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Roger Vailland vs Louis Aragon : Se détester cordialement

Mis en ligne le 25/06/2013

Trente ans, déjà... Déjà ! Je me souviens encore, comme si c’était hier dit-on, de l’hommage, à l’occasion de ses obsèques, par Pierre Mauroy, qui vient de disparaître, à Louis Aragon, en haut de la rue de la Grange-aux-Belles, à quelques dizaines de mètres de l’endroit où j’écris ces lignes, un quartier si marqué par la culture ouvrière, et des milliers de personnes défilant devant son cercueil, couvert du drapeau rouge.

« Il a été militant et écrivain dans la vie, il restera l’un et l’autre dans la mort », déclarait Mauroy, alors Premier ministre, entouré des principaux membres de son gouvernement et notamment des quatre ministres communistes.

Aragon, qui assurait déchirer sa carte du Parti chaque soir et la reprendre chaque matin... (Une formule si banale ; une formule si tragique.) Il y en aura eu des couleuvres à avaler, plus ou bien moins rôties...

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En septembre 1928, surréalistes et Grand Jeu sympathisent, faisant même le projet d’un cahier « Sade » en commun. François et Nathaniel (les pseudonymes de Roger Vailland et René Daumal) se rendent chez André Breton, rue Fontaine, et ont un entretien de deux heures et demie avec lui et Aragon. Ils tombent d’accord sur l’essentiel. Mais très rapidement, tout cela ne pouvait que s’encheper...

Sans le sou, las de dépouiller les petites annonces, Roger Vailland a choisi d’être journaliste et il gagne désormais sa vie comme pigiste dans la presse parisienne. Grâce à l’appui de Robert Desnos, il a été embauché en 1928 par Pierre Lazareff à Paris-Midi (une édition de Paris-soir) puis est entré quasi aussitôt dans le « staff » des reporters.

Journaliste : un métier sordide, d’une infamante ubiquité. Un métier que vomissent Breton et Aragon, les procureurs de la soirée du 11 mars (1929), que nous allons détailler. (Tenez, Robert Desnos : « J’entends et vois encore Breton me disant : “Cher ami, pourquoi faites-vous du journalisme ? C’est idiot. Faites comme moi. Épousez une femme riche, c’est facile à trouver...” » Ou Aragon, qui allait pourtant faire l’essentiel de sa carrière dans le journalisme : « Et quand je dis journaliste, je dis toujours salaud. Prenez-en pour votre grade à L’Intran, à Comœdia, à L’Œuvre, aux Nouvelles littéraires, etc., cons, fientes, cochons. Il n’y a pas d’exception ni pour celui-ci, ni pour cet autre. »)

André Breton et ses comparses n’y seront pas allés avec le dos de la cuiller, vis-à-vis du Grand Jeu, le 11 mars (1929) au soir. Officiellement, l’objet de la réunion de la rue du Château est de discuter de l’expulsion récente de Léon Trotski d’URSS. Mais l’ordre du jour est reporté : les affaires du monde et Trotski peuvent attendre. On allait se faire les jeunots, cette « graine de zigotos ».

Tout se passera selon une mécanique merveilleusement huilée qui n’est pas sans évoquer ce que seront très bientôt les procès de Moscou. La réunion commence à 20h30. Trente-deux des cinquante-sept invités, toute la garde prétorienne de Breton, sont présents. Les salves fusent quasi immédiatement contre Vailland pour un malencontreux articulet sur le préfet Chiappe, L’hymne Chiappe-Martia (publié dans Paris-Midi le 15 septembre 1928), jugé favorable à ce préfet ultra-réactionnaire.

Selon René Ballet 1 , Vailland aurait eu des assiduités à l’égard de la femme qu’aimait Georges Sadoul, fidèle parmi les fidèles de Breton.

Seul Georges Ribemont-Dessaignes (1884-1974), qui éprouve de la sympathie pour les membres du Grand Jeu, prendra leur défense, reprochant aux inquisiteurs de s’ériger en « juges de paix », avant de claquer brutalement la porte sous les huées des laudateurs du pape du surréalisme.

