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Roger Vailland et Gobineau : le discours aristocratique et les ‘fils de roi’

Mis en ligne le 18/03/2015

Cet article de Peter Tame reflète une communication présentée au colloque d’Aveiro, en 2000, portant sur le thème "Roger Vailland et l’Autre". Il a été publié initialement dans les Cahiers Roger Vailland, n° 14.

Introduction

L’origine de cette communication remonte à une lecture d’il y a quelques années d’un des livres de l’Américain Herbert Lottman, intitulé The Left Bank, dans lequel l’auteur fait référence à un Roger Vailland qui appartiendrait plutôt à la droite politique dans sa jeunesse. 1 Intrigué par ce constat, pour lequel je voyais d’ailleurs peu d’évidence, j’ai écrit à Mr Lottman pour en savoir plus. Il m’a répondu qu’il n’arrivait plus à retrouver la référence qui l’avait conduit à une telle conclusion. Depuis, j’ai repéré ci et là dans l’œuvre de Vailland des aspects de sa pensée qui témoigneraient d’un certain tempérament souvent associé à la droite, par exemple le culte des grands hommes, un faible pour l’autoritarisme, le culte du physique et de la violence, et même un intérêt à l’aristocratie. Au Lycée Louis-le-Grand, il avait comme camarades de khâgne Robert Brasillach, Maurice Bardèche, Thierry Maulnier qui gravitaient tous autour de Charles Maurras et l’Action française - et puis il y a eu l’affaire Chiappe : le jeune Vailland avait fait l’éloge de Jean Chiappe, Préfet de Police à Paris à l’époque, dans un numéro de Paris-Midi en 1928 à la barbe d’un aréopage de surréalistes, le saluant en ‘épurateur de notre capitale’. 2

Mais je préfère prendre mon point de départ d’une hypothèse basée sur l’énoncé de Lottman - sa référence pouvait vraisemblablement être la prédilection de Vailland pour les écrits de Joseph-Arthur Comte de Gobineau. Et là, il semblerait que nous abordions un autre Vailland, moins connu. A première vue, l’oeuvre de Gobineau paraît certainement une lecture incongrue pour un jeune écrivain qui allait devenir un communiste bien engagé puisque Gobineau, ‘ce Rousseau gentillâtre’, selon le mot de Charles Maurras, est généralement considéré comme une des sources les plus pernicieuses du racisme moderne. 3

Il ne s’agit pourtant pas ici de démontrer que Roger Vailland fût un ‘crypto-raciste’, ni même un ‘crypto-fasciste’. Mon intention est plutôt d’identifier ce qui, chez Gobineau, a vraisemblablement attiré le jeune lycéen et comment cet écrivain-diplomate du XIXe siècle a pu influencer les écrits de Vailland plus tard. J’examinerai donc brièvement la vie et l’oeuvre de Gobineau pour ensuite passer à Roger Vailland afin d’éclaircir les affinités et les différences entre les deux auteurs.

Joseph-Arthur de Gobineau

Qui était Joseph-Arthur de Gobineau ? Un aristocrate français, né en 1816 et mort en 1882. Écrivain, diplomate, ethnologue, et sociologue, sa théorie du déterminisme racial a eu une influence énorme sur l’Europe du vingtième siècle. S’intéressant très tôt à l’orientalisme, il devint le secrétaire et chef de cabinet d’Alexis de Tocqueville, Ministre des Affaires Étrangères en 1849. Tocqueville est surtout connu en tant que champion des idées libérales et démocratiques. Malgré une sincère amitié entre les deux hommes, on pourrait dire qu’ils incarnaient en quelque sorte à eux deux le grand débat idéologique du XIXe siècle entre l’autoritarisme et le racisme d’une part (Gobineau) et le libéralisme démocratique de l’autre (Tocqueville). Leur correspondance démontre bien comment ce clivage philosophique et idéologique allait s’accentuant entre les deux hommes, surtout après que Gobineau eut publié ses volumes de l’Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-55). 4

