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Yves Courrière, biographe de Roger Vailland

Mis en ligne le 07/07/2012

Disparu le 8 mai 2012, Yves Courrière, journaliste, biographe et écrivain, est surtout connu comme l’auteur de La Guerre d’Algérie, un cycle de quatre tomes sortis à la fin des années 1960, qui sont devenus une référence. Dans son article nécrologique, paru le 16 mai 2012 dans le Monde, l’historien Benjamin Stora insiste sur cet aspect prédominant de son œuvre : « Le travail de Courrière reste le meilleur récit journalistique de ce conflit ». Mais pour les lecteurs de Vailland, Yves Courrière est avant tout l’auteur d’une énorme biographie, Roger Vailland ou Un libertin au regard froid, parue en 1991 chez Plon. Un gros pavé de près d’un millier de pages, une biographie ‘à l’américaine’ bourrée de détails concrets. Un outil de travail incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à Vailland.

Les deux hommes s’étaient rencontrés pour la première fois en décembre 1957, lorsque Vailland reçut le prix Goncourt pour son roman La Loi. Courrière, jeune journaliste (il avait 22 ans), couvrait l’événement pour Radio-Luxembourg. Il évoque ce premier contact dans sa biographie de Vailland, mais il l’avait déjà raconté quelques années auparavant dans un article paru dans la revue Le Croquant (n°2, décembre 1987) et intitulé Rencontres avec Roger Vailland. La première question posée par le journaliste débutant préfigure ce que sera par la suite l’attitude de Courrière envers l’auteur de 325 000 Francs : admiration et respect pour l’écrivain et le styliste, mais animosité irréductible quant à ses positions politiques… « En ce jour glorieux pour un romancier, ressentez-vous une certaine hostilité contre le Rouge dont vous fîtes pendant tant d’années votre bannière ? » avait-il demandé. Réponse de Vailland : « Pourquoi aurais-je quelque chose contre le rouge ? C’est La Loi. »

Ils devaient se revoir ensuite « au hasard de la vie. Pas assez pour être intimes, mais liés, à travers des amis communs, par cette profession de ‘grand reporter’ que nous exercions tous deux. » 1 A Jérusalem, où ils se rendent tous deux au printemps 1961 pour couvrir le procès Eichmann, Courrière rapporte que Roger Vailland lui a fait « un cadeau comme seuls les hommes de sa trempe peuvent en faire à un cadet de plus d’un quart de siècle : deux rencontres exceptionnelles sous le signe de l’amitié. »

La première 2 était celle de Joseph Kessel, rencontre capitale pour Courrière, qui nouera avec l’auteur de L’Armée des ombres des liens d’amitié très puissants, sera largement influencé par lui et lui consacrera sa première grande biographie, Joseph Kessel ou Sur la piste du lion (Plon, 1985). Relatant la soirée que les trois hommes passent alors à boire, Courrière ne fait pas mystère de sa préférence : « J’avais le privilège d’être assis entre les deux plus fabuleux conteurs que j’aie jamais rencontrés. Le rapace Vailland – milan, duc ou épervier – à l’œil perçant, qui parlait du bout des lèvres d’une voix de plus en plus hésitante au fur et à mesure que l’heure passait et que le niveau de la bouteille de scotch diminuait, et le lion Kessel dont les yeux clairs exprimaient, mieux encore que les propos, toute la bonté du monde et l’affectueuse sollicitude dont il entourait son cadet. » 3

Dans ses remerciements, à la fin du livre, Courrière évoque Vailland comme un homme « complexe et attachant », malaisé à cerner. Quel que soit le motif qui l’ait poussé à écrire cette biographie et à y consacrer trois ans de travail (hypothèse peut-être ridicule : la gratitude envers celui qui lui avait fait connaître Kessel ?), Courrière laisse fréquemment transparaître l’hostilité que lui inspire constamment l’itinéraire politique de Vailland, et plus précisément son adhésion au PC, dans les années 1950. 4Cette attitude s’exprime notamment par de multiples notations ironiques telles que celle-ci : « Bref, à son grand soulagement, Vailland n’avait pas changé même sil s’efforçait, avec quelque succès, d’acquérir le ‘style’ du vrai bolchevik et était tout près à accepter les pesanteurs de fonctionnement du Parti. » 5

Lors des Rencontres Roger Vailland tenues à Bourg-en-Bresse en décembre 1995, où Yves Courrière participait à un débat, cette hostilité constante fut dénoncée par Patrice Fardeau. Courrière ayant déclaré que Vailland représentait pour lui « un des plus grands écrivains contemporains français » et que son œuvre serait pour le lecteur d’aujourd’hui « une formidable leçon d’histoire », Patrice Fardeau s’insurge : « J’ai d’abord un regret à exprimer : c’est que, Yves Courrière, ce que vous venez de dire ne soit pas dans votre livre. J’ai lu le contraire dans votre livre. J’y ai trouvé une arrogance rare à l’endroit du Vailland politique. » Fardeau reproche par exemple à Courrière la phrase : « Roger Vailland, en zélé laudateur du totalitarisme stalinien, n’hésitait pas à nier l’évidence et à inverser la réalité » 6, qu’il juge méprisante. Courrière se défend en tentant de dissocier l’homme-Vailland, dont le comportement politique serait critiquable, de l’écrivain. Il reconnaît toutefois son « honnêteté profonde » et finit par déclarer : « Je vais vous dire quelque chose de personnel : je mets beaucoup de temps pour écrire une biographie, c’est vraiment entrer dans la vie d’un personnage. Ce personnage, il faut l’aimer. On ne peut pas vivre impunément avec un homme qu’on n’aime pas. Même si on n’a pas du tout les mêmes idées politiques. » Il ajoute que, Antoine Gallimard lui ayant proposé de faire la biographie d’Aragon, il a refusé : « parce que je reconnais qu’Aragon est un immense écrivain, un très grand poète, mais c’est un homme que je ne respecte pas comme homme. Vailland, je le respecte toujours. »

Peut-il nous en convaincre ? La meilleure manière de le savoir, c’est de (re)lire Roger Vailland ou Un libertin au regard froid, un livre où il y a beaucoup à apprendre.

Elizabeth Legros Chapuis

1. Y. Courrière dans Le Croquant, n°2, décembre 1987, p.26

2. La seconde rencontre étant celle de Betty Knout, ancienne résistante qui avait émigré en Israël.

3. Y. Courrière, Roger Vailland ou Un libertin au regard froid, p. 850

4. Sur ce point, voir le livre d’Alain (Georges) Leduc, Roger Vailland, un homme encombrant, aux éditions de L’Harmattan, 2008

5. Courrière, op. cit. p. 562

6. Ibid. p. 638

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