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Roger Vailland, la ligne de fuite d’un homme seul

Mis en ligne le 06/11/2006

Article publié dans le n°22 des Cahiers Roger Vailland (Colloque international de l’université de Belfast), décembre 2004

Le héros du roman, Un jeune homme seul, que Roger Vailland publie, en 1951, peut servir de modèle pour mettre en évidence un sentiment de révolte qui a animé toute une génération, au début du siècle.

« Les voilà les Gaulois, murmurait Eugène-Marie, entre ses dents crispées. La voilà donc la bonne vieille gaieté gauloise. Canailles, crapules, je vous crache à la gueule. J’ai honte d’être français. Malheur à moi que les Allemands n’aient pas gagné la guerre. Vite une escouade de Prussiens, pour faire taire toute cette racaille à coups de crosse dans les reins 1… »

La scène se déroule durant un repas de mariage, dans une famille représentative de la petite bourgeoisie, identique à celle que l’on trouve dans le théâtre du surréaliste Roger Vitrac, dont Roger Vailland allait voir les pièces dans des représentations privées, à la fin des années 20, par exemple, Victor ou les Enfants au pouvoir, c’est-à-dire une famille traversée par les tourments politiques de son temps, avec ses secrets, tel ancêtre communard, tel autre anti-dreyfusard. L’enfant décode sensiblement plus que politiquement la décadence du milieu dans lequel il vit, ici, le temps d’un repas de mariage : le jeune Favart est pris dans un vertige, dans un délire durant lequel il appelle de tous ses vœux à l’extermination du monde dont il est issu par une armée étrangère. Comme Roger Vitrac, Roger Vailland révèle le crépuscule de la classe sociale dans laquelle il a vécu en utilisant le point de vue de l’enfance. Ainsi, enfant de son époque et de son temps, le petit Favart découvre, à la fois, le désir, l’érotisme, mais aussi la révolte, révolte qui ne trouve pas alors de moyen d’expression autre que dans la forme irrationnelle. Ainsi, dans un même mouvement, après avoir souhaité que les armées boches viennent corriger les Français, face à l’impossibilité de son rêve, il s’en remet alors, dans un même vertige, aux « nègres ».

« Les Prussiens sont battus, se disait-il. Nous leur avons pris l’Alsace et la Lorraine. Mais il reste les nègres, les vrais nègres, même ceux d’aujourd’hui ont gardé quelque chose de la verdeur primitive. J’irai en Afrique comme Rimbaud, je fonderai un royaume comme lui, et je reviendrai à la tête de mes nègres mettre le feu à Paris et étouffer les cocus de ces bâtards dans le sang de leur gorge ouverte 2. »

Ce qu’il y a d’inquiétant, mais aussi de fascinant, c’est qu’il ne songe pas à la mort de la bourgeoisie ou de sa famille, il ne veut pas tuer son père au détour d’un chemin, il en appelle à une armée venue de l’extérieur pour dominer le pays, soit à ces barbares de Prussiens soit à ces sauvages de nègres, c’est-à-dire qu’il y a là le fantasme de la cité livrée aux hordes non civilisées. Pour le dire avec les mots de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, il vise à abattre la « machine d’État » bourgeoise par la « machine de guerre » nomade du barbare ou du primitif. Le flux qui organise sa révolte prend tour à tour différentes formes, recoupe tantôt les Allemands, par souvenir de la crainte qu’ils inspiraient à la petite bourgeoisie française durant la Première Guerre, tantôt les tribus primitives africaines. Avec l’appel aux tribus nègres, le délire du jeune homme est ici plus intéressant, car cette fois, en 1950, Roger Vailland met dans les folies de son jeune personnage des années 30 des propos assez proches de ceux qu’il a lui-même tenus plus jeune, du temps du Grand Jeu, plus précisément, dans le numéro 1 de l’été 1928 où il se désignait lui-même comme un traître à sa patrie, la France, et promet la ville de Paris à la barbarie africaine. L’association d’idées qui est faite par le jeune enfant entre l’Afrique et Arthur Rimbaud valide pleinement ce rapprochement.

