séjour de Vailland y a explosé l’empire austro-hongrois.

Ces explosions ont été précédées par d’étranges phénomènes dus à la compression, à l’oppression. Prague n’est-elle pas la ville des mutations picturales d’Arcimboldo, dans lesquelles les hommes se « chosifient », et la ville des mutations littéraires avec les Métamorphoses de Kafka ? Elles ne sont pas loin, ces Carpathes où les hommes se transforment en vampires. Toute sa vie, Vailland restera hanté par ces phénomènes : c’est Roberte, l’héroïne des Mauvais coups (1948), qui se mue en hibou ou en insecte ; c’est ce pêcheur d’anguilles qui finit par avoir des yeux d’anguille ; c’est la femme-vampire de Et mourir de plaisir (film réalisé par Vadim sur un scénario de Roger Vailland). Cette attitude, il l’assumera aux périodes les plus militantes. En 1946, lorsque l’hebdomadaire Action pose la question du pessimisme contre-révolutionnaire, Vailland répond : « L’homme lucide, l’esprit libre… se garde de brûler Kafka ».

Tous ces aspects de Prague ne peuvent que fasciner le Vailland épris de subversion et d’insolite qui découvre la ville en 1926. Il a alors dix-neuf ans. Louis Aragon a fait paraître, l’année précédente, Le Paysan de Paris. André Breton publie Légitime Défense et Paul Eluard Capitale de la Douleur. Roger Vailland vient tout juste d’arriver à Paris en compagnie de René Daumal. Roger Gilbert-Lecomte leur rend visite. Les trois garçons avaient, au lycée de Reims, formé un groupe, les phrères simplistes, que soudaient et une pratique scandaleuse de la poésie, de la drogue, de l’érotisme et des techniques de dépersonnalisation de soi contre la vacuité du monde bourgeois. Ils sont sur la voie qui les mènera à la création du Grand Jeu. Sur leur chemin, ils croisent des aînés, et notamment des Tchèques : Hoffmeister, Joseph Sima (avec qui Vailland restera en relation toute sa vie) et Richard Weiner. Entre Weiner et Vailland se noue une relation tumultueuse (en témoigne leur correspondance). C’est Weiner, cependant, qui propose à Roger de se rendre à Prague. Il lui obtient une bourse du gouvernement tchèque et organise le voyage – le premier grand voyage de Roger Vailland. Celui-ci se rengorge, tout en se riant de lui-même : « Je serai, note-t-il, le premier ambassadeur simpliste à Prague ».

Là-bas, Roger fait l’expérience de l’étrangeté de l’autre. Il s’y perd, dans un premier temps, et le confie à sa famille et à Weiner, avant de s’y retrouver. C’est que la capitale de la Bohême est une vraie ville. « Prague, c’est noir, massif », écrit-il à sa mère. A la fin de sa vie, lors d’un entretien avec l’architecte américain Woods, Vailland reviendra sur le fait qu’une cité – collectivité de citoyens – doit être dense, massive, sans trous dans le tissu urbain. Comment, alors, pourrait-il ne pas se sentir à l’aise dans cette ville noire qui ressemble si fort aux décors de Nosferatu et du Golem, comment pourrait-il ressentir un «  intolérable ennui » dans ces rues « où à deux heures du matin rampent les prostituées (les prostituées tchèques sont silencieuses et frôlent les murs de très près) et où chaque porte dissimule des apaches » ? Prague est aux antipodes de la « ville de province ». C’est pourquoi elle modifie le regard que Roger Vailland porte sur son propre pays, un pays qui, des rives de la Vltava, lui apparaît bien « provincial » : « J’ai senti très nettement que la France, qui était quelque chose de rose et blanc à ma gauche, n’était que choses mortes qui remuaient encore un peu ». Dans cette vraie ville, Roger Vailland est, comme "ambassadeur simpliste", fort occupé. Il donne des conférences, écrit sur les écrivains français dans Rozpravy Aventina, fréquente les théâtres d’avant-garde et rencontre les surréalistes, dont Teige, leur chef de file (mais cette rencontre, qui aurait pu renforcer les liens entre le Grand Jeu et les surréalistes tchèques, restera sans lendemain).