Nous savons que Vailland connaissait et appréciait surtout deux livres de Gobineau : son roman, Les Pléiades (1874) et son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-55). Le fait qu’un jeune homme des années 1920 puisse trouver un attrait pour un des ouvrages les plus typiques du romantisme français du XIXe siècle n’a peut-être rien d’étonnant, si ce n’est que le style du roman devait lui sembler désuet déjà en 1925. Cependant, c’est la prédilection de Vailland pour le deuxième ouvrage cité qui devrait nous interpeller, d’autant plus qu’un de ses meilleurs biographes, Yves Courrière, raconte que cette prédilection perdurait jusque vers la fin de la vie de Roger Vailland. 5

Considérons d’abord Les Pléiades : dans une certain optique, ce roman constitue la réponse française aux Affinités électives de Goethe (1809). L’histoire concerne trois jeunes aristocrates, un Français, un Allemand, et un Anglais qui se rencontrent au lac Majeur en Italie. Louis de Laudon est le narrateur du premier chapitre ; ses compagnons de route sont Conrad Lanze, sculpteur, et Wilfrid Nore, apparenté au Prince de Burbach. D’emblée, ils se présentent : ‘Nous sommes trois calenders (sic), fils de Rois [...], borgnes de l’oeil droit, [...]’. 6 ‘Cette parole magique’ est empruntée des Mille et Une Nuits (un des livres favorits de Gobineau et de Vailland) où elle apparaît, avec variations, comme un incipit iconique au début de chaque nouveau récit entamé par un des ‘calendars’ dans le conte du ‘Portefaix et les jeunes filles’. Après avoir déclaré : ‘[...] nous étions tous trois des poissons de la même espèce [...]’, de Laudon et ses deux compagnons se retirent à l’Isola Bella, retraite qu’ils choisissent dans le but de s’isoler et de se faire transporter ‘hors du monde vulgaire’. 7 L’élitisme aristocratique est ici flagrant : dans un élan très nietzschéen, les trois héros non seulement rejettent ‘la société moderne’, ‘la foule des pieds plats’, mais considèrent que la masse des gens, les ‘brutes’, ne servent à rien. Selon Nore,‘ [...] une telle bande ne mérite pas de vivre [...].’ 8

La plupart du roman, cependant, s’épanche dans des méandres poétiques, privilégiant une rhétorique désuète et s’exprimant trop souvent par un lyrisme raffiné. Il n’est pas étonnant qu’on ne lit plus Les Pléiades aujourd’hui. Ce qui peut nous surprendre, c’est que le personnage préféré de Roger Vailland dans le roman n’était ni Nore, ni Laudon, ni Lanze, mais Jean-Théodore, ‘prince régnant de Woerbeck-Burbach’. 9 On se demande bien pourquoi, car il n’est ni artiste, ni aventurier, et ses intrigues sentimentales nous paraissent plutôt mièvres, excessivement emberlificotées, et ternes. Pourtant, en cherchant bien, on peut trouver des raisons à cette préférence : le Prince est un grand sentimental assez séducteur, aristocratique, et un des ‘fils de Roi’ dans le sens figuratif employé par Gobineau, un quatrième ‘prince’ qui, abdiquant à la fin du roman pour se marier avec la belle et jeune Aurore, finit sans véritable pouvoir.

Dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, Gobineau avait affirmé la supériorité de la race blanche sur le reste de l’humanité, en vantant les mérites de la race nordique (les Allemands) en tant que race supérieure (les Aryens). Il y soutient la thèse selon laquelle plus il y a de mélanges raciales et d’impuretés dans le sang, plus les races perdent de leur vitalité et deviennent corrompues, décadentes, et immorales. L’influence de ces idées, que l’auteur prétendait être ‘scientifiques’, sur les idéologues racistes tels que Houston Stewart Chamberlain et Adolf Hitler est incontestable. D’ailleurs, Roger Vailland, dans sa préface aux Pléiades, exprime un peu curieusement son regret que ’les racistes’ aient pris au sérieux (’mais cinquante ans plus tard’) l’extravagant système qu’était l’Essai. Que l’ouvrage soit ‘scientifique’ ou non, sa perspective s’avère fondamentalement romantique, car, à l’encontre du concept unificateur du XVIIIe siècle de l’homme universel, Gobineau vante les différences et les inégalités entre les races du monde. 10

‘Les fils de roi’