« Nous fraternisons avec vous, chers nègres, et nous souhaitons une prochaine arrivée à Paris, et de pouvoir vous y livrer en grand, à ce jeu des supplices où vous êtes si forts. Pénétrés de la forte joie d’être traîtres nous vous ouvrirons toutes les portes ! Et tant pis si vous ne nous reconnaissez pas 3 ! »

Souvent, ces propos ont été interprétés, à juste titre, comme un choix politique anti-colonial, qui recoupe pleinement celui des surréalistes d’alors. Ce n’est pas ici cet aspect que l’on veut mettre en évidence mais plutôt celui du délire, plutôt celui de ce vertige exterminateur qui a cela d’étrange qu’il laisse le monde rigoureusement intact. En effet, lors du repas de mariage, le jeune Favart en appelle à la barbarie boche, à la sauvagerie africaine, mais son vertige a cela de puéril qu’il est justement l’aveu de son impuissance à modifier ses conditions d’existence.

Analysons plus précisément les mots de ce vertige, de ce délire. L’enfant est confronté à la grossièreté des membres de sa famille, aux gauloiseries grivoises qu’il abhorre par-dessus tout, à la vulgarité de sa classe sociale. Il entrevoit quelque mystère, le même jour, concernant la politique, un univers qu’il ne comprend pas. Il apprend le passé de tel ancêtre communard qui a dû se cacher, il découvre que telle autre personne est emprisonnée en Espagne. Néanmoins, ce n’est pas dans la compréhension d’un monde que va surgir la ligne de fuite de la révolte chez Favart, mais au contraire dans la réaction irrationnelle. C’est en fin de compte le grotesque des chansons du mariage, la situation de gâtisme volontaire qui en résulte, qui produisent le délire.

Ce délire s’ouvre comme une attente, celle d’une loi supérieure, d’un ordre plus ancien, plus sauvage, d’une force épargnée par la civilisation décadente, susceptible de rédempter par le sang une telle dégénérescence. Le premier appel, celui qui est adressé aux Prussiens, peut être compris comme la recherche d’un peuple plus jeune, moins décadent, désigné traditionnellement, ou du moins en ce temps-là, celui où se déroule le roman, comme plus barbare. Le jeune enfant ne fait que réinvestir la propagande du temps de la guerre. Le Prussien est désigné comme cruel et barbare. Les journaux véhiculent toutes sortes d’histoires itinérantes des atrocités censées être commises par les armées allemandes, bientôt, cette même propagande stigmatisera la révolution bolchevique. Le second exemple va dans le même sens, avec cette fois-ci les « nègres » et leur présupposée verdeur primitive. Faisant cela, Roger Vailland retranscrit là la tonalité même de la Révolution surréaliste des années 20 où l’invective radicale des jeunes gens n’avait de cesse d’annoncer la chute d’un univers tout entier. Il faut voir, au-delà de la colère de jeunes hommes contre leur classe, la certitude qu’un monde entier est en train de disparaître. Citons, à titre d’illustration, le numéro 3 de la Révolution surréaliste d’avril 1925, sous-titré 1925 : fin de l’ère chrétienne, où Antonin Artaud et Robert Desnos rivalisent de violence :

« J’ai toujours méprisé ces révolutionnaires qui, pour avoir mis un drapeau tricolore à la place d’un drapeau blanc, s’estimaient satisfaits et vivaient tranquillement, décorés par le nouvel État, pensionnés par le nouveau gouvernement. Non, pour un révolutionnaire, il n’y a qu’un régime possible :

LA RÉVOLUTION,
C’est-à-dire
LA TERREUR

C’est l’instauration de celle-ci qui m’intéresse et son avènement seul aujourd’hui me fait encore espérer la disparition des canailles qui encombrent la vie 4. »

Cet appel fanatique à la terreur semble être le cœur même de la révolte, mais il s’agit là plus d’une imagerie que d’un projet réel puisque, concrètement, rien n’est fait, hormis la production de textes pour organiser ladite terreur. Ainsi, sur le plan du monde réel, cette violence n’a aucun espoir de se matérialiser autrement que dans une suite de déclarations et de postures aussi vaines que désespérées. Pour ces raisons, il est possible d’imaginer que l’appel au barbare qui anime le jeune enfant durant le repas de mariage est une illustration de la violence purement verbale des surréalistes, de cette rage qui ne change rien au monde, qui a animé Roger Vailland, plus jeune, au temps du Grand Jeu. Les surréalistes, sous la plume d’Antonin Artaud, n’avaient-ils pas condensé cette formule, dès 1925, pour définir leurs aspirations à renverser le monde dans lequel ils vivaient, autant que l’impossibilité même de ce renversement :