Pour autant, Roger Vailland ne donne que peu de représentations de Prague et du pays dans ses écrits et l’on ne trouvera de la capitale tchèque qu’un seul écho dans ses romans (Drôle de jeu, 1945). C’est que, là-bas, il s’intéresse moins aux choses qu’aux êtres, et surtout aux femmes (dont Zdenka, la sœur de Weiner, qu’il aurait pu aimer d’amour). Vailland est un chasseur de bonheur. C’est le vivant qui le soucie. Il avoue d’ailleurs à Weiner que, dans une certaine mesure, il rate la Tchécoslovaquie : « Heureux de ce voyage. Mais tout de même un peu mécontent de moi, parce que je sens que j’ai regardé le pays avec trop de curiosité, trop avec l’intelligence. Je ne me suis pas donné au pays, et c’est avec le don que je comprends le voyage ». Mais s’il rate le pays, il ne manque pas les Pragoises. « Il mord dans la vie », traque le plaisir, et le trouve dans les bras d’une jeune bolchevik au « baiser extrêmement savant ».

Cependant, si Vailland est heureux de son voyage, un voyage sans cartes au plus profond de lui-même, c’est qu’avant tout il a valeur d’initiation. La découverte de la Tchécoslovaquie, avec l’épreuve surmontée de la maladie (il est hospitalisé quelques jours à Pisek pour une angine) constitue en effet un véritable rite de passage à l’âge adulte. « J’acquiers de la maturité, écrit-il de Pisek à sa mère. Sais-tu qu’à Prague, à m’entendre parler et à me voir agir, on me donne vingt-trois à vingt-cinq ans et l’on est très surpris quand on apprend que j’ai à peine vingt ans ». De retour dans la capitale, il lui confie : « Il serait peut-être bon aussi de faire entendre doucement à Mémé Vailland qu’elle ne doit plus me traiter tout à fait en ‘petit garçon’. Il y a certaines petites mesquineries qui me seraient d’autant plus pénibles que je viens de vivre deux mois s’une complète liberté et parfois au milieu des pires aventuriers, comme à Munkacevo (si je vous racontais les ‘affaires’ qu’on m’y a proposées !) (…) J’ai assez changé et j’ai l’air plus énergique. Cela m’a fait plaisir. ‘Les voyages forment la jeunesse’ ». (Lettres à sa famille, octobre 1927).

Le deuxième séjour que Vailland effectue en Tchécoslovaquie sera pour lui tout aussi important que le premier sur le plan symbolique. 1948 : Vailland est un écrivain reconnu ; il a reçu le prix Interallié pour son roman Drôle de jeu. C’est pourtant une période noire pour lui. Dans la Résistance, il s’est rapproché des communistes et il a combattu, non seulement pour la libération nationale, mais aussi pour une libération sociale, pour la « société sans classes ». Depuis deux ans, l’unité de la Résistance se lézarde, le vieux monde haï reprend des forces. Sur le plan privé, il a rompu avec Boule, sa première épouse, et commencé un roman, Les Mauvais Coups, sur cette éprouvante rupture. C’est en Tchécoslovaquie qu’il le terminera, dans le château du syndicat national des écrivains, à Dobris.

Là, soudainement, Vailland connaît un moment de grâce. Le réel se met à ressembler à son imaginaire. Le château de Dobris devient ce couvent laïque où il a toujours rêvé de vivre. De plus, ce château est l’occasion d’une double revanche. Dobris fut d’abord la résidence historique des princes de Colloredo et c’est un Colloredo qui fit prisonnier Drouet, l’homme qui arrêta le roi à Varennes et dont Roger Vailland fit le héros de son roman historique Un homme du peuple sous la Révolution (1937). Dobris servit ensuite de quartier général à l’hitlérien Heydrich. Et c’est l’appartement des enfants de Heydrich quo sert de quartier général à un ancien surréaliste, devenu ami des communistes, nommé Roger Vailland. Savoureux retournement de situation !

Bien plus encore ! Roger est à Prague lors des événements de février 1948. Il voit arriver les milices ouvrières et se réaliser le vœu de son adolescence. « J’avais tant de fois rêvé à ces camions qui amèneraient le peuple en armes », écrit-il dans Action (25 février 1948). Dominique Desanti recevait un télégramme enthousiaste : « Chants et peuple en armes, bleus de travail à l’assaut des statues baroques. Tout ce que nous aimons… » Roger Vailland. Rêve tenace : deux ans plus tard, s’installant dans un village de l’Ain, il proscrit des murs toute toile peinte, n’y conservant que « quelques gravures de 1793, des sans-culottes armés jusqu’aux dents ».

