Vous êtes ici : Accueil > Actualités > Parutions > Roger Vailland, l’Egypte et la politique

Roger Vailland, l’Egypte et la politique

Mis en ligne le 06/07/2015

Les Presses Universitaires de Vincennes ont publié en mars 2015 "Les Français en Égypte" de Daniel Lançon, professeur de littérature française à l’université Stendhal de Grenoble. Ce livre analyse notamment le récit de Vailland "Choses vues en Egypte" (1952).

« Cet ouvrage d’histoire littéraire et culturelle donne une idée précise de l’ampleur des déplacements et installations en Égypte d’intellectuels français, connus ou méconnus, de Gérard de Nerval à Michel Butor [et Roger Vailland], entre le XVIIIe et le XXe siècle.

Les études sont réalisées à partir des écrits d’écrivains-voyageurs, résidents français en Égypte. Parmi ces acteurs, on trouve tour à tour des écrivains de vocation, de jeunes professeurs et penseurs, des artistes, des diplomates érudits, des ingénieurs, des médecins.

Si certains ont tenu le discours du « rayonnement » culturel de leur pays d’origine, d’autres ont joué un rôle non négligeable dans un champ intellectuel et artistique plurilingue, en lien avec des acteurs égyptiens. L’Orient, l’Égypte et ses mystères ont bien souvent motivé ces résidents, qui se sont retrouvés dans des positions d’intermédiaires culturels aux issues incertaines. »

(Extrait de la présentation de l’éditeur)

Dans cet ouvrage touffu, érudit, Daniel Lançon oppose fréquemment des cas de voyageurs de la même époque, mais dont l’attitude par rapport à l’Égypte est différente : Savary et Volney, à la fin du 18e siècle, ou encore Gérard de Nerval et Ampère dans les années 1840. Il met en lumière des parcours originaux comme celui de Nicolas Perron, orientaliste, traducteur, grand passeur des cultures arabes, dont la contribution fut saluée par Ernest Renan. Il a également la bonne idée d’examiner en détail le regard des femmes voyageuses, comme Valérie de Gasparin, Madame Poitou, Blanche Lee Childe ou encore Valentine de Saint-Point. Enfin il évoque la dimension spiritualiste des visions de l’Égypte avec notamment la figure de René Guénon, installé dans le pays en 1930, mort au Caire en 1951.

Dans ce contexte, le livre résulté du second voyage de Roger Vailland en Égypte, en 1952, Choses vues en Égypte, se situe parmi les « derniers feux » de récits dont l’âge d’or avait été le 19e siècle. « Le long récit que publie Roger Vailland en 1952 est le seul exemple qui soit centré sur la vie des habitants de ces campagnes [la région du Delta], avec celui que le résident Fernand Leprette [Égypte terre du Nil] publie en 1939 », souligne Daniel Lançon. Le récit de Vailland se démarque notamment par son intérêt pour les aspects politiques : « Le livre-phare de la conscience politique des temps nouveaux est incontestablement Choses vues en Égypte. » Au cours de cette « enquête », comme il la désigne, Vailland a d’ailleurs été pris dans les remous suivant le coup d’État de Nasser survenu en juillet 1952 : l’écrivain a été arrêté et finalement expulsé. Il rend compte de cette situation et de ces événements dans son récit.

« L’auteur visite donc la campagne du Delta en autobus, rencontre les paysans et se fait traduire leurs cahiers de doléances. […] Il est le premier marxiste en voyage à écrire sur les modernités arabes, nourrissant son récit d’empathie révolutionnaire. […] Cette chronique reconstituée est une significative exception dans la bibliothèque des récits d’Égypte, à inscrire dans la veine des écrits de correspondants de guerre ». (Fonction que Roger Vailland, journaliste, avait occupée pendant la 2e Guerre mondiale). Compte tenu de l’originalité reconnue de sa démarche, il est un peu dommage de ne lui consacrer que trois pages...

À propos de Kamal, le poète égyptien qui sert de guide à Vailland au cours de ce voyage, Daniel Lançon indique en note : « Il est difficile de l’identifier car Roger Vailland emploie sans doute un pseudonyme. » Pour Yves Courrière, biographe de Vailland [Roger Vailland, un libertin au regard froid, Plon, 1991], il s’agit certainement de Kamal Abdel Hamil (1926-2004), qui était un ami de Henri Curiel et que Vailland avait déjà rencontré lors de son premier voyage dans le pays en 1947. « Kamal est considéré comme l’inventeur de la nouvelle poésie égyptienne, celle qui échappe au formalisme de la tradition littéraire arabe pour exprimer les aspirations du peuple », écrit Vailland dans Choses vues... Le poète égyptien a été aussi son compagnon d’infortune lors de son arrestation.

Outre le récit qu’il en fait dans ce même ouvrage, Vailland reprendra par la suite cet épisode dans un de ses romans, La Fête (1960) – dans les réflexions de Duc, un écrivain, personnage central du roman et avatar de l’auteur. Il y reprend quasi mot pour mot certains éléments de Choses vues..., tels que la manière dont les prisonniers sont enchaînés les uns aux autres dans le camion qui les transporte, ou la compassion démontrée par les femmes qui, à leur passage dans un village, leur donnent de l’eau à boire. Un peu plus loin, lors d’une conversation avec des amis, Duc mentionne qu’il a reçu des nouvelles d’Égypte ; il a appris que Kamal (Vailland conserve ce nom dans le roman) « est dans une sale prison ». C’est l’occasion pour Duc de raconter à nouveau son voyage. « Dans des autobus poussiéreux, nous suivions les petites routes, le long des canaux du Nil, de village en village, entre les champs de coton, les champs de tomates ; les cotonniers étaient en fleur et les tomates rouges. Kamal avait des amis partout, des paysans dans les villages, des avocats, des juges de paix, des étudiants dans les petites villes ; nous les interrogions sur les conditions de vie ; dans ce temps-là, je m’intéressais aux conditions de vie des gens. » Dans ce temps-là, car on est maintenant en 1960 et Duc/Vailland, après les événements de 1956 en Hongrie, s’est éloigné du PC ; l’évocation de ses souvenirs d’Égypte exprime aussi une nostalgie du temps où il pouvait encore croire en la construction d’un monde meilleur et, comme le dit Lançon, dans « la portée instructive de son petit livre politique ».

Elizabeth Legros Chapuis

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
Conception : www.linuance.com