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Témoignage : Raymond Jean

Mis en ligne le 26/02/2007

En 1995, trente ans après la mort de Vailland, une question a été posée à des intellectuels et/ou témoins de sa vie : "Que représente pour vous Roger Vailland ? Quelle est, ou quelle devrait être, selon vous, sa place dans la littérature et la culture d’aujourd’hui ?" Ces textes ont été publiés dans le numéro 3 des Cahiers Roger Vailland.

J’avais exactement vingt ans l’année de la publication de Drôle de Jeu. Quarante ans, l’année de La Truite. C’est dire que Roger Vailland apparaissait à mes yeux comme un écrivain "montant", à l’âge de la vie où l’on est sensible aux influences et aux lectures, où, commençant à écrire soi-même, on le fait forcément en fonction d’un certain nombre de repères. Le "repère" Vailland ne tarda pas à être important pour moi.

La raison essentielle de l’attention que je portais à son oeuvre devait d’abord tenir à ceci : il était communiste - ce qui me concernait -, mais il faisait passer dans ses romans un souffle de jeu et d’impertinente provocation, antidote absolu d’une certaine bêtise dogmatique dont on pouvait redouter çà et là les effets. Cette provocation était-elle d’origine libertaire ou libertine ? La seconde hypothèse était sans doute la vraie, et c’était très bien ainsi. De toute façon, il n’était pas dans sa manière d’oublier les règles de la raison et les contraintes de la discipline. Dans Le Regard froid, évoquant l’installation dans un parc d’un pavillon de plaisir, incomparable théâtre de bonheur pour ses usagers, il dit que ce parc devrait être "régi par une gouvernante d’une stricte autorité".

Il n’est pas impossible que ces contradictions aient pu faire passer Vailland pour un écrivain "de mauvaise compagnie", comme on a pu le dire. Mais j’aimais cela. De plus, il était merveilleusement agréable et facile à lire : direct, net, visant juste. Je me souviens de l’étonnante impression de satisfaction que m’avait procurée les premières lignes de La Loi : la grande place de Porto Manacore, les disoccupati contre leur mur, l’apparition de Donna Lucrezia, superbe, allongée sur son lit... Il est des moments de lecture qui ne s’effacent pas.

Plus tard, j’ai beaucoup réfléchi au destin de Roger Vailland. Quand j’ai eu à prendre mes distances avec le PC, j’ai publié un essai intitulé La Singularité d’être communiste, parce qu’il avait écrit un texte ayant pour titre La Singularité d’être Français. J’appréciais que son oeuvre m’apportât sans cesse les éléments d’une réflexion politique et d’une éthique (ou contre-éthique), en même temps que la jubilation d’une écriture. Il en est peu qui aient eu sur moi le même "effet".

Aujourd’hui, les temps ont changé, l’histoire a tourné. Le libertinage, hélas, n’est plus ce qu’il était. Le communisme, heureusement, non plus. Raison de plus pour relire Vailland, le mettre à sa vraie et juste place.

Raymond Jean

Ecrivain

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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