« Nous avons accolé le mot de SURRÉALISME au mot de RÉVOLUTION uniquement pour montrer le caractère désintéressé, détaché et même tout à fait désespéré de cette Révolution 5. »

Cette déclaration dite Déclaration du 27 janvier 1925, signée par la plupart des surréalistes de cette époque, se poursuit sur le mode de la menace à l’égard de la société, menace abstraite, évidemment :

« Nous lançons à la Société cet avertissement solennel : Qu’elle fasse attention à ses écarts, à chacun des faux pas de son esprit nous ne la raterons pas 6. »

L’appel, par le petit Favart, à ces « nègres » ou à ces éventuels « barbares » de Prusse, comme la demande d’une terreur destinée à massacrer l’ancien monde contiennent en eux-mêmes leur caractère « désespéré », voire futile. Ils sont à la fois la manifestation de la révolte radicale et l’aveu du caractère vain de cette révolte. Lorsque le jeune enfant veut se rapprocher des ouvriers, de la classe prolétaire, ce n’est pas précisément par conscience politique, mais pour des raisons toutes futiles, propres bien sûr à la compréhension du monde par un enfant :

« Il est toujours derrière le carreau de la baie vitrée. Une ouvrière encore passe devant la maison particulière. Un jeune ouvrier marche à ses côtés. Il lui dit quelque chose, elle tourne la tête vers lui et lui sourit. Heureux les jeunes ouvriers, qui peuvent s’acheter des gants de cuir et des pantalons longs, et auxquels les filles sourient 7 ! »

Pourtant, c’est bien cette posture, celle de l’enfant, que stigmatisera Roger Vailland dans son pamphlet contre le Surréalisme, en 1946, lorsqu’il réglera alors ses comptes avec André Breton dans Le Surréalisme contre la révolution.

« Les surréalistes furent tentés par le combat communiste, comme les enfants sont tentés par les métiers héroïques (ou qu’ils imaginent tels), par les combats du marin, de l’aviateur, du chauffeur de locomotive 8. »

En 1946, Roger Vailland met en évidence l’écart qu’il pouvait y avoir entre la violence de principe des surréalistes de l’avant-guerre et leur incapacité à mener réellement une action révolutionnaire. Pour des raisons stratégiques propres à l’après-guerre, il écarte néanmoins dans cette attaque le rôle prophétique qu’exprimait la violence disloquante du surréalisme.

Lorsque la revue La Révolution surréaliste est titrée Fin de l’ère chrétienne ou lorsque Robert Desnos en appelle à la « Terreur », comme le fit Aragon, sous une autre forme, dans le poème Front rouge, l’objet n’est pas d’attendre une révolution extérieure, ni même d’accompagner un parti qui tend à organiser ladite révolution. Ces invectives s’inscrivent dans le style archaïque des prophéties, elles tendent à annoncer ce qui vient et à précipiter l’événement par cette même annonciation. Les avant-gardes ont souvent utilisé ces formes-là, depuis le manifeste du Futurisme, que ce soit Marinetti appelant à l’incendie des vieilles villes, Tristan Tzara annonçant un vent de folie purificateur seul à même de donner naissance à la venue d’Hommes Nouveaux, ou bien La Révolution surréaliste qui établit dès le premier numéro qu’une “ révolution est en cours ” mais argumentant cette révolution par des illustrations que le public ou un parti quelconque ont des raisons de désigner comme ésotériques. Le numéro 3 de La Révolution surréaliste du 15 avril 1925 apparaît comme la pointe extrême de cette attitude, la violence prophétique atteint un tel niveau qu’il semble que certains de ses pamphlets, tels que Adresse au pape d’Antonin Artaud ou Pamphlet contre Jérusalem et même Description d’une révolte prochaine de Robert Desnos, sentent le souffle d’une révolution qui n’a pas encore eu lieu.

La colère que ressent spontanément le petit Favart durant le repas de mariage, dans les circonstances présentes, ne trouve pas de moyen d’agir sur le réel, le flux se perd alors dans une forme délirante et irrationnelle. L’enfant prophétise la disparition de la classe sociale dans laquelle il vit et, quand il annonce de formidables bouleversements pour le pays, il ne se trompe guère. Encore une dizaine d’années et la France sera occupée par l’Allemagne. Encore quelque temps et, comme le prédit le jeune Favart, la barbarie prussienne viendra « faire taire toute cette racaille à coups de crosse dans les reins ». Le vertige du jeune homme a lieu après qu’il a eu écho d’un ancêtre communard. L’enfant pressent qu’il existe aux limites de l’univers qui est le sien des révoltes menées matériellement.