Il faudrait ici préciser ce concept-clé de ‘fils de roi’ dans les écrits de Gobineau et de Vailland. Ces auteurs emploient l’épithète le plus souvent dans un sens métaphorique. Les trois ‘Pléiades’ de Gobineau ne sont pas à vrai dire de souche royale, mais seulement aristocratiques. En outre, les ‘fils de roi’, comme nous l’explique clairement Vailland ailleurs, n’ont pas de véritable pouvoir. 11 Ceci est vrai du concept de ‘fils de roi’ dans Les Pléiades, dont Lanze offre la définition suivante :

‘Ce qu’il est sort d’une combinaison mystérieuse et native ; c’est une réunion complète en sa personne des éléments nobles, divins, si vous voulez, que des aïeux anciens possédaient en toute plénitude, et que les mélanges des générations suivantes avec d’indignes alliances avaient, pour un temps, déguisés, voilés, affaiblis, atténués, dissimulés, fait disparaître, mais qui, jamais morts, reparaissent soudain dans le fils de Roi [...].’ 12

L’inspiration pour les ‘fils de roi’ des Pléiades vient vraisemblablement des Mille et Une Nuits. Seulement, lorsque les ‘calendars’ se présentent dans un de ces contes intitulé ‘l’Histoire du Portefaix et les Jeunes Filles’, leur formule est un peu différente : ‘Je suis roi, fils de roi [...]’, ce qui laisse entendre qu’ils détiennent, ou détenaient, un certain pouvoir réel. 13 Gobineau et Vailland reprennent la même formule, mais modifiée, sans doute afin d’enlever tout pouvoir réel à leurs héros. Le fait qu’ils soient ‘borgnes de l’œil gauche’ (c’est l’œil droit chez Gobineau) confirme chez eux une certaine idée d’impuissance ; Richard Burton, traducteur et commentateur des Mille et Une Nuits en anglais, ajoute d’ailleurs qu’à l’Orient l’aveuglement se pratiquait assez fréquemment, surtout sur les princes cadets qui n’étaient pas destinés à hériter de leurs pères. 14 Après une telle déchéance, les ‘calendars’ persans se rasent la barbe et errent de par le monde, ‘les plus pauvres des pauvres’, sans doute en signe de pénitence. C’est traditionnellement une ‘confrérie de mendiants’, selon le mot de Mardrus, traducteur français des Mille et Une Nuits. Selon Burton, les Musulmans n’approuvent généralement pas le ‘calendar’, en partie parce qu’il œuvre pour se libérer de toute contrainte et coutume (‘he labours to win free from every form and observance [...]’. 15 On pense ici à la tension, surtout esthétique, entre la forme (contrainte et discipline) et le désir de se libérer de toute contrainte chez Roger Vailland.

Ailleurs dans l’œuvre de Burton, le ‘Kalandar’ (sic) paraît bien miteux. Il est pauvre, sale, laid, et désagréable. C’est un Sufi, explique Burton, un mystique - on ne sait si Vailland aurait approuvé cette description, lui qui prétendait préférer plutôt la ‘démystification’ -, un mystique qui trouve son propre salut sans l’aide d’un maître spirituel. Et, toujours selon Burton, cette indépendance d’esprit aboutit généralement à un ‘réprouvé distingué’. 16 Cette version du ‘calendar’ s’accommode assez bien à celle des Mille et Une Nuits, sauf que les ‘frères mendiants’ de ces vieux contes arabes avaient été une fois des rois.

L’auteur des Pléiades opère donc dans son roman une fusion des figures du ‘fils de roi’ et du ‘calendar’, dérivée de sa lecture des Mille et Une Nuits, mais il en a radicalement modifié les traits et les caractéristiques, les adaptant à son époque, c’est-à-dire à celle du XIXe siècle finissant. Au siècle suivant, Roger Vailland en fera de même à son tour.

Roger Vailland

Examinons donc la biographie et l’œuvre de Roger Vailland pour démontrer l’influence de Gobineau sur sa vie et ses écrits dont, surtout, un de ses essais, l’Éloge du Cardinal de Bernis. Que Roger Vailland fût influencé très tôt par l’œuvre de Gobineau, et en particulier par Les Pléiades, nous pourrions le deviner en lisant un de ses juvenilia, c’est-à-dire les trois chapitres qu’il contribua au roman d’aventures, intitulé Fulgur, compilé par les très imaginatifs khâgneux à Louis-le-Grand en 1926 sous la direction de son camarade de classe, Robert Brasillach.

