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Roger Vailland en Égypte

ou la passion à contrecœur

Mis en ligne le 19/10/2006

Texte prononcé le 22 novembre 2002 aux Rencontres de Bourg-en-Bresse et paru dans les Cahiers Roger-Vailland n°19 (juin 2003).

Le texte d’invitation aux rencontres (sur le petit dépliant) 1, présente Vailland comme un voyageur à tous les sens du terme. À mon sens, c’est tout à fait vrai. C’est dans le recul, le déplacement, que le libertin au regard froid trouve son étincelle créatrice. Les retraites pour écrire dans l’Ain tiennent de cela que j’ai traqué dans mon livre Un homme seul. Est-ce à dire que l’écrivain voyage par plaisir ou dans l’exultation ? Dans le cas de son voyage en Égypte, ce qu’il écrit me semble bien illustrer le contraire.

Cette mission en Égypte n’a rien à voir, évidemment, avec un circuit touristique parmi les sites antiques. Mais elle ne tient pas non plus du voyage de Champollion. Car si l’on peut lire comment Roger s’enthousiasme pour la beauté du Nil et pour la générosité des fellahs, dans Choses vues en Égypte 2 sa démarche est transcrite plutôt sur le mode un peu tâcheron de la mission d’analyse politique, tandis que dans sa correspondance elle l’est parfois sur le ton de la nostalgie. Contrairement à d’autres, parfois aujourd’hui à la mode (…), ce n’est ni pour passer le temps ni pour prendre du bon temps que l’écrivain débarque. Cela tient plutôt de la condition humaine, ou de la catégorie d’écrivain à laquelle appartient Vailland. Certains gardent frileusement la chambre, écrivant pour ne pas voyager. D’autres font le voyage « tendance » et, parfois non sans lucidité, l’exploitent en des pages à bien vendre. Vailland, lui, voyage dans l’existence pour écrire, ce qui s’appelle écrire.

Le voici accomplissant un reportage en Égypte en plein coup d’État. Nous sommes en été 1952, le roi Farouk, potentat oriental soutenu jusqu’alors par les classiques puissances coloniales, vient d’être renversé. On se demande qui l’emportera, de même que plane l’incertitude sur le sort d’intérêts européens divers, le canal de Suez surtout. Il est bien des écrivains qui hésitent à quitter le sixième arrondissement de Paris et recommandent leur âme à Dieu dès qu’ils touchent la banlieue. Avec Vailland, il s’agit d’une autre pointure. Aux arrêts des jours durant, jeté sur le ciment nu d’une prison ou trimballé en camion enchaîné à un fellah, dans cette Egypte qui bascule, il risque tout simplement sa peau.

C’est qu’un tel départ tient d’abord de la conviction politique. En mission rémunérée pour la publication Défense de la Paix, présidée par Pierre Cot que l’on qualifia parfois de « crypto-communiste », Vailland doit écrire un livre sur la situation en Égypte, alors grand enjeu de la guerre froide. Là, s’affrontent l’ancien régime colonial et les forces d’indépendance avec, en toile de fond, la stratégie d’hégémonie de l’URSS contre les impérialismes français, anglais et américains cherchant à se retailler chacun une part de gâteau. Pour avoir été militant moi-même, je sens à plein nez comme le soin pris à publier, lorsque Roger sera arrêté, qu’il n’effectue surtout pas une mission pour les communistes mais bien pour un organisme pacifiste, en dit long sur les sous-entendus de l’opération. Certaines lignes de Choses vues en Égypte sont d’ailleurs sans équivoque sur le camp pour lequel travaille Roger Vailland :

« ...quand l’homme aura transformé la nature et les climats, comme il est en train de le faire dans les steppes de la Volga. » (Choses vues en Égypte, p. 200.)

Roger fait partie des ces auteurs qui, dans un monde de conflits, décident de mouiller la chemise en s’engageant. Aujourd’hui où l’on tombe plutôt la chemise, on a parfois de la peine à comprendre cette posture. Ce qui n’est ni populisme ni héritage militant, un choix existentiel plutôt, tourne au beau temps de la Guerre Froide à l’engagement pur et simple dans un camp ou même dans un parti dont on devient plus ou moins agent, sinon laudateur, ce qui n’empêche d’ailleurs pas tout recul critique. Ainsi, Vailland est en Égypte pour faire son devoir. Mais, contrairement à l’archétype du militant pur et dur, ce devoir lui pèse parfois.

« J’en ai marre qu’on me raconte des histoires politiques sur un pays qui n’est pas le mien et dans lequel je n’ai pas de rôle actif à jouer. » (lettre à Elisabeth, lundi 18 août 1952.)