Le flux de révolte radicale peut donc, si les circonstances de l’Histoire le permettent, trouver un ancrage dans le réel. Au XIXe siècle, Bakounine avait déjà établi un point de rencontre entre le désir d’une tabula rasa irrationnelle et les tentatives insurrectionnelles. Il semble bien que ce soit dans cet ancrage-là que se trouvent les sources de la révolte des Avant-gardes. Au temps de la révolution manquée de Dresde, en mai 1849, Richard Wagner écrit à propos de Bakounine :

« Je fus d’abord étonné de l’étrange et imposante personnalité de cet homme alors dans la pleine vigueur de la trentaine […]. Il plaçait ses espoirs dans la destruction totale de notre civilisation. Mettre cette force en mouvement lui semblait le seul objectif digne d’un homme doué de raison 9. »

L’enjeu essentiel des avant-gardes qui ont organisé leur mouvement dans le sens révolutionnaire est de parvenir à provoquer un point de rencontre entre le flux déterritorialisé de leur révolte et les circonstances historiques du monde réel où ce flux pourrait alors rencontrer l’univers de l’action, de cette période où se résout, dans la violence réelle, la fameuse « Terreur » annoncée par Robert Desnos, l’arrivée réelle de l’armée barbare souhaitée par le petit Favart. Pour ces raisons, les Avant-gardes ont toujours tenté un rapprochement avec les mouvements politiques les plus extrêmes. Marinetti devance la naissance du fascisme révolutionnaire, son mouvement lui apporte une esthétique novatrice, une éthique moderne. En Allemagne, Dada, comme l’a parfaitement signifié Louis Janover 10 , exprime la force de la révolution, son « dynamisme novateur et critique » bien avant que cette révolution n’éclate. Nous ajouterons que Dada signifiait aussi la dislocation tragique, le mystère et la perdition de cette révolution allemande. Ainsi Hugo Ball, le fondateur du Cabaret Voltaire, au moment même où le mouvement dada de Zurich glisse vers les convulsions de la révolte spartakiste, en appelle à l’autodafé de la littérature.

« Il faudrait brûler les bibliothèques et n’en garder que ce que chacun a retenu par cœur. Alors commencerait un beau siècle de légendes 11. »

Quel est exactement ce monde censé naître ou renaître après la tempête, est-il seulement formulé ?

Le jeune Favart rêve à des armées sauvages s’abattant comme la peste purificatrice sur les cités occidentales qu’évoque Antonin Artaud dans les années trente, mais ce grand carnage de principe n’est pas suivi de programme politique, ce n’est pas une révolution, ce n’est pas le renversement d’un régime par un autre, d’une classe par une autre, ni même d’une ethnie ou d’une nation, les Allemands, les « nègres », sont interchangeables. Roger Vailland écrit, dans ses textes non publiés, à l’époque de son expulsion du surréalisme.

« La vie c’est saloperie
J’ai retravaillé
Et puis j’attends avec calme
LA FIN DU MONDE ou son commencement 12. »

Dans ses visions de fin et de recommencement du monde, faut- il voir le retour de formes religieuses, qu’il s’agisse d’un Ragnarok païen cher à Richard Wagner comme à Friedrich Nietzsche, ou d’une terre soulagée comme l’explique Georges Dumézil en identifiant les cycles propres aux cultures indo-européennes, ou, si l’on se situe dans la dialectique judéo-chrétienne, celui d’une fin des temps. De l’appel à la terreur pour punir le monde décadent à la croyance en l’Ange exterminateur, le chemin apparaît assez court, c’est bien ce que reprochera de façon assez brutale Roger Vailland à André Breton. Il reprendra d’ailleurs dans cette argumentation une part des critiques que Trotski avait déjà faites à André Breton, en 1938.

