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Une âme de valet

Mis en ligne le 08/07/2018

Vérification faite, c’est avéré, Jean d’Ormesson, que l’on vient voici quelques mois à peine de porter en terre avec la discrétion que l’on sait, fut invité 26 fois en 28 ans à l’émission de Bernard Pivot, Apostrophes.

Le Monde, chien de garde parmi les chiens de garde, lui aura consacré à son décès ni plus ni moins que douze pages. Oui douze pages ! 12 ! Douze fois plus qu’à celui de Claude Simon.

Ceci explique cela.

Chouchou – marionnette bien consentante, bien complaisante, picaillons à la clef obligent – du champ médiatique, la presse, la télé, aimaient ses bons mots (soigneusement préparés) et son sourire à la Kennedy-Colgate de vieux crooner… Si ses livres étaient massivement achetés, ils ne furent quasiment jamais du texte écrit.

Mais rappelons-nous (car personne ne l’a souligné lors des obsèques) d’une chanson de Jean Ferrat. C’était en 1975 et Jean Ferrat chantait ceci à son encontre :

« Les guerres du mensonge, les guerres coloniales,

C’est vous et vos pareils qui en êtes tuteurs

Quand vous les approuviez à longueur de journal,

Votre plume signait trente années de malheur.

La terre n’aime pas le sang ni les ordures

Agrippa d’Aubigné le disait en son temps.

Votre cause déjà sentait la pourriture.

Et c’est ce fumet-là que vous trouvez plaisant.

Ah ! Monsieur d’Ormesson,

Vous osez déclarer

Qu’un air de liberté

Flottait sur Saigon

Avant que cette ville s’appelle Ville Hô-Chi-Minh. […]

Mais regardez-vous donc un matin dans la glace.

Patron du Figaro, songez à Beaumarchais.

Il saute de sa tombe en faisant la grimace.

Les maîtres ont encore une âme de valet. »

(Un air de liberté.)

(En novembre 1975, Ferrat fut convié à une émission spéciale, chez Jacques Chancel. Un air de liberté était au programme. On l’enregistra, en différé. La chanson tomba au montage. Ceci nous dit tout le bien que l’on peut penser et de Jacques Chancel et de la télévision.) « Jean d’Ormesson nous a fait savoir que la chanson était diffamatoire à son encontre », se justifia assez piteusement Antenne 2.

Le journal Le Monde pointa alors une « censure », et ironisa sur le Figaro, juste racheté par Robert Hersant 1 – je le cite : « M. d’Ormesson juge plus dommageable pour le Figaro d’être brocardé par un chanteur talentueux que d’avoir été “vendu” à un bailleur de fonds dont la venue a déjà provoqué la démission de cinquante-cinq journalistes. Figaro renie-t-il Beaumarchais ? »)

Lorsque j’ai bâti mon Roger Vailland 2 , j’ai eu l’intuition (on me l’a reproché du côté « gauche » de l’échiquier) de tâter du côté des Hussards et des écrivains de droite, pensant qu’il y aurait de ce côté-là du grain à moudre. J’écrivis à un certain nombre d’entre eux, pour certains membres de l’Académie française ou de l’Académie Goncourt. Michel Déon, Jean Dutourd, d’autres, me répondirent par courrier postal. Un jour 3, le téléphone sonne : c’était la voix fluette de Jean d’Ormesson. « Alain Leduc ? Roger Vailland était un homme si sympathique, il avait tellement de talent… » Jean d’Ormesson l’aura « beaucoup vu, beaucoup admiré, mais peu fréquenté ». Il se souvenait « comme d’hier » d’avoir lu La Loi. « La Fête, aussi, ce livre sur l’automobile. La Fête. Oui, cette course à mort. Et puis le dernier, La Truite, le dernier, admirable. »

Depuis, le romancier des « Relay » Hachette (gares et aéroports) est tombé en Pléiade, comme on dit d’un soldat qu’il est tombé au front. Mais le soldat aura payé de sa peau. Souvenons-nous d’Anatole France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ». Notre impétrant, non. Ces gens-là n’honorent que très rarement l’addition.

Gallimard n’aura à ce jour publié en Pléiade ni Jean Marie G. Le Clézio, ni Patrick Modiano, nos deux derniers Nobel. (Modiano, dont l’antépénultième ministre de la culture ne connaissait même pas le nom.) Gallimard, qui censure Daniel Bougnoux, sublime exégète de Louis Aragon, à la demande expresse du « prolongateur », héritier par la cuisse du poète officiel du Parti communiste, et qui a depuis renoncé à publier les pamphlets de Céline. Un d’Ormesson promu aux Invalides et encensé par un Macron, iconique image de cette « France moisie », dont parlait déjà Philippe Sollers !... (On l’aura vertement tancé, mais tellement juste est la formule du créateur de Tel Quel. Nous vivons un pays profondément moisi.) Je me souviens d’un Salon du livre, à Meaux, à Palaiseau ou à Chilly-Mazarin. Du stand où il était assis, et de ses lectrices, subjuguées, en manteau de fourrure.

Depuis sera paru Et moi, je vis toujours, un roman posthume. On en annonce un autre… Quel cauchemar !... La fabrique à saucisse bat son plein. Après la fermeture, le marché continue. On n’arrête pas le petit commerce... C’est comme à la SNCF – vous savez, le panneau « Attention, un train peut en cacher un autre ». Dans le système capitaliste, un produit en vêle toujours un autre. Il y a là en effet pour les héritiers, les éditeurs, matière à prébende. Que d’hommages obscènes à ce romancier tiédasse, dont l’écriture n’aura jamais pris aucun risque ! Il livrait méthodiquement chaque année une vulgaire et banale forme-papier, qui revenait l’année suivante comme reviennent les hirondelles, façon Amélie Nothomb, et qui ne se prévalait que d’enchanter des cœurs facilement inflammables.

Alain (Georges) Leduc, prix Roger-Vailland (1991).

1. Robert Hersant (1920-1996 ), était un éditeur de presse français, fondateur du groupe de presse portant son nom. (Il avait été condamné en 1947 à dix ans d’indignité nationale pour collaboration avec l’Allemagne nazie.)

2. Alain (Georges) Leduc, Roger Vailland, un homme encombrant, Paris, L’Harmattan, 2008

3. 3 janvier 2008

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