Il est des fois où l’on part la mort dans l’âme, voire la trouille au cul, mais où il faut partir. C’est l’expérience qu’eut Roger cette fois, enchaîné sur son camion ou couché sur le sol en ciment de sa geôle.

C’est l’expérience que j’eus moi-même lorsque je partis en Algérie en 1998, en plein terrorisme. Je n’ai pas l’outrecuidance de faire un parallèle Vailland-Pornon. Les calibres ne sont pas les mêmes et surtout je n’étais pas en service commandé, bien au contraire ! Ayant proposé mon reportage à venir à Libé, au Monde et à l’Huma, j’ai eu les réponses suivantes plutôt édifiantes : le Monde avait déjà eu BHL, Libé trouvait ça sans intérêt et l’Huma devait réfléchir… Heureusement, à mon retour, la réflexion de l’Huma, avait abouti, positivement !

Il y a quelque temps, Christian Petr 3 m’a suggéré de lire le voyage de Vailland à travers les lunettes de mon propre voyage en Algérie. Un peu circonspect d’emblée, je n’ai pas tardé à reconnaître l’intérêt d’une telle perspective. Iconoclaste, elle va au-delà de la convention de l’écrivain militant sans peur et sans reproche. On peut avoir été résistant et soldat plus ou moins héroïque, venir d’adhérer au parti communiste en pleine période de répression, et néanmoins se plaindre dans sa correspondance à sa femme qu’on se trouve dans le désarroi à l’étranger, bref qu’on s’ennuie d’elle dans ce foutu bled.

« J’en ai marre des voyages et surtout des pays dont je ne comprends pas la langue. » (lettre à Elisabeth, lundi 18 août 1952.)

Dans cette même lettre, le grand reporter persiste et signe :

« Je souhaite dans mon cœur que le visa iranien n’arrive pas à temps, qu’irais-je foutre dans ce pays malheureux ? »

Voici qui me rappelle certaine traversée de la zone de Djijel où l’armée algérienne était en train de reprendre le terrain à l’AIS (l’Armée Islamique du Salut) qui avait occupé et administré un certain temps tout le coin. Devant les blindés, les colonnes de petits gars la peur aux yeux, les mitraillettes des sentinelles braquées sur nous, je me suis un moment demandé pourquoi je ne m’étais pas contenté d’un footing au parc de mon quartier.

Bien entendu, cela ne fait pas renoncer. Toujours dans la même lettre, Roger ajoute, ce qui confirme le voyage par devoir :

« Mais, bien entendu, j’irai si le visa arrive à temps. »

Loin de moi l’intention de brosser le portrait d’un Vailland couard et contraint au voyage. La façon dont il a vécu son arrestation est tout à fait stoïque, et de longues pages de son reportage témoignent du niveau de son analyse de la situation. Roger Vailland accomplit son travail avec le sérieux et l’intensité dont il est capable. Plus, il scrute la réalité de ce « regard froid » du « promeneur solitaire », pas tendre du tout ni avec la bourgeoisie qui complote en costume sur la plage, ni avec les militaires présentement au pouvoir dont certains sont manipulés par l’Amérique. De tout ceci, la passion n’est pas absente. D’autres pages l’expriment quand il part dans l’intérieur rencontrer les paysans le long du Nil.

« La vallée du Nil est le plus riche jardin du monde et le fellah le plus misérable jardinier… » (Choses vues..., p. 181.)

« …vert tendre des jeunes rizières, jaune lumineux des grosses fleurs de coton, vert profond des champs de canne à sucre, et l’eau du Nil et des canaux du même brun sombre que les habitants du Soudan et de la Nubie, qui se sont baignés dans son cours. Mais pas un chant ne s’élève des groupes de travailleurs… » (Choses vues..., p. 199.)

C’est ainsi qu’à maintes reprises, il nous dit sa tendresse pour le petit paysan miséreux et accueillant.

Mais ma conviction est que, si Vailland accomplit un tel voyage, c’est, plus que par logique de son engagement, parce que le voyage recèle une clé irremplaçable pour aiguillonner la lucidité, pour se réveiller à l’émerveillement devant le monde et à l’émotion devant les hommes, se réveiller tout court. Lorsque j’accomplis mon voyage en Algérie, en 1998, c’étaient encore les années de plomb où la France ignorait cet enfer voisin. J’ai redécouvert une face cachée de la lune, une terre de nos ancêtres et de notre jeunesse, tapie dans notre mémoire ou bien camouflée dans notre inconscient. J’ai redécouvert, certes, les ratissages et les attentats, la torture et les viols. Mais j’ai redécouvert aussi l’Odyssée des conquérants et des colons, comme celle des militants indépendantistes et des édificateurs du pays.