En opposant les forces russes aux hordes asiatiques sous un certain Khan Agavath, le jeune feuilletonniste évoque, parmi les forces du Khan, les Tagas-Das, ’ultime reste d’une race jadis puissante’ et dont il ne reste plus que trois. 17 La survivance de cette élite de trois fait penser aux ‘fils de roi’ gobiniens qui ressurgissent par hasard, pour ainsi dire, restes d’une ancienne race noble. Après un chapitre signé Jacques Talagrand (Thierry Maulnier) et rédigé dans un tout autre style, un deuxième chapitre par Vailland enchaîne sur la marche inexorable des Afghans en multipliant les allusions aux contes de Gobineau. Dans le troisième et dernier chapitre écrit par Vailland, intitulé ‘Une armée digérée’ - titre bien surréaliste d’ailleurs - l’armée russe trouve la mort dans un massacre apocalyptique, de sorte que les représentants de la ‘race jadis puissante’ (avatars des héroïques Aryens, disparus il y a longtemps, qu’évoque Gobineau dans son Essai sur l’inégalité des races humaines) sortent vainqueurs.

Quelques années plus tard, en 1932, Roger Vailland se rendra en Espagne, puis au Portugal, en jeune reporter chargé de faire un reportage pour Paris-Soir. Selon Yves Courrière, la visite au Portugal s’avère capitale car Vailland y fait la connaissance du peuple portugais.Il en prend surtout conscience de ce peuple en tant que descendants des grands explorateurs et des conquérants ‘du plus grand empire colonial du monde’.

‘ ...le peuple portugais n’est jamais vulgaire. Son sang a peut-être dégénéré et il n’est peut-être plus capable de renouveler les exploits du passé. Il lui reste de ses conquêtes perdues d’être un peuple de seigneurs. Épouses de seigneurs, les marchandes de poisson. Fils de seigneurs, les étudiants drapés dans leurs capes noires. Seigneurs, les joueurs du Parke Mayer ! Seigneurs les ouvriers et les marins d’Alfama ! Seigneurs encore les ivrognes des adéguas de la banlieue ! ’ 18

Ce qui nous ramène directement à une des idées-maîtresses de l’Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau, notamment celle de la pureté du sang d’une race d’aristocrates (dans un sens figuratif, comme nous l’avons vu) disparus il y a longtemps.

Mais c’est dans un essai écrit par Vailland en 1956, l’Éloge du Cardinal de Bernis, que l’on peut sans doute trouver le plus de références au concept de ‘fils de roi’ et d’ ‘homme de qualité’. En outre, un thème - ou plutôt une plainte - qui revenait souvent sous la plume de Gobineau, c’est-à-dire son regret de vivre une époque décadente, se retrouve également dans les Mémoires du Cardinal commentés et cités par Vailland. 19 De son côté, celui-ci avait déjà, au moment de composer son roman 325 000 Francs un an plus tôt, formulé le diagnostic d’une société - celle des années 1950 - ‘ [...] qui retombe en enfance [...]’, mais il avait eu soin d’y ajouter que ‘C’est la règle à la veille des grandes révolutions’. 20

Bernis (1715-1794) était ’un grand seigneur’, selon l’essayiste. Ambassadeur de France à Venise à l’époque de Casanova, il est devenu ’le personnage le plus important du royaume’ de France au règne de Louis XV lorsqu’il fut nommé Ministre des Affaires Etrangères. Il est né dans ’une famille d’excellente noblesse [...] éloignée de Versailles et pauvre’. 21 Dans ses Mémoires, cet ’homme de qualité’ attribue son caractère ’à sa race, à son sang’ ; au sujet de sa famille, ce ’gobinien’ d’avant la lettre affirme :

’ Ma branche en particulier a un avantage considérable, c’est de n’avoir jamais altéré par aucune mauvaise alliance la pureté de son origine. ’ 22

Et Vailland s’étend longuement sur l’importance du sang et de la race, en faisant même ici une comparaison développée avec les préoccupations des éleveurs de chevaux (de race). Il affirme que ’(l)e fils de roi de Gobineau, c’est l’homme de qualité de l’abbé de Bernis’. Mais il se garde de verser complètement dans le gobinisme. Il tente même de ’remettre Gobineau (et Bernis) sur ses pieds’, selon lui, ’comme Marx l’a fait pour Hegel.’ Il prône une nouvelle société sans classes où ’(t)ous les hommes seront fils de roi’. 23