Le 12 mars 1929 au petit matin, Roger Vailland est un survivant. Il est cassé, en miettes.

L’ombre portée de ce drame, écrasante, ne se dissipera jamais. Georges Bataille n’aura pas eu à juger Roger, ce soir-là... Invité à la séance du 11 mars, il refusa d’y aller : « Beaucoup trop d’emmerdeurs idéalistes », avait-il vertement tranché.

Le « Fou d’Elsa » et Roger, condamnés à vivre ensemble – ils seront concomitamment membres du PCF, collaborant à la même presse –, en resteront adversaires pour la vie.

*

Ainsi, on ne vit jamais aucun d’article d’Aragon sur Vailland dans Les Lettres françaises. En 1955, il y eut même un sérieux accroc : des « bonnes pages » de 325.000 Francs qui devaient paraître dans L’Humanité Dimanche furent remplacées in extremis par un texte d’Aragon. On ne peut imaginer pire claque. (Les Lettres françaises, « triste journal », juge Roger quatre mois avant sa mort. In Écrits intimes, p. 812.)

De ces inimitiés, Pierre Gamarra, qui les connaissait très bien l’un et l’autre, témoigne 2 : « Vailland avait et il a eu, me semble-t-il, de bons rapports amicaux avec de nombreux écrivains communistes. Sauf avec Aragon. Ils se détestaient cordialement quoique avec parfois une politesse affectée. » Oui, c’est cela, cordialement – on est des camarades, on se bat pour un même avenir –, camarades, et se détestant. Sur la haine indéfectible que lui vouait Aragon, depuis l’épisode de la rue du Château, qui ne se résolut qu’avec leur mort, Vailland avait une formule, vacharde : « Comment veux-tu que je sois bien avec Louis XV, puisque je sais tout sur la Pompadour ? »

Roger Vailland, à la différence d’Aragon, fut toujours un militant d’en bas. Vailland vs Aragon : l’un et l’autre ne sont nullement antithétiques. Il y eut entre eux des chassés-croisés stupéfiants.

Le lecteur d’Aragon que je suis depuis l’adolescence 3 ne pouvait pas ne pas sursauter à cette réplique, dans Monsieur Jean : « Hélène : – L’homme chante au milieu des supplices, subit la torture sans ouvrir la bouche et meurt sous les coups en disant : si c’était à refaire, je referais ce chemin-là. » 4

Au « mentir-vrai » d’Aragon, Vailland, qui n’a que très brièvement cru aux lendemains qui chantent, qu’on allait un jour raser gratos, opposera le « regard froid ». Voyez comment cela s’applique aux deux chefs-d’œuvre de la fin, La Fête et La Truite !

Vailland et Aragon eurent deux manières d’être, de se comporter, dans les appareils idéologiques (surréalisme, Parti communiste, milieu littéraire). Roger put s’accoutumer de la solitude, quand Louis eut toujours besoin d’une grille, de l’ossature d’une tribu.

Vailland ne s’est jamais enfermé dans un système trop cloisonné. Il fut fait de ce qui advenait, s’altérait, s’écornait.

Alain (Georges) Leduc,
prix Roger-Vailland 1991
pour Les Chevaliers de Rocourt (roman).
[Paris, 23 juin 2013.]

1. Conversation téléphonique, 17 octobre 2007.

2. Lettre à l’auteur, 18 septembre 2006.

3. La dernière fois à l’avoir croisé, outre les fêtes de L’Humanité, ce fut à Certaldo, en Italie, lors d’une fête de L’Unità. Je l’évoque dans Les Oléandres. (Le Gond-Pontouvre, Éditions du Fond-des-Buttes, 2000.)

4. Monsieur Jean, Gallimard, Paris, 1959, p. 176. Il s’agit ici du montage de plusieurs vers et du titre de la Ballade de celui qui chanta dans les supplices, d’Aragon (1943). (Le titre de la pièce est proche de celui d’un roman de son ami Georges Ribemont-Dessaignes, Monsieur Jean ou l’Amour absolu, Grasset, Paris, 1934, ayant obtenu le prix des Deux Magots.)

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