« De même, quand André Breton préconise une interprétation “hiéroglyphique” du monde, c’est-à-dire nécessairement ésotérique, il est évident qu’il fait le jeu de ceux qui fondent sur le mépris des “masses” la légitimation d’une certaine élite. Que la race des seigneurs soit une race de prêtres, de mages, de guerriers ou de technocrates, elle amène toujours avec elle des camps de concentration 13. »

En 1946, Roger Vailland récuse le statut d’élite que se donnaient les surréalistes dans les années vingt lorsqu’ils écrivaient : « Nous sommes des professionnels de la révolte. » Bien qu’il défende cette position pour des raisons politiques, il oublie que les avant-gardes tiennent le rôle d’éléments variables de l’Histoire. Car, sans cette élite, la révolution elle même devient improbable.

À l’aube du XXe siècle, Boris Savinkov, celui que Guillaume Apollinaire appelait « notre ami l’assassin », a déjà tracé dans son roman autobiographique Le Cheval blême le parcours de l’action destructrice. Il a été le premier à transformer la rêverie apocalyptique en geste matériel, à sceller un lien tragique entre l’invective poétique et l’acte terroriste. Pour reprendre les termes d’Antonin Artaud du temps de la révolution surréaliste, il a fait que les marteaux abstraits deviennent des marteaux matériels. En effet, Boris Savinkov définit son activité de terroriste comme celle d’une élite espérant par ses actes extrêmes modifier le cours de l’Histoire. Pour ces raisons, il occupe en tant que révolutionnaire la même place que les Avant-gardes dans le monde des idées.

La révolution, dans ces conditions, est perçue comme une tempête durant laquelle le monde décadent est soumis à une vaste purge qui peut prendre la forme de guerres, d’épidémies, telle la peste que décrit Artaud, pour renaître, sous une autre forme purifiée par le grand carnage. Antonin Artaud, en 1930, lorsqu’il se trouve exclu du surréalisme comme Roger Vailland donnera sans aucun doute l’expression la plus précise à cette tentation :

« Il est juste que de temps en temps des cataclysmes se produisent qui nous incitent à en revenir à la nature, c’est-à-dire à retrouver la vie 14. »

Et si le secret de ces jeunes hommes, du jeune Favart, était là dans la certitude que quelque chose suit son cours, qu’il ne peut pas dans la situation présente agir sur le monde mais que inéluctablement cette bourgeoisie sera balayée. Favart encore enfant aurait intuitivement compris les rouages de l’Histoire. Une période de décadence doit être suivie d’une révolution, peu importe la forme qu’elle prendra. Les surréalistes, eux, du temps de La Révolution surréaliste avaient écrit : « Nous attendons la révolution, n’importe laquelle, la plus sanglante possible. »

Un problème tout de même apparaît, ici. Ce désir de voir l’univers dans lequel on est venu au monde détruit par une révolution sanglante, par une armée barbare, peut, si les circonstances de l’Histoire le permettent, guider l’individu dans n’importe quelle direction.

Puisque le jeune Favart avoue ne pas faire de différence entre le « Prussien », le « nègre », ou Dieu seul sait quoi encore, ici, rayonne le talent de Roger Vailland qui justement donne une forme à l’indistincte pulsion. En situant à juste titre son roman dans les années trente, il rend palpable le nœud de contradictions d’une classe sociale sentant bien que tout cède de toutes parts.

Il faut comprendre justement que la ligne de fuite ouverte peut s’accommoder de n’importe quelle forme d’expression, qu’il existe un réel danger, au moment même où une telle révolte se formule, de la voir se replier, se canaliser et se perdre dans tel ou tel organe politique. Le talent des premiers fascistes n’aura-t-il pas été de savoir canaliser cette énergie, c’est-à-dire d’offrir au désir anarchiste de modifier l’état du monde une structure, une esthétique de la violence et enfin un ordre pour parvenir matériellement à ses fins. Il suffit de se reporter aux discours de Röhm du temps de la S. A. comme à ceux des mussoliniens, en 1919, pour bien voir que l’appel s’adresse à des milliers de petits Favart, à ces jeunes hommes seuls que leur connaissance de la décadence peut pousser à une violence sans limite. Encore une fois, Roger Vailland écrit pour ceux qui ont connaissance de l’Histoire. Il fait que son personnage a devant lui l’étendue des possibles.