Ces pages sont sans doute les plus révélatrices de toute l’œuvre de Vailland en ce qui concerne son attitude devant le gobinisme. Pour Vailland, puisque Gobineau était royaliste, il ’[...] ne pousse pas jusqu’au bout l’analyse de la contradiction qui fait que le fils de roi ne peut devenir roi, que l’homme de qualité détruit nécessairement sa qualité en assumant le pouvoir suprême’. La dialectique rigoureuse de Vailland démontre que ’[...] le fils de roi flotte perpétuellement entre le désir d’abdiquer et celui d’édifier le plus beau royaume qui ait jamais existé. Dans l’un et l’autre cas, il cessera d’être fils de roi.’ 24 Et voilà tout le parcours de Bernis tracé, déterminé même, car en accédant au pouvoir, il ne peut que se détruire lui-même.

Au moment d’écrire Bernis, Vailland méditait particulièrement la corruption du pouvoir, après son désillusionnement devant les crimes de Staline. Cet essai constitue en quelque sorte une tentative de sa part de résoudre la contradiction idéologique déjà esquissée, c’est-à-dire entre le besoin d’autoritarisme individuel dans l’État et le principe de l’égalité de tous et pour tous.

Ailleurs dans son œuvre, Vailland se préoccupe souvent des questions de race, de sang, de l’élevage (des chevaux, des taureaux), et (dans le même domaine) de ’la sélection pour l’amélioration des races’. 25 Pour ne citer encore que Le Regard froid, l’auteur frôle le racisme, ou tout au moins le chauvinisme, dans la première partie intitulée ’Quelques réflexions sur la singularité d’être français’, où il compare, avec ironie bien sûr, un Français ’de bonne qualité’ avec un ’cheval de race [qui] se joue des obstacles.’ 26 Ne serait-ce que par le nombre d’allusions et de références à ces thèmes dans son œuvre, il est clair qu’ils ont intéressé l’homme et l’écrivain qu’était Roger Vailland tout au long de sa vie.

Conclusion

Dans une tentative de répondre à la question posée au début de cet article, à savoir, de l’œuvre de Gobineau, qu’est-ce qui a pu intéresser Roger Vailland, nous pourrions y ajouter une question complémentaire : s’agirait-il dans ce cas d’un ’autre’ Vailland, c’est-à-dire d’un Roger Vailland moins connu ou méconnu ?

En guise de réponse, énumérons d’abord les ressemblances entre les deux écrivains. D’abord, nous ne devons jamais perdre de vue le fait qu’il s’agit dans les deux cas de la littérature. Néanmoins, pour autant qu’il faudrait également tenir compte des idées des auteurs, et non pas seulement de leur style, nous préciserons que le double aspect de conteur et de théoricien sont tous les deux en évidence chez Gobineau et Vailland. Ces deux aspects entrent souvent en contradiction l’un avec l’autre, surtout dans le contraste des genres littéraires, entre le roman qui jouit d’une grande liberté et l’essai théorique où une plus grande rigueur et cohérence logique sont exigées.

Sur le plan théorique, d’ailleurs, un certain utopisme lie Gobineau, amateur de don Quichotte, et Vailland, ‘marxiste du XXIe siècle’. Pour celui-ci, son engagement dans l’aventure de la construction d’une nouvelle société ne saurait être douté, mais la forme même de cette société idéale où ‘toutes les bergères seront reines’ et tous les hommes ‘souverains’ semble presque aussi fantaisiste dans le monde de la Realpolitik que l’évasion fictive de Gobineau dans la petite communauté idéalisée de Burbach dans Les Pléiades, où l’amour règne et où les ‘âmes sensibles’ se sentent nettement supérieures aux ’imbéciles’, aux ‘brutes’, et aux ‘drôles’. 27 Chez Vailland, la métaphore ’royaliste’ de ’fils de roi’ ainsi que les autres éléments d’un discours aristocratique s’avèrent tellement anti-élitistes et anachroniques qu’ils risquent de paraître contradictoires et, même, vides de sens. Comment pourrait-on sincèrement parler d’une société sans classes où tous les hommes seront des rois, ou des fils de roi, et toutes les bergères seront des reines, sans commettre un non-sens linguistique ? L’élite ne saurait s’associer à la masse des êtres humains sans perdre sa signification.