Prague initie donc Vailland à la Révolution, après l’avoir initié à la maturité. Et c’est en raison de cette double initiation que la Tchécoslovaquie prendra pour lui valeur de modèle des pays socialistes – «  nous avons oublié les détails » de cette révolution à Prague, écrit-il de manière significative (Action, 25 février 1948). Dans Les Mauvais Coups, la Tchécoslovaquie constituera tout naturellement un représentant symbolique du monde nouveau en train de naître.

Prague, cependant, lui réserve d’autres révélations, plus douloureuses. En 1948, on avait raconté à Vailland « qu’un comité d’étudiants, présidé par le concierge de l’Université, allait procéder à l’épuration des professeurs ». Il s’en réjouit, « espérant que ce concierge était un paysan de Bohême ou de Moravie, peut-être un ancien bûcheron, qui allait aider efficacement les étudiants à se débarrasser de quelques vieux pédants qui avaient survécu à tous les régimes et à tous les progrès que les sciences qu’ils enseignaient avaient fait depuis un siècle ». (De l’amateur, 1951). Cette information comble tous ses vœux et d’abord celui de voir triompher ses amis communistes. Mais au-delà, c’est le rêve de l’ancien surréaliste, celui de la subversion totale, qui se réalise. N’avait-il pas, jadis, conçu la revue le Grand Jeu comme un pamphlet « anti-Sorbonne » ? N’avait-il pas écrit, dans le Grand Jeu justement : « Nous fraternisons avec vous, chers nègres…nous vous ouvrirons toutes les portes ». Ce ne sera pas un « cher nègre » mais un « bûcheron de Bohême » qui viendra faire table rase.

Hélas ! l’information était fausse. « Je reviens l’année suivante. Le concierge n’avait autorité que sur les services de nettoiement. Et les mêmes hommes professaient les mêmes cours, qu’ils avaient seulement compliqués d’un peu de jardon marxiste, ce qui achevait de les rendre incompréhensibles ». La révolution ne ferait-elle que perpétuer les pratiques anciennes en les aggravant ?

C’est ce que semble confirmer sa traversée de la Tchécoslovaquie en 1955. « A Karlovy-Vary, j’ai passé une dernière soirée fort pénible, dans la grande salle à manger d’un palace 1900, face à un programme ‘artistique’ baptisé ‘soirée culturelle’ et aussi ignoble qu’il aurait pu l’être à Vichy ou à Evian, avec jazz, acrobates burlesques, qui ne différaient que par encore plus de médiocrité de ce que nous refusons d’aller voir en France. Or le public, incontestablement populaire, était content… La classe opprimée, en prenant le pouvoir, adopte les formes de vie de l’ancienne classe privilégiée… La nation tout entière se met à porter des cols durs. Et elle s’y complaît ». (Écrits intimes, 9 mai). Vailland est loin de l’enthousiasme de février 1948 : « Je me fais beaucoup de mises au point ».

La dernière sera décisive. C’est à Prague, à l’occasion du congrès des écrivains, en avril 1956, qu’il prend connaissance du rapport Khrouchtchev. Pour Vailland, c’est tout un pan de sa vie qui s’écroule : « Il va falloir inventer quelque chose de drôle pour distraire notre vieillesse », écrit-il à Elisabeth, sa seconde épouse (Écrits intimes).

Si Prague a révélé Roger Vailland à lui-même, si la ville l’a initié à la Révolution et à ses contradictions, il est un roman de lui dont le destin en Tchécoslovaquie éclaire en retour, de manière cocasse, les mouvements sociaux et idéologiques qui affectent le pays depuis 1956. « J’ai traduit La Fête en 1969, je crois, raconte Dagmar Steinova dans le numéro 4 des Cahiers Roger Vailland ; j’avais un contrat avec une maison d’édition ; je leur donne le manuscrit ; ils l’acceptent. Quelques mois plus tard, ils me disent ne pas pouvoir publier ce roman parce qu’il est trop anti-communiste et anti-soviétique. Après 1989, la même maison d’édition – qui a un peu changé – me dit : Est-ce que vous n’auriez pas une traduction dans vos tiroirs ? – Oui, j’ai un très beau roman : La Fête – Pas question, c’est trop communiste ».

René Ballet & Christian Petr

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
Conception : www.linuance.com