« Tout est foutu. Tout ? Tout un monde, toutes les vieilles civilisations – celles d’Europe en même temps que celles d’Asie. Tout le passé qui a été magnifique s’en va à l’eau, corps et âme. Il n’y a pas à essayer de sauver le système des valeurs connues et appréciées par les hommes jusqu’à ce jour. On ne peut songer à conserver ce qui est encore vivant, on ne conserve pas ce qui est mort. On ne peut recruter la jeunesse pour une entreprise de pompes funèbres 15. »

L’exemple pris ici dans la revue Les Derniers jours de Drieu la Rochelle, en 1928, c’est-à-dire exactement à l’époque où Roger Vailland écrit dans Le Grand Jeu, a cela de particulièrement poignant que Drieu la Rochelle partage avec sa génération cette tentation du suicide qui, depuis la mort de Jacques Vaché, en 1918, revient constamment. Drieu la Rochelle se suicidera en écrivant dans son journal n’avoir qu’un regret, ne pas mourir les armes à la main, c’est-à-dire en SS dans la division Charlemagne. Les conditions d’existence ne pouvant être changées, il ne reste sans doute que l’autodestruction. Rappelons que le surréalisme s’ouvre sur l’enquête « Le suicide est-il une solution ? ».

« Mais on était sérieux en 1925, le désespoir intégral menait rigoureusement au suicide, il n’était pas compatible avec la carrière littéraire. Les vivants (ou les survivants) doivent donc être aujourd’hui considérés comme des optimistes, convaincus de la possibilité de transformer leur condition dérisoire 16. »

Cette analyse portée, ici, par Roger Vailland est des plus essentielles, elle renvoie implicitement à la mort tragique de Jacques Vaché qui fixe une fois pour toutes aux derniers jours de la Grande Guerre un point de rencontre entre le silence littéraire, ne pas écrire et la mort elle-même, entre l’incapacité à changer le monde et l’autodestruction.

Le jeune Favart, justement, ne va pas devenir surréaliste, bien que son père lui ait conseillé d’écrire des poésies durant les vacances. Favart devient alcoolique, il se retrouve dans cette posture d’extrême solitude qui concerne seulement ceux que la lucidité, la sur-connaissance du monde a rejetés en périphérie, puisqu’il a vu et vécu pleinement la décadence et qu’il a aussi compris qu’aucun moyen mis à sa disposition ne lui permet d’échapper à la malédiction de sa classe sociale.

« Favart entre dans le bistrot ; trois ouvriers sont là, debout devant le zinc ; comme d’habitude, dit Favart au patron, et vous ajouterez trois verres pour ces messieurs. Le patron sert. Favart trinque avec ses trois invités, à la tienne, dit-il, en choquant chaque verre. Mais oui, il les tutoie. À la vôtre, monsieur l’ingénieur, répondent les hommes. Et puis Favart pose les coudes sur le comptoir, se prend la tête entre les mains et ne dit plus rien 17. »

Le personnage se retrouve dans une impasse, il ne trouve pas de moyen d’action pour modifier sa condition, alors il vit en exil, symboliquement, les prolétaires ne sont pas comme lui et la bourgeoisie l’écœure.

L’énergie magnifique de la révolte ressentie durant un temps finit ainsi à ce stade par devenir une ligne de mort. Que devient Victor dans la pièce surréaliste de Roger Vitrac ? Le jour de son anniversaire, après avoir déliré comme Favart et prédit la fin de sa famille, après avoir découvert le point de rencontre entre l’érotisme et la révolte, il meurt et entraîne dans sa mort son père et sa mère. L’enfant Favart de son coté en devenant adulte devient un être peu attrayant, solitaire, il n’a pas trouvé sa place ni son sens. Ce seront les circonstances de l’Histoire qui lui permettront de se définir. Favart entend parler de ceux que les policiers désignent comme les terroristes. Une nuit, une bombe explose. Il découvre dans la réalité de l’Histoire une voie qui lui apparaît alors comme étrangère mais qui pourtant n’est pas éloignée de ses fantasmes de jeunesse, puisqu’il s’agit bien de porter matériellement la destruction dans la cité.

Favart va trouver dans les circonstances d’existence un moyen de changer réellement sa vie, cela ne va pas être le fruit d’une réflexion intellectuelle mais celui d’une pulsion, d’un soubresaut qui va l’entraîner sur un chemin nouveau. Confronté à un jeune résistant, il ne va pas s’engager mais agir en ré-exploitant, cette fois-ci dans le monde du réel, l’énergie destructrice qu’il avait ressentie au temps de l’enfance.