Là où les deux penseurs commencent vraiment à diverger, c’est dans leur perspectives chronologiques et dans leur philosophie fondamentale de la vie. Gobineau, comme Vailland dans une moindre mesure, évoque un age d’or de noblesse perdue ; pour Gobineau ce serait l’époque où une race originelle de guerriers et de conquérants venus du Nord ont subjugué les Gaulois et les Latins, à quoi succédèrent les mélanges raciales qui ont mené avant le Moyen Âge à la décadence en Europe. Chez lui, il semble s’agir d’une réalité anthropologique. De temps en temps, ressurgissent au fil des siècles ceux qui sont nantis du ’bon sang’. Vailland, par contre, a tendance à souligner l’aspect hasardeux, gratuit, d’une émergence d’une ’âme d’élite’ au fil des générations qui relèverait plutôt de qualités naturelles, certes, mais non héréditaires, du moins en principe. Le bon sang dépendrait plutôt, de façon figurative, de son concept de ’grâce’, vertu quasi-spirituelle. Dans un sens, la pensée de Vailland serait donc plus métaphorique (et peut-être plus spirituelle) que celle de son illustre prédécesseur.

En outre, le pessimisme de Gobineau n’est pas partagé par Vailland. Gobineau ne présente pas de projet idéologique pour l’avenir. Pour lui, le mal est déjà fait. Certes, il prétend ’changer la face du monde’ avec son Essai, mais il précise que ce doit être dans le sens intellectuel, alors que Vailland œuvre pour ’changer la face du monde’ dans le sens pragmatique et marxiste, à savoir économiquement et politiquement.

Si Gobineau est pessimiste, sa pensée reste quand même plus consistante que celle de Vailland. L’élitisme de Gobineau n’évince pas, par exemple, les contradictions fondamentales que nous repérons partout dans l’œuvre de Vailland. Quant à l’hérédité, si Gobineau en admet l’influence, Vailland semble n’en tenir compte que très faiblement. C’est un paradoxe pour un écrivain de notre XXe siècle, au cours duquel la science génétique a fait de grandes avancées, d’autant plus que Vailland s’intéressait particulièrement aux animaux et aux plantes. On dirait que, selon lui, les hommes (et les femmes) n’obéissent pas aux mêmes règles biologiques que les espèces animales et botaniques.

Finalement, la supériorité de la race blanche que vante l’Essai sur l’inégalité des races humaines ne touche pas du tout Roger Vailland. Au contraire, il aura l’occasion de constater personnellement lors de son voyage en Asie, par exemple, ’la honte d’être blanc’ devant les effets du colonialisme européen. Dans le contexte de la guerre d’Indochine, par ailleurs, il ira jusqu’à affirmer : ’je suis un genre de Christ, je porte le poids de tous les crimes commis par les hommes de ma race...’. 28

Est-ce donc vraiment un ’autre’ Vailland qui se sentait des affinités pour l’œuvre de Gobineau ? À cette question, on est tenté de répondre de façon ambivalente : à savoir, oui et non. Car ils avaient en commun, avec des variations, les concepts de l’homme de qualité, le fils de roi, le bon sang, l’élite des esprits indépendants, la recherche d’une certaine utopie, et très important aussi, d’un style littéraire. Tout ceci faisait partie intégrante de l’auteur qu’était Vailland. Ce n’était tout de même pas au Vailland engagé aux combats du communisme, à la Résistance, à l’écrivain au service du peuple, que l’œuvre de Gobineau plaisait, mais plutôt à l’artiste intuitif, à l’amateur d’histoires psychologiques et exotiques, ainsi qu’à celui qui éprouvait visiblement un faible pour les hommes forts, les femmes fortes aussi, un certain autoritarisme, un élitisme, et même un certain ’racisme’, tout cela fournissant des contrepoids idéologiques considérables à l’égard de son communisme, qui n’avait jamais été vraiment orthodoxe. L’hétérodoxie idéologique de Roger Vailland nous est bien familière : ses rapports avec la personnalité et l’œuvre du Comte de Gobineau, dont nous avons esquissé ici une brève analyse, sont moins bien connus, mais confirment encore une fois, si tant est qu’il est nécessaire, que Vailland était capable de s’intéresser aux autres écrivains dont les idées étaient assez loin d’être toutes conformes aux siennes. On peut donc conclure que, pour Vailland, la figure de Joseph-Arthur de Gobineau incarnait une représentation assez singulière de l’Autre.