Beaucoup de douleur et de haine, naturellement. Mais également beaucoup d’amour, l’amour passé et, plus inattendu, l’amour présent. Quels étranges entrelacs de l’histoire que les méandres de la haine et de l’amour mêlés ! Le terrorisme cohabite avec les rendez-vous chauds dans des cinémas, dans des voitures, jusque dans des cimetières ! Roger a découvert en Egypte la face cachée de sa société, des complots qu’elle secrète et du pouvoir instable en résultant. Il tente longuement d’en décrypter les arcanes en contant ses rencontres et en analysant ses données. Il se réfère évidemment au passé et à l’échiquier international. Il découvre aussi, dans ce jardin extraordinaire, le plus riche du monde, que sont les rives du Nil, le peuple de paysans les plus pauvres du monde. Il ne se contente pas de la carte postale. Il descend parmi ces gens dans une descente qui le conduit tout de même aux enfers de la prison.

Quant à l’amour, je dois dire que la tonalité asexuée des lignes de Choses vues en Egypte me laisse assez circonspect. Il faut peut-être y voir le sérieux de la mission pour le combat fraîchement rejoint. A l’époque, on ne badinait guère chez les communistes, et on mêlait peu le discours amoureux au discours militant. Il faut y voir aussi, peut-être, sa passion pour Elisabeth avec qui il vivait encore le grand matin. Néanmoins, connaissant le libertin, on a peine à croire qu’il n’ait pas eu un seul regard, fût-il froid, pour quelque bayadère ou, pourquoi pas, quelque licorne errant dans l’hôtel de luxe. Mais le temps ne lui en fut peut-être pas donné dans son programme chargé où l’arrestation laissa peu de loisir.

À défaut d’amour de femme, c’est d’amour pour un homme qu’il s’agit, le poète Kamal, dont la popularité est grande même parmi ses adversaires. Roger l’accompagne au contact de l’Egypte profonde, celle du peuple, tout en vantant sa personnalité de poète-militant. On ne peut s’empêcher de faire un rapprochement : la lutte indépendantiste égyptienne avait, tel qu’il nous le présente, son grand poète, comme la France résistante avait eu son Aragon. On connaît l’opinion très iconoclaste de Vailland à propos d’Aragon qu’il brocardait comme régnant sur les arts et lettres après-guerre. Mais le poète- militant est une figure très présente dans la mythologie – et dans la réalité - de l’époque.

« Kamal est considéré comme l’inventeur de la nouvelle poésie égyptienne… » (Choses vues..., p. 178.)

Roger ajoute une note assez percutante au sujet du policier qui saisissait une de ses œuvres :

« Et il récita un poème, qu’il connaissait par cœur, de la plaquette qu’il était en train de saisir. » (Choses vues..., p. 178.)

Paradoxalement, l’amour est le dernier mot d’un tel voyage. Dans la condition tragique de l’auteur, la fuite apparente dans le libertinage et le militantisme est en fait une quête de l’autre. On sent ici évidemment l’amour des hommes, amour de l’humanité poussant à tenter de contribuer à la paix, et amour des prolétaires qui lui fait encourir la prison pour rencontrer les fellahs surexploités. Tout ceci relève du choix bien connu d’un compagnonnage de route avec un mouvement humaniste pour des lendemains qui chantent. Mais cette posture s’inscrit aussi dans un amour plus complexe, égotiste autant que reconnaissant, l’amour de la femme qui refonde l’homme éperdu, l’amour ancreur, avec un a, et aussi encreur, avec un e. Si cet amour n’est guère évoqué alors dans Choses vues en Egypte, le dieu des libertins sait combien Vailland en fut hanté. Il s’agit, toute sa correspondance de ce moment en transpire, d’amour de sa femme, de l’obsession d’elle, la pensée permanente d’elle, le désir au ventre pour elle, Elisabeth, comme un moteur qui porte au courage stoïcien dans le danger.

« Je m’ennuie terriblement de toi, je pense à toi dans les Allymes, j’ai le Nil et une demi-lune immense sous les yeux mais je pense à toi dans notre petite maison. » (lettre à Elisabeth, mercredi 20 août 1952.)

« Comme je t’aime, moi, ma mienne
À tout à l’heure. » (lettre à Elisabeth, lundi 18 août 1952.)

Francis Pornon

1. Dépliant qui annonçait les « Rencontres Roger Vailland » de novembre 2005 à Bourg-en-Bresse.

2. Choses vues en Egypte (- - - - -)

3. Christian Petr : Président des « Amis de Roger Vailland » (Médiathèque Elisabeth et Roger Vailland, 1 rue du Moulin-de-Brou, 01000 Bourg-en-Bresse).

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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