« Fleuri gifla le garçon à toute volée.
Une gifle fait voir rouge. Favart revit Madru, debout devant lui, dans l’arrière-loge de la concierge de la rue Pétrarque. Puis il vit son père, dressé devant la table du banquet de noce, son binocle à la main, cocu, cu
— Sale flic, répéta le garçon, qui s’était levé et qui, les mains rapprochées sur le ventre par les menottes, défiait Fleuri du regard.
Favart sentit la matraque sous sa main. Il s’avança.
Le principal tourna la tête et le vit avancer.
— Favart !… commença-t-il…
Favart frappa sur le front, entre les deux sourcils si blonds qu’ils en paraissaient blancs. Le principal chancela. Favart frappa de nouveau, à deux mains, et cette fois sur le sommet du crâne, qui était plat. L’inspecteur s’effondra silencieusement.
Dans le même instant, Jacques Madru s’était brusquement baissé et s’était lancé de tout son poids contre Étienne Fleuri, qui reçut la tête au menton. Il tomba en arrière. Il ouvrit la bouche pour crier. Un coup de matraque l’endormit.
— Vite, dit Favart.
Il ne s’était jamais senti aussi léger. Le bonheur de vivre chantait pour la première fois dans son cœur 18 »

Ainsi le cycle ouvert des années plus tôt se voit accompli, la révolte qui ne trouvait aucun mode d’expression, cette révolte qui ne voulait s’inscrire ni dans le cadre politique ni dans le cadre littéraire ou artistique, trouve dans la violence spontanée sa forme finale. Ce qui est important c’est que ce sont les circonstances exceptionnelles de la vie qui autorisent cette expression. Confronté au jeune résistant qui se fait torturer par la police de Vichy, quelque chose pousse Favart à agir. Cette énergie vient directement du souvenir de l’enfance, du souvenir du repas, il s’agit bel et bien de la même énergie que celle des délires et des fantasmes d’extermination de son enfance, mais cette fois-ci leur action n’est pas la production d’une rêverie, elle n’est pas la réalisation d’un fantasme d’enfant qui ne peut agir sur le monde mais, au contraire, elle change la vie, elle est acte d’engagement, elle sauve le jeune homme et renvoie enfin Favart vers les siens, les Résistants. La boucle se referme alors, Favart, l’homme seul, rejoint les siens, il naît une seconde fois. Il échappe à cet instant à sa famille, il frappe l’inspecteur de police et par là même, dans un seul et même geste, il balaye la malédiction de classe et paye le prix par la prison et la torture.

« Il a retrouvé les siens. Plus rien ne fera obstacle à votre bonheur 19. »

Il serait tentant de s’en tenir là et de conclure, rapidement, qu’il existe une solution à la révolte initiale dans cet acte d’engagement. Le jeune Favart rejoint la résistance, et il devient le camarade Favart. Il est évident que, lue durant les années cinquante, la part positive de l’espoir laissé par cette fin est essentielle, et il convient de l’envisager ainsi, mais cela donnerait presque envie d’ajouter, comme l’écrivait Félix Guattari, que la ligne de fuite de la révolte, si brillante, avec sa production de fantasmes, ses visions apocalyptiques, se perd alors dans la réalité « merdique du parti communiste français ». Où passent donc la vision d’un Paris rédempté par les tribus sauvages, la belle énergie du Grand Jeu, les vertiges des Hommes nus, de 1924 ?

Il est nécessaire d’approfondir l’acte d’engagement que Roger Vailland désigne avec son homme seul, son maudit qu’est Favart, ce garçon qui « n’a pas de morale et qui n’a jamais su tenir son rang ».

Revenons donc sur le geste de Favart lorsque, confronté au jeune résistant se faisant gifler, il brandit la matraque et assomme les policiers. Il n’y a pas, de la part du héros, une réflexion sous-jacente, pas de conscience de classe ni même de choix politique, il ne se situe pas, par exemple, clairement contre la politique de Laval ou contre celle de Pétain, contrairement à ses camarades résistants.

« Nous fûmes enfin sûrs que ce n’était pas contre la condition humaine qu’il fallait nous révolter, mais contre nos conditions de vie à l’intérieur d’une société qui venait de découvrir son vrai visage. Nous connûmes nos ennemis et nos amis 20. »

Il faut comprendre le geste de Favart comme un retour au réel, comme un moyen de sortir une fois pour toutes du caractère stérile des révoltes ne menant nulle part, mais pour autant faut-il écarter définitivement la perception supérieure qu’offrent les surréalistes et les Avant-gardes de la révolte ?