Peter Tame

The Queen’s University of Belfast

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1. Herbert Lottman, The Left Bank : Writers, Artists, and Politics from the Popular Front to the Cold War (London, Heinemann, 1982), p. 16. De Vailland, Lottman affirme qu’il était ’[...] a right-wing ideologist before turning to the extreme left.’ (’[...] un idéologue de droite avant de se tourner à l’extrême gauche.’)

2. Roger Vailland, Écrits intimes (Paris, Gallimard, 1968), p. 19. Voir aussi Yves Courrière, Roger Vailland ou un libertin au regard froid (Paris, Plon, 1991), p. 132.

3. Charles Maurras, cité dans Jean Plumyène et Raymond Lasierra, Les Fascismes Français 1923-1963 (Paris, Seuil, 1963), p. 24.

4. Voir la Correspondance d’Alexis de Tocqueville et d’Arthur de Gobineau dans les Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville, t. IX, Paris, Gallimard, 1959.

5. Yves Courrière, op. cit., pp. 903-904.

6. Joseph-Arthur de Gobineau, Les Pléiades (Paris, Librairie Générale Française, 1960), p. 28. Cette édition est préfacée par Roger Vailland.

7. Ibid., pp. 23, 27. Il est significatif que le radical étymologique du mot ‘île’ est le même que pour le mot ‘isoler’.

8. Ibid., pp. 31, 34.

9. Voir Roger Vailland, Écrits intimes, p. 610.

10. Voir le commentaire sur le romantisme de Gobineau dans son Essai sur l’inégalité des races humaines dans Alain Vaillant, Jean-Pierre Bertrand, Philippe Régnier, Histoire de la littérature française du XIXe siècle (Paris, Nathan, 1998), p. 246.

11. Roger Vailland, Le Regard froid : réflexions, esquisses, libelles 1945-1962 (Paris, Grasset, 1963), p. 226. (’Les fils de roi ne deviennent jamais rois.’)

12. Gobineau, Les Pléiades, p. 31.

13. Le Livre des Mille nuits et une nuit, trad. J.C. Mardrus (Paris, Éditions de la Revue blanche, 1899), pp. 136, 170. La traduction anglaise de Richard Burton est dès l’abord plus explicite encore : ‘ “ [...] sons of Kings, sovereign Princes ruling over suzerains and capital cities.” ’ (The Book of a Thousand Nights and a Night, transl. Sir Richard Burton (London, Nichols, 1897), p. 96.)

14. Burton, op. cit., p. 99. En fait, dans le conte intitulé ’Le Portefaix et les Jeunes Filles’, l’œil gauche de ces trois ‘calendars’ est perdu autrement : le premier est ainsi puni pour avoir par mégarde abîmé l’œil du vizir ; le second et le troisième perdent leur œil gauche dans des accidents provoqués par des rencontres avec des bêtes surnaturelles.

15. Burton, p. 86.

16. Richard Burton, Scinde ; or, the Unhappy Valley, Tome II (London, Bentley, 1851), p. 217.

17. Jean Servière (pseud.), Fulgur : grand roman d’aventures, de police et d’épopée (Paris, Julliard, 1992), p. 253.

18. Yves Courrière, op. cit., p. 189.

19. Roger Vailland, Le Regard froid : réflexions, esquisses, libelles 1945-1962 (Paris, Grasset, 1963), p. 213.

20. Roger Vailland, 325 000 Francs (London, Routledge, 1989), p. 140.

21. Roger Vailland, Le Regard froid, p. 187.

22. Ibid., p. 215.

23. Ibid., p. 223. Dans sa préface aux Pléiades, Vailland écrit de façon plus objective : ’Les révolutionnaires se proposent de créer en avant, dans la société qui donnera « à chacun selon ses besoins », un âge d’or, où tous les hommes seront des « pléiades ».’ (Gobineau, Les Pléiades, op. cit., p. 7)

24. Ibid., p. 227.

25. Ibid., p. 246.

26. Ibid., p. 13.

27. Voir Roger Vailland, Écrits intimes, p. 510.

28. Ibid., p. 423.

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