Antonin Artaud, à l’époque de son exclusion du surréalisme par André Breton, portera des critiques tout aussi violentes contre le groupe surréaliste. Lui aussi mettra en évidence une bonne part de l’incapacité des surréalistes à agir réellement sur la société. Néanmoins, contrairement à Roger Vailland, il maintiendra avec raison qu’il y a dans les révolutions une manifestation de forces irrationnelles, forces sur lesquelles les Avant-gardes peuvent agir.

« Personne n’a jamais rien compris et les surréalistes eux-mêmes ne comprennent pas et ne peuvent pas prévoir où leur volonté de Révolution les mènera. Incapables d’imaginer, de se représenter une Révolution qui n’évoluerait pas dans les cadres désespérants de la matière, ils s’en remettent à la fatalité, à un certain hasard de débilité et d’impuissance qui leur est propre, du soin d’expliquer leur inertie, leur éternelle stérilité 21. »

Favart devenu adulte ne s’en remet pas à la fatalité, il ne se perd pas dans une « éternelle stérilité » pour reprendre les critiques d’Antonin Artaud. Bien au contraire, il parvient à établir un point de rencontre entre une énergie de révolte irrationnelle et les circonstances exceptionnelles de son temps, il en paye le prix dans sa chair. L’homme qui se munit désormais du glaive n’est pas un communiste, il n’agit pas par choix politique, il devient cet « ange exterminateur », pour parler comme Savinkov, c’est-à-dire cette élite seule susceptible de modifier l’Histoire, qui paye le prix de sa vie en punissant lui-même la décadence. Au bout du cycle, il devient le « nègre » et le « Prussien », c’est-à-dire qu’il assume sa position de maudit, d’homme réellement seul, et par son sacrifice sauve une vie. Il réalise la synthèse de l’autodestruction et de l’espoir, en un seul geste, qui, socialement, s’inscrit par l’effet de l’Histoire en cours dans le cadre de la Résistance.

« Nous reviendrons. Notre parole est loi, et la vengeance nous appartient. Si quelqu’un fait des captifs, il ira en captivité ; si quelqu’un tue par l’épée, il sera tué par l’épée. Ainsi parle le livre de la vie. Nous l’ouvrirons et ôterons le sceau : le gouverneur général sera tué 22. »

Antoine Vincent

1. Roger Vailland, Un jeune homme seul, Éditions Bernard Grasset, Les Cahiers rouges, 1992, p. 94.

2. Idem, p. 94.

3. Le Grand Jeu n° 1, Éditions Jean-Michel Place, 1977, p. 59.

4. La Révolution surréaliste, n° 3, 15 avril 1925, textes de Robert Desnos, Éditions Jean-Michel Place, 1975.

5. Antonin Artaud, Œuvres complètes I**, Éditions Gallimard, 1976, p. 28.

6. Idem.

7. Roger Vailland, Un jeune homme seul, p. 69-70.

8. Roger Vailland, Le Surréalisme contre la révolution, Éditions Complexes, 1988, p. 78.

9. Madeleine Grawitzz, Bakounine, Éditions Calmann-Lévy, 2000, p. 170.

10. Louis Janover, La Révolution surréaliste, Éditions Plon, 1989.

11. Hugo Ball, La Fuite hors du Temps, Éditions du Rocher, 1993, p. 188.

12. Roger Vailland, Chronique des années folles à la Libération 1928-1945, Éditions Buchet-Chastel, 2003, p. 66.

13. Roger VAILLAND, Le Surréalisme contre la révolution, p. 99.

14. Antonin Artaud, Œuvres complètes IV, Éditions Gallimard, 1978, p. 12.

15. Les Derniers Jours, Éditions Jean-Michel Place, 1979, n° I du 1er février 1927.

16. Roger Vailland, Le Surréalisme contre la révolution, p. 74

17. Roger Vailland, Un jeune homme seul, p. 139.

18. Idem, p. 213.

19. Idem, p. 217.

20. Roger Vailland, Le Surréalisme contre la révolution, p. 81.

21. Antonin Artaud, Œuvres complètes I**, Éditions Gallimard, 1976, pp. 62-63.

22. Boris Savinkov, Le Cheval blême, journal d’un terroriste, Éditions Phébus, 2003, p. 108.

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